A Nice, la Manif pour tous accapare les débats sur la PMA

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À Nice, le débat sur louverture de la PMA à toutes les femmes sest déroulé sans qu'on entende les lesbiennes et les femmes célibataires. Lors de ces états généraux de la bioéthique, la présence de personnes proches de la Manif pour tous est en revanche massive.

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Courant jusquen mai, les débats des états généraux de la bioéthique doivent inspirer la prochaine révision de la loi de bioéthique, dont l’examen débutera à l’automne. Une soixantaine d’événements sont organisés sur tout le territoire sous des formes très diverses : café éthique, mur de parole, groupes de discussion d’une vingtaine de personnes, conférences-débats grand public. Chacun des espaces éthiques régionaux a choisi deux ou trois thèmes parmi les neufs proposés, dont l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de lesbiennes et aux femmes seules, à laquelle Emmanuel Macron s’était déclaré favorable en mars 2017. Aujourd’hui, en France, la PMA, que ce soit par le biais d’une insémination artificielle ou d’une fécondation in vitro, est réservée aux couples hétérosexuels infertiles en âge de procréer et vivants.

Débat sur la PMA à Nice, le 21 février 2018 © LF Débat sur la PMA à Nice, le 21 février 2018 © LF
Lors du lancement des états généraux le 18 janvier, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a rappelé que l’enjeu de ces « débats citoyens » était de « recueillir de la façon la plus objective possible l’ensemble des avis de la société ». Son président, Jean-François Delfraissy, a souhaité en faire une « expérience d’intelligence collective, sur des thèmes difficiles sur lesquels il n’y a pas le blanc et le noir, le bien et le mal ». Il ne voulait surtout pas d’un « débat tenu par les extrêmes ». Mais le déroulé des premiers débats publics n’a pas rassuré les associations LGBT – pour lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres –, qui craignaient leur confiscation par des militants proches de la Manif pour tous, ce collectif dassociations réactionnaires né de lopposition à la loi sur le mariage homosexuel.

À Nice, le débat du 21 février 2018 a ainsi montré la difficulté de l’exercice. Pendant quatre heures, environ 200 participants ont disserté, sous les boiseries de l’amphithéâtre du Centre universitaire méditerranéen, de l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, de la levée de l’anonymat du don de gamètes (ovocytes et sperme) et de l’autoconservation ovocytaire. Sans que l’on n’entende jamais la voix des principales intéressées, les lesbiennes et les femmes célibataires. Celles-ci n’étaient représentées ni parmi les intervenants, ni dans le public, laissant le champ libre à des participants très hostiles à cette réforme, voire, pour les plus conservateurs, au principe de la PMA elle-même.

Erwan Le Hô, président du centre LGBT-Côte d’Azur, explique leur absence par le « traumatisme » toujours vif des débats sur la loi ouvrant le mariage et l’adoption plénière aux couples homosexuels en 2013. « Quand, pendant un an, les médias, les politiques, et tout un chacun émettent un jugement sur votre vie, votre famille, la façon dont vous éduquez vos enfants, font des sondages pour savoir si vous êtes psychologiquement stable, ça fait des dégâts, surtout chez les jeunes en questionnement, dit le militant. Pas mal de personnes LGBT n’ont pas envie de revivre cela et marquent le pas. »

En clôture de ce débat assez confus, le président de l’Espace éthique azuréen Gilles Bernardin, chef du service réanimation au CHU de Nice, s’est lui-même dit saisi de « vertige » à l’idée que le « modèle anthropologique classique qui a permis que le monde soit monde, l’étreinte d’une femme et d’un homme » soit « remis en cause ». « J’ai du mal à tuer le père ce soir », a ajouté l’organisateur du débat, pourtant censé être garant de sa neutralité.

Certains des intervenants – une gynécologue, une psychologue, une psychanalyste, une juriste et un philosophe – ont également eu du mal à cacher leur opposition à toute évolution. Alors qu’un médecin et un psychologue dans le public témoignaient de ce qu’ils aidaient déjà nombre de couples de lesbiennes à s’adresser à des centres de PMA à l’étranger et que, pour ces femmes, la réforme pressait, la docteure en droit Marie-Angèle Hermitte, directrice détudes à lÉcole des hautes études en sciences sociales, leur a rétorqué que la situation actuelle ne posait pas de « problème réel » et qu’il n’y avait pas urgence à changer la loi. « C’est une façon honorable de faire et de se donner le temps de voir ce qui se passe pour les enfants », a déclaré la juriste, ancienne membre du comité national d’éthique.

Dans un intéressant exposé, la gynécologue Véronique Isnard a retracé l’histoire de l’assistance médicale à la procréation, depuis les premières inséminations artificielles à la fin du XIXe siècle, longtemps vues comme une « technique diabolique » permettant de « faire des enfants sans faire l’amour ». Cette technique a été suivie en 1978 par la première fécondation in vitro, la congélation des embryons – dits « bébés Findus » – en 1984, puis la congélation ovocytaire et enfin, plus récemment, le développement des diagnostics pré-implantatoires.

Au terme de plus de deux heures d’exposé des divers experts, une grande partie du public déserte. Marie-Angèle Hermitte conseille aux restants de se mettre « dans la peau de celui qui doit faire une règle et tenir compte du long terme, des équilibres entre les différentes parties ». Mais c’est surtout de leurs expériences très personnelles que nombre des participants ont voulu faire part, avec un vocabulaire rappelant souvent les mots d’ordre de la Manif pour tous. Une Niçoise connaissant un problème d’infertilité estime qu’on recourt un peu trop vite à la PMA, avant de chercher à résoudre médicalement les causes de l’infertilité. Une autre femme se présentant comme « une rescapée de l’IVG » lance que « l’enfant doit être la première préoccupation » et que « la politique du désir est mortifère ».

Débat sur la PMA à Nice, le 21 février 2018 © LF Débat sur la PMA à Nice, le 21 février 2018 © LF
Un homme en sweat-shirt à capuche – qui se « méfie des études » – assène que « priver volontairement un enfant d’avoir un père, cela posera des problèmes identitaires ». « L’altérité des genres permet de garantir l’éducation la plus saine dans un monde hétérosexuel », soutient-il, un argument pourtant démenti par de nombreuses études (ici ou par exemple), comme le lui rappelle un psychiatre présent dans le public.

Dans le même registre, un autre homme regrette quon entende « beaucoup parler de droit à l’enfant » mais que « la souffrance des femmes en désir d’enfant ne peut justifier de priver un enfant d’un père ». Selon lui, « donner la primauté au désir de la femme sur celui de l’enfant à naître », c’est revenir à un « état de nature où l’intérêt du plus fort l’emporte sur celui du plus faible ».

De façon plus inédite, une femme, « effrayée » par la « réduction de l’être humain à la science », agite l’argument de « l’écologie » et de « l’amour de l’enfant » pour s’opposer à toute évolution. « Quel avenir pour notre planète, nos enfants, des enfants qui ne vont plus savoir d’où ils viennent ? », demande-t-elle.

À plusieurs reprises revient la question du coût de la PMA pour la collectivité, jugé non prioritaire quand certains n’ont plus les moyens de se faire soigner – sans qu’on comprenne si cela concerne tous les couples ou seulement ceux de lesbiennes et les femmes seules. « L’hôpital n’a plus d’argent », dit une gynécologue dans le public, qui craint que l’ouverture de la PMA aux lesbiennes ne s’accompagne de son « déremboursement » pour l’ensemble des couples.

Les représentants religieux, présents dans le carré des invités, ne manquent pas de rappeler l’opposition de leurs cultes respectifs à la PMA elle-même, sans même parler de son ouverture aux femmes seules ou aux lesbiennes. 

De la question de la levée de l’anonymat des donneurs et de la conservation ovocytaire pour les femmes souhaitant remettre à plus tard leur maternité, il sera à peine question. Un membre de l’association PMAnonyme, qui milite pour la reconnaissance d’un droit d’accès aux origines des personnes nées d’un don de gamètes, tente en vain de soulever le sujet. Cet homme de 40 ans souligne que « dans la plupart des pays où a eu lieu une levée de l’anonymat, il n’y a pas eu de chute du don ».

À la sortie, vers 23 heures, un homme distribue des invitations pour lavant-première du film Jésus, l’enquête, ainsi que des brochures de la fondation Jérôme-Lejeune qualifiant la PMA d’« eugénisme ». Le débat se poursuit sur le trottoir face à la promenade des Anglais, entre trois amies niçoises, très BCBG, et Erwan Le Hô, président du centre LGBT de Nice, ainsi que Jean-Pierre, un autre militant. Les trois femmes déplorent que « l’État soit en train de créer des orphelins de père » et qu’on ne parle pas assez de l’« amour » nécessaire à la procréation d’un enfant.

« Je voudrais bien que tous les couples hétérosexuels, qui ont eu un enfant, aient été convaincus de cet amour au moment de l’acte, raille Jean-Pierre. Oh, attendez il n’y a pas d’amour, je me retire ? » La pique déclenche les rires des trois amies, qui le félicitent pour sa « maîtrise sur lui-même », mais ne changent pas d’avis pour autant. 

Venu assister au débat en tant que simple témoin, Erwan Le Hô a été frappé par « le manque d’expression des personnes directement concernées, les femmes », ainsi que par le « besoin des personnes, y compris des intervenants censés être neutres, de parler de leur propre situation personnelle, comme si ce qui comptait était leur ressenti, les fantasmes, plus que les données objectives ».

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