Acte XII: le tour de France des gilets jaunes raconté aux Français

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Ce samedi 2 février n’a pas fait exception : le mouvement des gilets jaunes, qui inquiète un pouvoir aux abois et ses relais dans l’opinion que sont souvent les moyens d’information, fait l’objet d'une couverture qui « jivarise » tout ce qui bouge.

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L’acte XII des gilets jaunes a rassemblé des cortèges à travers la France, samedi 2 février, à Valence, Rennes, Caen, Nantes, Rouen, Bordeaux, Marseille, Nancy… C'est à Morlaix (Finistère) qu’a eu lieu le rassemblement régional organisé par la coordination des gilets jaunes de Bretagne. Ouest-France n’insiste pas outre mesure sur l’événement. En revanche, Le Télégramme y consacre un « direct » sur son site. Sous un grand soleil d’hiver, dans le centre de la cité, les manifestants ont réclamé la démission du président Emmanuel Macron, davantage de pouvoir d’achat, mais aussi la fin des « violences policières ». Certains éléments ont tenté de forcer un barrage policier près de la sous-préfecture, ont constaté des journalistes de l’Agence France-Presse (AFP). Et selon la préfecture du Finistère, deux policiers ont été blessés.

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À Tours, point de ralliement du Grand-Ouest, la manifestation a commencé à 14 h place Jean-Jaurès. La foule présente a scandé « La rue est à nous » dans les halles. En tête du cortège, une banderole proclame « Démocratie directe, pouvoir au peuple ! » Les manifestants sont estimés à 3 000 par France Bleu. En fin d’après-midi, le journaliste du Monde, Frédéric Potet, décrit une ambiance « tendue ». France Bleu précise sur son site, qui suit les événements en direct : « À 17 h, le cortège ne sait plus vraiment où aller, alors les tensions montent. Après de légères échauffourées devant la préfecture, les gilets jaunes sont revenus rue Nationale ou place Jean-Jaurès. Rue Étienne-Pallu, les policiers font face aux manifestants. » Ce rassemblement apparaît curieusement ignoré par le site de La République du Centre, qui consacre sa une au handball et mentionne, sous un article dévolu au Nouvel An chinois à Montargis, « 340 gilets jaunes et roses » à Orléans (320 gilets jaunes traditionnels + 20 assistantes maternelles en gilets roses pour dénoncer la réforme de l’assurance-chômage, précise l’article). « Dans le défilé, les participants à la mobilisation viennent des quatre coins de la région. Blois, Tours, Romorantin, ou encore Vendôme sont ainsi bien représentés », indique La République du Centre, qui semble donc avoir choisi Orléans (son siège) plutôt que Tours. Tours est le siège de La Nouvelle République du Centre-Ouest, qui, pour sa part, place sur son site la ville au centre de son intérêt. L’information semble ainsi obéir aux « Yalta » locaux qui régissent les territoires et les zones d’influence de la PQR (presse quotidienne régionale)…

Les gilets roses d'Orléans Les gilets roses d'Orléans

Comme depuis le début du mouvement des gilets jaunes, la couverture médiatique, parfois peut-être inconsciemment, semble amoindrir, sinon étouffer, la parole populaire. Deux écrans permettent de détourner l’attention. Premièrement : une « vision » comptable consistant à réduire l’importance et l’impact de l’événement au nombre – réel ou supposé – de manifestants. Des chiffres sont ainsi lâchés, comme pour réduire des manifestations d’un mouvement social à une sorte de tirage du Loto. La plupart des médias ne se demandent pas pourquoi le peuple était là, mais combien il y avait de participants.

Le deuxième écran qui masque l’essentiel relève d’une surenchère sécuritaire permanente : non pas ce qui se dit, s’est dit ou va se dire, mais ce qui est cassé, fut cassé, ou sera cassé.

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De ce point de vue de la désinformation préventive, Valence a été un cas d’école ce samedi 2 février. Réactivant les grandes peurs venues des invasions barbares, l’information – ou prétendue telle – a tourné autour des dangers menaçant les biens et les personnes. Le préfet de la Drôme, Éric Spitz, a dit attendre 500 à 600 casseurs. À noter le recul critique dont a fait preuve le site de France Bleu, pour tenter de ramener les choses sur le terrain de l’information et non des chimères horrifiques.

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Si la crainte est entretenue en amont, le découragement est donc créé en aval avec la guerre des chiffres, une sorte d’Audimat de la participation aux défilés, qui finit par contaminer le discours public. Celui-ci ne se concentre donc plus que sur la simple performance quantifiable. Elle est estimée, pour ce qui est de Valence, à environ 6 000 personnes en début d’après-midi, pour décliner à 500 vers 18 h (sous-entendu : 500 de trop).

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C’est ainsi que l’on passe à côté de l’essentiel, qui gît dans des détails laissés de côté. Par exemple, ce graffiti sur la gare de Valence : « Restons libres et ingouvernables. » À comparer avec ce communiqué de la préfecture de la Drôme, relayé au point d'imprimer la cadence et de donner le la : « 5 400 personnes manifestent à plusieurs endroits dans Valence. 18 interpellations ont déjà eu lieu. De nombreux contrôles en amont et sur zone ont été opérés depuis tôt ce matin et sont en cours sur plus de 30 points d’accès. Une centaine d’armes blanches ou par destination a été saisie : hache, sabre, couteaux, machette, gourdins, engin explosif… »

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L’acte XII de ce samedi 2 février aura démontré, comme une leçon de chose politique, à quel point les grands moyens de communication sociale ressemblent à leur caricature, en illustrant le procès (de moins en moins d’intention) qui leur est fait : envelopper de gaze un mouvement social arrosé de gaz par une police sur les dents et dont le pouvoir fait un usage de moins en moins républicain. D’où, dans un pays de plus en plus fragmenté, la tentation rageuse mais légitime de se défier d’une information générale étouffante. Et ne plus miser que sur des canaux particuliers, des niches singulières, des communautés d’adoration mutuelle, des œillères militantes garantissant le regard. Certains médias n’auront-ils pas ensuite beau jeu de fustiger un sectarisme propre à la post-vérité, alors que leur couverture d’un ébrouement populaire, incompris parce que redouté, aura fait le lit du soupçon, du morcellement et de la sécession française ?

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