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Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Dernière édition

Les castings étonnants des groupes d'amitié de l'Assemblée

2 janvier 2013 | Par Mathieu Magnaudeix

Multiples casquettes de l'industriel et député Olivier Dassault, anciens soutiens de Ben Ali fidèles au poste dans le groupe France-Tunisie... La composition de certains « groupes d'amitié » de l'Assemblée, arrêtée depuis quelques jours, ne laisse pas d'étonner.

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C’est la saison des groupes d’amitié. À chaque début de législature, les députés s’organisent au sein de ces groupes destinés, selon le site de l’Assemblée, à « créer ou resserrer des liens d'amitié avec des parlements étrangers ». C’est même, d’après la même source, un des « relais parlementaires de la politique étrangère de la France ». À ce titre, ils participent au « rayonnement international » de l'Assemblée.

La réalité est un peu moins reluisante. Les 167 groupes d’amitié (certains sont très fournis, d'autres beaucoup moins, car chaque député peut s'inscrire dans tous les groupes qu'il souhaite) sont surtout l’occasion de voyager un peu (les membres du bureau peuvent participent à un voyage dans le pays concerné) ou d’être invité lors de réceptions officielles. Dans ces cénacles mêlant des parlementaires de tous bords, il est assez malvenu de critiquer ouvertement un régime en place. Bien souvent, les groupes d’amitié se contentent d’épouser la ligne officielle de la diplomatie française. Pour le meilleur et pour le pire. Ils sont parfois jugés si peu utiles que beaucoup de parlementaires les désertent carrément. En 2011, ils ont toutefois représenté une dépense de 540 000 euros dans le budget de l'Assemblée nationale.

En décembre, avant les vacances parlementaires, beaucoup ont tenu leur première réunion. Alternance oblige, et en vertu d’une tradition non écrite qui attribue les deux tiers des présidences à la majorité, beaucoup sont désormais dirigés par un élu de gauche, socialiste, écologiste ou communiste. Des pays “sensibles” ou stratégiques (Afghanistan, Pakistan, Israël, Syrie, Émirats arabes unisAlgérie, Liban) sont présidés par des élus PS.

L’opposition a toutefois hérité de quelques beaux morceaux : le chef de l'UMP, Jean-François Copé, préside le groupe États-Unis ; son lieutenant, Luc Chatel, hérite du Maroc. L’Iran revient à un autre copéiste, Philippe Cochet. Le groupe d’amitié avec le Qatar, monarchie du Golfe qui multiplie les investissements en France, échoit au centriste Maurice Leroy. Autre membre de l’UDI de Jean-Louis Borloo, Philippe Folliot préside France-Égypte.

Éplucher la liste des groupes sur le site de l’Assemblée (cliquer ici pour la parcourir) recèle son petit lot de surprises.

On s’étonne ainsi, par exemple, de constater le chapelet de groupes dans lesquels Olivier Dassault (photo), député UMP de l’Oise mais aussi président du conseil de surveillance du holding familial qui contrôle le groupe d’armement du même nom, occupe une fonction de responsabilité.

Celui qui se verrait bien succéder à son père Serge à la tête du groupe industriel est ainsi président de France-Arabie saoudite (poste qu’il a déjà occupé sous la droite, entre 1993 et 1997) ; vice-président des groupes Émirats arabes unis et Qatar (qu’il a présidés dans le passé) ; secrétaire des groupes États-Unis et Turquie. Autant de grands pays qui sont clients du groupe et/ou dans lesquels Dassault a des bureaux, selon le rapport annuel 2012 de Dassault Aviation. Un mélange des genres qui semble ne déranger personne.

Dans un autre registre, on s’amuse en découvrant que l’UMP Jean-Pierre Door préside le groupe d’amitié avec la République des Seychelles, archipel paradisiaque de 86 000 habitants dans l’océan Indien. Un prétexte à voyages à l’œil au soleil pour nos parlementaires ? Point du tout. « Il n’y aura pas de déplacement sur place », jure la main sur le cœur un député.

Quant à la composition du groupe France-Tunisie, elle ne manque pas de surprendre : plusieurs députés UMP qui ont dans le passé couvert de louanges l’ancien dictateur  Zine-el-Abidine Ben Ali, chassé en janvier 2011 par une révolution qui mit fin à vingt-trois ans d’un règne sans partage, se retrouvent à nouveau membres du groupe. Deux d’entre eux, Philippe Briand et Dino Cinieri, qui tous deux ont présidé le groupe ces dernières années, se retrouvent même à la vice-présidence. À ce titre, ils feront partie d’un éventuel déplacement en Tunisie et participeront aux réceptions officielles.

Alors qu’une partie de la France officielle fut pendant plus de vingt ans très complaisante avec Ben Ali, le groupe d’amitié France-Tunisie à l’Assemblée s’est inlassablement illustré par son soutien au dictateur. Il fut dirigé au début des années 1990 par le RPR Philippe Séguin, né à Tunis, et qui n’esquissa jamais la moindre critique publique du régime tunisien. Puis, à partir de 1993, par son disciple Étienne Pinte, qui, alors que Ben Ali se livrait à une féroce répression de l’opposition, en particulier islamiste, fit ce qu’il put pour défendre discrètement quelques opposants mais renonça, « découragé » selon ses propres mots.

Entre 2002 et 2012, sous la droite, le groupe d’amitié présidé par des députés UMP laudatifs envers le régime tunisien (Philippe Briand, Georges Fenech, et enfin Dino Cinieri) bascula dans un soutien quasi inconditionnel à Ben Ali, au nom de la « stabilité » politique, de la lutte contre l’islamisme et d’intérêts économiques bien compris.

« Disqualifiés »

Mardi 18 décembre 2012, le groupe d’amitié de la nouvelle législature a tenu sa première réunion. Il est désormais présidé par un socialiste, le député de Loire-Atlantique Michel Ménard, un « proche » du premier ministre Jean-Marc Ayrault. Ce spécialiste de la politique sportive, qui ne connaît pas du tout la Tunisie, commence sa mission pétri de bonnes intentions. « Ce pays m’intéresse, dit-il, la démocratie et les républicains ont une vraie chance d’y prendre toute leur place voire de s’y imposer. »

Depuis la chute de Ben Ali, la Tunisie a entamé une difficile phase de transition démocratique. Les islamo-conservateurs d’Ennahda dirigent le gouvernement en coalition avec un parti de centre-gauche, Ettakatol, dont le dirigeant compte de nombreux amis au PS, et le parti de l’ancien opposant Moncef Marzouki, devenu président de la République. Deux ans après le renversement de Ben Ali, le pays, en grande difficulté économique, ne s’est toujours pas doté d’une Constitution, sur fond de lutte politique intense entre laïques et religieux.

Parmi les membres de France-Tunisie, on retrouve plusieurs députés UMP connus pour leur soutien au régime de Ben Ali. On y retrouve Georges Fenech (photo), natif de Tunisie, qui sous Ben Ali fréquentait assidûment les réseaux officiels tunisiens.

Mais aussi quatre députés UMP (Philippe Briand, Jean-Luc Reitzer, Didier Quentin, Pierre Lellouche, etc.) qui avaient cosigné en 2005 une tribune adressée à l’Agence France-Presse vantant les « qualités d’homme d’État de Ben Ali ». Alors que le journaliste français Christophe Boltanski venait d’être agressé à Tunis, les députés y dénonçaient l’attitude « injuste et inamicale » du reporter de Libération, l'accusant même d’avoir « bravé l’insécurité nocturne pour trouver un prétexte à relater le non-événement d’une bousculade dans la pénombre de Tunis ». Une défense digne de la propagande officielle tunisienne alors inspirée par Éric Raoult, ancien député UMP, qui soutint le despote jusqu’aux dernières heures.

Sept ans et une révolution plus tard, Jean-Luc Reitzer dit « ne rien regretter ». « Nous ne savions pas forcément tout sur la corruption de ce régime. » Le député UMP dit d'ailleurs ne pas être « convaincu que dans cette période de transition la situation soit meilleure qu’elle ne l’était à la fin du règne de Ben Ali ». Y compris au niveau des libertés publiques car « il y a dans certains milieux une très forte pression pour que les femmes portent le voile ».

Philippe Briand admet au contraire que le texte de 2005 était une « imprudence ». Plus nuancé, il estime que la transition politique en Tunisie « ne se passe pas trop mal » et « qu’il faut donner du temps au temps ».

Quant à Georges Fenech, il dénonce désormais la « confiscation de la démocratie par un gouvernement autocratique et religieux ». Mi-décembre, l’association Échanges franco-tunisiens (EFT) qu’il préside s’est d’ailleurs réunie pour la première fois depuis la révolution. Fondée par Hosni Djemmali, un hôtelier proche du régime de Ben Ali, elle avait brusquement cessé ses activités en janvier 2011... alors même qu’elle devait fêter ses 25 ans à Paris en présence du principal conseiller de Ben Ali et du ministre de la culture d’alors Frédéric Mitterrand, qui avait lui aussi ses entrées au Palais présidentiel.

Techniquement, il est impossible d’empêcher un député de participer à un groupe d’amitié. Quant aux membres du bureau, ils sont nommés sur proposition des groupes parlementaires. La nouvelle majorité ne pouvait donc empêcher la nomination des anciens soutiens de Ben Ali, proposée par le groupe UMP de Jean-François Copé.

« Le groupe d’amitié n’a pas vocation à devenir le tribunal des mauvaises consciences mais les écrits sont là et ils restent », affirme le député PS Razzy Hammadi (aile gauche du PS) lui aussi membre du groupe. « Les amis de Ben Ali sont disqualifiés. Leur comportement a été catastrophique pour l’image de la France vis-à-vis des jeunes générations en Tunisie », insiste un autre député PS, Gwendal Rouillard, “hollandais” proche du ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian. Il y a une dizaine d’années, alors âgé de 25 ans, Rouillard avait parcouru la Tunisie pour rencontrer des opposants tunisiens. Avec deux camarades du MJS, il avait alors rédigé un rapport, « La Tunisie à ciel ouvert », sur le désarroi de la jeunesse tunisienne privée de débouchés et de travail. « Ces jeunes, personne ne les écoutait. Même au parti socialiste », rappelle Rouillard, soulignant ainsi la grande passivité d’une partie du PS pendant toutes ces années à l’égard du régime de Tunis.

Au Sénat, le groupe d’amitié France-Tunisie fut présidé jusqu'en 2001 par le maire PS de Paris Bertrand Delanoë, qui se tut longtemps sur la réalité du régime. Il est présidé depuis 2004 par le socialiste Jean-Pierre Sueur. Sans avoir soutenu le régime de Ben Ali, ce dernier ne se distingua guère par son zèle contre la dictature.