Classes allégées ou maîtres supplémentaires: ce qu’en dit la recherche

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Le ministre de l’éducation nationale a promis de réduire à 12 élèves les classes de CP en REP +, le grade supérieur de l’éducation prioritaire. L’idée n’est pas nouvelle et la recherche a une assez bonne connaissance de l’efficacité du dispositif. Seulement, ces CP allégés entrent en concurrence avec le « Plus de maîtres que de classes », qui a fait l’objet d’une moindre évaluation scientifique. 

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Le dilemme est assez simple en apparence : faut-il plus de maîtres ou moins d’élèves ? Sans le vouloir, le ministre de l’éducation nationale a mis en concurrence deux dispositifs : d’un côté, le « Plus de maîtres que de classes », qui prévoit la présence, quelques heures par jour, d’un maître supplémentaire, pour permettre de travailler en petits groupes par exemple, et de l’autre côté, la réduction des effectifs dans les classes de CP en REP +, le grade supérieur de l’éducation prioritaire.

Il est vrai que c’est quasiment la même idée force qui sous-tend ces deux mesures, à savoir concentrer les efforts pour aider les enfants les plus vulnérables à l’échec scolaire, comme le réclame le credo originel de l’éducation prioritaire. Seulement, Jean-Michel Blanquer, depuis qu’il a pris ses quartiers rue de Grenelle, affiche clairement sa préférence pour le premier levier.

L’homme se dépeint volontiers comme un pragmatique et ne cache pas son appétence pour les études scientifiques et les neurosciences. L’équation, à ses yeux, est somme toute assez simple. La réduction des effectifs dans les classes est une mesure qui a fait ses preuves, selon les recherches, et est assez populaire aux yeux de l’opinion publique. En revanche, l’autre solution, « Plus de maîtres que de classes », n’a pas encore fait l’objet d’une évaluation scientifique sérieuse et rigoureuse. Dans une interview à La Voix du Nord, Jean-Michel Blanquer ne dit pas autre chose. « Jusqu’à présent, les études nationales et internationales ont montré une efficacité des dispositifs de dédoublement. En revanche, les dispositifs comparables à “Plus de maîtres que de classes” n’ont pour l’instant pas fait preuve de leur efficacité », peut-on lire dans cet entretien paru le 25 juin dernier.

 © Reuters © Reuters
L’évaluation du dispositif Plus de maîtres (PDM) est attendue pour la fin de l’année 2017. Certes, il a déjà donné lieu en juillet 2014 à un rapport de l’Inspection générale qui dressait un premier bilan d’étape assez sévère et se concentrait surtout sur les difficultés pratiques de mise en application de la mesure après une année scolaire. Un comité de suivi a par ailleurs été monté, mais les effets concrets sur les élèves n’ont pas encore été mis en évidence.

Ce n’est pas donc pas un hasard si la proposition du CP à 12 s’est hissée au sommet des priorités éducatives du candidat Macron. Celui-ci devenu président de la République, le ministre chargé du dossier se doit de réaliser la promesse de campagne claironnée à tout va. Dans sa dernière interview à Mediapart, deux jours avant sa victoire, le chef de l’État avait promis de débloquer force moyens pour tenir ce pari audacieux : « Douze élèves par classe en CP/CE1 pour aider à la réussite scolaire, c’est très ambitieux. Pour cela, il faut des moyens supplémentaires, prévus dans le schéma budgétaire : 8 000 postes redéployés et 4 000 embauches. Je pense qu’on pourra mettre quasiment la réforme en place dès la rentrée. »

Un bon connaisseur du ministère de l’éducation nationale prédit un échec de la démarche. Il pointe le risque que cette réduction d’effectif ne soit pas acceptée par une partie de l’opinion publique. « Comment justifier le fait, que dans une école REP +, il y ait 12 élèves par classe, alors que dans une école, à 200 mètres, sans label “Éducation prioritaire”, ils seront à effectif normal ? Cela va faire naître un sentiment d’injustice et d’inégalité chez les “petits blancs” déclassés. »

En réalité, le champ d’application de la mesure a été restreint. Celle-ci ne sera effective en septembre que dans les CP de REP +, soit 56 000 élèves concernés, avant un déploiement en CP et CE1 à la rentrée 2018. En septembre, il y aura donc 2 500 classes supplémentaires, toujours dans le cadre de ces dédoublements, ce qui nécessitera la mobilisation de 2 500 professeurs pour assurer ce service.

Le ministère indique à Mediapart que 4 311 postes supplémentaires vont être créés pour le premier degré afin de répondre aux besoins. Jusqu’ici, rien d’anormal. Sauf que ces postes ne vont pas être créés, puisqu’ils l’ont déjà été par la majorité sortante. Le ministère assure que ces postes sont « bien financés » en tenant compte de la démographie et des impératifs en termes de remplacements. 1 500 postes ont été laissés vacants pour parer aux imprévus susnommés.

Derrière tous ces petits calculs d’apothicaire, quid du « Plus de maîtres que de classes » ? Le ministère concède qu’il est maintenu « à hauteur de 50 % », selon les premières estimations, même si certains des enseignants surnuméraires vont finalement être affectés dans ces classes allégées. En effet, dans ces conditions, difficile d’imaginer que le PDM ne va pas être décapité pour répondre à l’objectif du CP à 12. Alors que les CP vont être allégés, les autres grades vont fonctionner à effectifs pleins – le seuil est de 24 élèves maximum par classe en moyenne en éducation prioritaire, mais il n’est pas rare que ce taux soit dépassé –, sans avoir le secours possible d’un maître supplémentaire, qui peut, lui, intervenir dans toutes les sections.

Dans une audition au Sénat, le 28 juin, par les commissions de l’éducation et des finances (la vidéo est à voir ici), le ministre a répondu à plusieurs interrogations, notamment sur le dédoublement des CP. Il dément encore « l’extinction » du PDM, mais en « assume » la « diminution ». Jean-Michel Blanquer a par ailleurs expliqué devant les sénateurs que la mesure allait être évaluée et qu’il n’y pas de « guerre » entre les deux. D’ailleurs, explique-t-il, il table sur le dédoublement de 70 % des CP à la rentrée. Pour les 30 % restants, il y aura un maître supplémentaire, le temps de trouver une solution et de parvenir à généraliser la mesure dans toutes les académies.

Les sciences de l’éducation ont évidemment exploré la question de la réduction des effectifs. Aux États-Unis, l’une des études fondatrices est le célèbre projet Student Teacher Achievement Ratio (STAR), mis en place en 1985 dans le Tennessee. Pour résumer, « trois types de classes ont été constituées : des classes réduites (de 13 à 17 élèves), dotées d’un enseignant à temps plein, des classes “normales” (de 22 à 26 élèves), dotées d’un enseignant à temps plein auquel s’adjoint, ou non, un assistant. Les enseignants sont affectés sans procédure spécifique, les assistants sont recrutés localement », rappelle le rapport de l’inspection générale de juillet 2014 sur le « Plus de maîtres que de classes ». Cette expérimentation a porté à l’origine sur 6 000 élèves et s’est élargie progressivement à 12 000 élèves, qui ont bénéficié du programme durant quatre années successives au maximum.

Les enseignants et les élèves ont été répartis de manière tout à fait aléatoire. Et dans tous les cas, il est apparu que les élèves des classes aux effectifs les plus réduits ont obtenu de meilleurs résultats en lecture et en mathématiques. L’effet est aussi très important sur les élèves issus des milieux populaires ou appartenant aux minorités ethniques. Dans ce projet, des assistants ont été affectés dans certaines classes. Les performances scolaires des élèves de ces classes sont inférieures à celles des élèves répartis dans les classes à effectifs réduits. Mais encore une fois, l’expérience a démontré que les enseignants demeurent les maillons essentiels pour la réussite des jeunes.

Cette étude américaine est perçue comme une référence par les chercheurs français. Mais, dans une note de 2003, la Direction de l’évaluation et de la prospective (la DEP, liée au ministère de l’éducation nationale), qui a évalué l’efficacité des effectifs réduits sur les performances des élèves, la conteste. On peut y lire un jugement sans appel : « L’ensemble de ces constats doivent conduire à estimer qu’une réduction de la taille des classes des CP est, à elle seule, d’un intérêt pratiquement nul. En effet, consacrer des moyens (importants) à cette diminution pour n’obtenir qu’un léger avantage en termes d’acquis en fin de CP, […] avantage qui disparaît ensuite, pour les élèves concernés et pour le système éducatif, apparaît peu efficace. »

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