La déconstruction de l'Europe: l'indépendance de la BCE menacée

Par
La dynamique de la crise des dettes souveraines dans la zone euro et les principes de l'indépendance de la Banque centrale européenne sont sur une trajectoire de collision. Sauf à actionner rapidement un aiguillage en stoppant la déconstruction politique de l'Europe, le choc est à terme inévitable. Analyse.
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne
En dépit des protestations officielles, la crise des dettes souveraines dans la zone euro a conduit à mettre en danger l'indépendance de la Banque centrale européenne, pierre angulaire de l'édifice de la monnaie unique. Et plus généralement d'un système monétaire et financier globalisé dans lequel le sens des responsabilités des banquiers centraux était censé équilibrer la propension à l'incontinence budgétaire des gouvernements démocratiques et l'aveuglement cupide des opérateurs financiers. La fin de cette histoire est loin d'être écrite et promet encore des épisodes palpitants. En gardant à l'esprit qu'il ne s'agit pas ici de monnaie et de finances, mais de politique.

 

Au lendemain de l'accord du 21 juillet entre dirigeants européens sur le «sauvetage de la Grèce», dont le vernis artificiel n'aura pas mis une semaine à craquer devant le scepticisme des «marchés», le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, était monté au créneau dans la presse allemande (where else?) pour affirmer que «la BCE est férocement indépendante et ceci n'est contesté nulle part en Europe». Fortes paroles qui ne peuvent toutefois occulter la mise en place d'une mécanique pouvant demain compromettre un élément clef de cette indépendance, le pouvoir de la banque centrale de garder le contrôle de la planche à billets face à des Etats menacés de banqueroute et fortement tentés d'imposer une monétisation de la dette publique.

 

Le président de la BCE est si conscient du danger que, par une démarche tout à fait inhabituelle, il a accepté d'être associé, à la veille du sommet de Bruxelles, aux discussions entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy où se dessinait la solution à soumettre ensuite à l'approbation des 27. Officiellement «pour faire connaître le point de vue de la BCE». Mais ce qui ressort de l'accord européen, c'est qu'après avoir obstinément écarté la possibilité d'un défaut de la Grèce, la BCE s'est en fait résignée à souscrire une assurance contre l'inévitable. Que vaut cette assurance, contractée auprès des gouvernements européens, telle est la question?

 

Dans la déclaration faite à l'issue de la réunion du 21 juillet, Jean-Claude Trichet a pris acte des engagements souscrits, la main sur le cœur, par les chefs d'Etat et de gouvernement européens, y compris cette étonnante pétition de principe selon laquelle «la Grèce représente une situation exceptionnelle et pour cette raison réclame des solutions exceptionnelles et uniques mais que tous les autres membres de la zone euro réaffirment solennellement leur détermination inflexible à honorer intégralement leur propre signature souveraine individuelle». Ce qui revient à nier la vulnérabilité financière d'un certain nombre d'Etats membres de la zone euro, et pas des moindres, à la gangrène venue de Grèce.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous
Ce n'est pas la première fois que Lorenzo Bini Smaghi exprime, sans excès de langue de bois, l'état des réflexions au sein du directoire de la BCE. Ce fut déjà le cas à propos de la révision du “dogme” sur la gestion des bulles spéculatives. Malheureusement, avec l'arrivée de son compatriote Mario Draghi à la présidence de l'institution le 1er novembre, il est probable que Bini Smaghi doive céder son fauteuil à un Français, au nom d'une règle non écrite (les quatre “grands” de la zone euro devant siéger en permanence dans cette instance) qui illustre tout ce qui est pourri dans le royaume européen. Et qui nous a déjà valu Durao Barroso à la présidence de la Commission, Lagarde au FMI, sans compter bien sûr Van Rompuy et Ashton.