Sexisme dans le «Masque et la plume»: les réponses de France Inter

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Mediapart a questionné l’animateur du « Masque et la plume », plusieurs chroniqueurs et la directrice de France Inter sur le flot de propos sexistes recensés dans l’émission. Voici leurs réponses.

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L’émission culturelle phare de France Inter, « Le Masque et la Plume », est accusée de sexisme et de misogynie par une partie de ses auditeurs. Mediapart a écouté 96 émissions et recensé une longue liste de propos sexistes et misogynes – et, dans une moindre mesure, des stéréotypes racistes et homophobes –, un traitement différencié des hommes et femmes, et des remarques minorant la gravité des violences sexuelles et de la pédocriminalité.

Pourquoi cette antenne du service public laisse-t-elle libre cours à ce flot de propos ? Comment les explique-t-elle ? Quelle limite fixer entre les blagues, le jeu de rôle de l’émission et des débordements sexistes, racistes ou homophobes ? Comment y remédier ? Nous avons posé la question à l’animateur et producteur de l’émission, Jérôme Garcin, à plusieurs chroniqueurs et à la directrice de France Inter, Laurence Bloch. Voici leurs réponses (sollicités, Éric Neuhoff, Sophie Avon et Eva Bettan n’ont pas répondu à nos questions, et Patricia Martin n’était pas joignable – lire notre Boîte noire).

  • Laurence Bloch, directrice de France Inter

La médiatrice de Radio France, Emmanuelle Daviet (à gauche), questionnant Laurence Bloch (à droite) sur le sujet, le 30 septembre 2019. © Radio France La médiatrice de Radio France, Emmanuelle Daviet (à gauche), questionnant Laurence Bloch (à droite) sur le sujet, le 30 septembre 2019. © Radio France
Dire que les propos recensés seraient sexistes, racistes ou homophobes relève, selon Laurence Bloch, « de l’interprétation ». « À ce stade, je considère que ce sont des dérapages, des excès. » La directrice de France Inter réfute en particulier tout traitement différencié entre les hommes et les femmes dans les commentaires des critiques : « Moi, je ne l’entends pas comme ça. »

Laurence Bloch se retranche derrière la « particularité » de l’émission. « “Le Masque et la Plume” est une émission très caractérisée : c’est la plus ancienne de la grille, à la fois un endroit de neutralité et de grande subjectivité, à la fois une tribune de critiques, qui font de la prescription culturelle, et une scène de théâtre – on pourrait dire un ring de boxe. C’est aussi un café du commerce. Il y a des gens qui jouent des rôles, surjouent aussi leur rôle, il y a toutes les représentations idéologiques, esthétiques. Ce n’est pas une tranche d’information. Je ne tolèrerais pas ces propos dans une tranche d’information. » Elle ajoute que « tous les collaborateurs du Masque” ne sont pas sur cette position [sexiste – ndlr] ».

« La caractéristique du Masque”, et ce qu’en attendent aussi les auditeurs, c’est l’excès. Je leur fais une grande confiance, ils savent exactement où ils sont. » Elle dit être attentive, sur sa chaîne, au « pluralisme des formes » comme au « pluralisme des opinions ». Le sexisme comme le racisme ne sont pourtant pas des « opinions ».

Où fixe-t-elle la limite? « Mon cadre, c’est la liberté d’expression, dans le cadre d’une loi qui est la liberté de la presse. Si l’un des propos tombe sous le coup de la loi et qu’il y a une plainte, j’en tiendrai compte évidemment. À ce stade, ce n’est jamais arrivé. Qu’on soit borderline, qu’il y ait des écarts, que quelque part on aille trop loin, j’en ai tout à fait conscience. Quand j’ai à en parler, j’en parle à Jérôme Garcin, et ça s’arrête là. » Mais elle « ne veu[t] pas être celle qui dit “là ce n’est plus possible” ».

Questionnée sur l’interpellation de plusieurs personnalités, journalistes ou du collectif « Prenons la une », elle rétorque : « Je les invite à porter plainte. Si un collectif, une personne, une association, a le sentiment que vraiment ça a été trop loin, qu’il aille au bout. Adèle Haenel, elle, a été au bout. » Laurence Bloch oublie l’obligation de Radio France en tant qu’employeur : garantir à ses salarié·e·s un espace de travail sans propos sexistes, racistes ou homophobes.

Mais le problème n’est pas que judiciaire. Le service public peut-il laisser libre antenne à cette avalanche de stéréotypes sexistes ? « Est-ce qu’il y a l’idée d’abaisser, de dégrader, d’insulter ? Ça, ce sont des choses qui sont très difficiles à prouver, estime-t-elle. Je me méfie beaucoup du ressenti, des émotions. » « Cela dépend aussi avec qui on le fait, et où on le fait », ajoute-t-elle. Les critiques du « Masque » ne dissertent pourtant pas dans leur salon : ils sont en direct, sur une chaîne du service public.

Autre argument : Laurence Bloch défend qu’« il n’y a pas de volonté de nuire », mais une « volonté de faire des bons mots, de caricaturer un personnage ». A-t-elle bien lu et écouté certains critiques, comme Éric Neuhoff, qui continuent de tenir les mêmes propos depuis des années, alors même que leurs collègues soulignent en plateau leur caractère sexiste ou raciste ? Ou qui, hors l’antenne du « Masque », tiennent les mêmes paroles? Dans ses livres, comme dans ses interviews, Éric Neuhoff assume ses débordements. Sur France Inter, en 2015, il explique par exemple que l’écrivaine Toni Morrison relève du « bien-pensant » et que « si elle n’était pas noire ni femme, elle n’aurait jamais eu le Nobel ». Dans Paris Match, en octobre dernier, il déclare notamment que les « actrices [qui] se sont plaintes du comportement de Kechiche [lors du tournage – ndlr] n’avaient qu’à pas le faire ».

Dans son dernier livre, le journaliste regrette le temps où le cinéma était « un monde d’escrocs et de putains », où les « gros messieurs à cigare » qui produisaient les films n’avaient « qu’une idée en tête : séduire la starlette ». « Qu’est-ce, le cinéma, après tout, sinon se retrouver dans un lit avec de jolies filles? » Comme dans le « Masque », il réduit systématiquement les actrices à leur physique. À l’instar d’Isabelle Huppert, « sexy comme une biscotte », « embaumée de son vivant », qui, « à cinquante ans, […] se croit sensuelle », mais dont « aucune marque de cosmétiques n’a fait […] son égérie ». « On dirait que, par contrat, ses partenaires sont désormais obligés de lui adresser un compliment sur son physique. » Il recycle d’ailleurs plusieurs propos qu’il a tenus dans le « Masque », raillant par exemple le personnage d’Isabelle Huppert, qui, dans le film Elle, commande des sushis après avoir subi un viol, parce que « les émotions, ça creuse », écrit-il. « Depuis, on regarde d’une autre façon les clientes des restaurants japonais. »

Laurence Bloch balaie le sujet : « Un certain nombre de personnes considèrent qu’Éric Neuhoff ne surjoue pas un personnage, et qu’il y a une vraie conviction sexiste. Moi je n’ai pas cette interprétation. » Lorsqu’un journaliste fait tant de prétendues « blagues » sur les femmes, les Arabes ou les Noirs, cela ne dénote-t-il pas un problème ? « Adressez-vous à Éric Neuhoff », évacue-t-elle.

Comment explique-t-elle l’abondant courrier d’auditeurs se plaignant de ces propos ? « Il y a une sensibilité beaucoup plus forte de l’époque et des auditeurs sur ces questions de sexisme, de misogynie depuis #MeToo. Cette sensibilité n’existait pas avant, et les réactions ne sont pas les mêmes selon les générations. » Elle assure « y porter une très grande attention », sans pour autant prendre de mesures en conséquence.

S’agissant du manque de parité reproché par une partie des auditeurs, elle reconnaît un « loupé » à la rentrée de septembre. Des tribunes cinéma se sont retrouvées 100 % masculines. « J’ai appelé Jérôme [Garcin], on a tout de suite corrigé. La parité est un objectif, et même un impératif. L’âge, la diversité, la parité, ce sont des questions qu’on se pose tout le temps, sur toute la chaîne, même si on n’est pas exemplaires. »

  • Jérôme Garcin, animateur de l’émission et journaliste à L’Obs

Jérôme Garcin, lors de l'enregistrement du "Masque et la Plume", le 7 septembre 2018. Jérôme Garcin, lors de l'enregistrement du "Masque et la Plume", le 7 septembre 2018.
« C’est vrai que parfois ça dérape, parfois c’est excessif, mais je pense que c’est ce qui fait aussi le sel de cette émission », estimait à l’antenne Jérôme Garcin le 27 octobre, défendant, de manière générale, son émission face aux critiques de plus en plus virulentes d’auditeurs. 

Interviewé par Mediapart sur l’avalanche de propos recensés, le journaliste de L’Obs, qui anime et produit l’émission depuis 1989, s’est dit « surpris » et « abasourdi ». Il affirme ne pas s’être « rendu compte » de cette dérive et « plaide coupable, totalement »Le journaliste reconnaît que certains propos ne sont « pas dignes » ou « pas admissibles »« À part un ou deux [journalistes], je ne suis pas sûr qu’ils aient conscience [de ces propos sexistes] », souligne-t-il cependant.

Il assure avoir parfois découvert certaines paroles problématiques en lisant le courrier des auditeurs, sans les avoir entendues, dit-il, durant l’émission. « Heureusement que j’ai ce courrier, parce qu’une émission chasse l’autre, on est dans un rythme – surtout quand on l’anime depuis longtemps – qui fait qu’on n’est pas toujours aux aguets. C’est une machine infernale, ça va tellement vite, c’est parfois tellement brouillon… » Lui-même dit « tomber des nues » en lisant « certaines gauloiseries » que nous lui avons soumises, par exemple au sujet de la comédienne Marine Vacth. « Non seulement je regrette, mais cela fait partie de ces dérapages qui me semblent tellement datés que j’en ai honte. » 

Ces propos sont aussi la conséquence, selon lui, d’une émission avec « des jeux de rôle », où « chacun finit par être fidèle à son personnage et donc en rajouter, comme au théâtre », dans l’idée aussi « de séduire ce public qui est là, qui vous regarde ». Jérôme Garcin précise que le public, à la différence d’une partie des auditeurs, ne se plaint pas, alors qu’il a la possibilité durant l’émission « de dire par exemple à Éric Neuhoff “ce que vous venez de dire est inadmissible” ».

L’animateur évoque un autre « problème », « plus personnel » « Des critiques qui ont passé l’âge continuent d’y être parce qu’ils sont devenus des figures reconnaissables pour le public fidèle et qu’on ne voit pas pourquoi je me séparerais de certains », poursuit-il, reconnaissant « des prolongations qui ajoutent peut-être à ce sentiment que cela se passe entre gens qui sont peut-être passés de mode ». « Je vois bien que continuer sans une nouvelle génération, c’est impossible. »

Autre explication de ces débordements réguliers, selon l’animateur : les conditions d’enregistrement et de diffusion du « Masque ». Sans doute la « dernière émission artisanale », dit-il, « enregistrée telle qu’elle est diffusée », sans « montage » ni « tricherie ». « Elle se fait dans les conditions du direct, en public, sans filet ni plages musicales qui permettent de reprendre ses esprits », insiste-t-il. « Est-ce qu’il faut faire l’émission avec de nouvelles règles ? La faire évoluer et qu’il y ait la possibilité de retirer certains dérapages, quitte à nuire à l’esprit de l’émission publique ? », interroge-t-il.

L’animateur se dit cependant « héritier d’une émission » qui a été « fondée sur ce mélange de provocations, de rigolades, pas toujours de bon goût », reconnaît-il, en citant le tandem Georges Charensol/Jean-Louis Bory dans les années 1960-70. Le journaliste a toujours défendu le fait que les « excès » du « Masque » étaient aussi sa « spécificité »« pour le meilleur et pour le pire ». « Tout pouvait s’y dire, et on y riait à peu près de tout, et aujourd’hui, ce qui s’y disait à l’antenne il y a dix ans a de plus en plus de mal à passer. On est attendus à peu près sur n’importe quel mot », indique-t-il. « On peut changer l’émission, l’arrêter, supprimer toutes les blagues, le problème, c’est que si je fais une émission avec que des interdits – interdits de blagues, de critiquer trop violemment, de ceci et cela –, dans quelle mesure c’est encore “Le Masque et la Plume” ? »

Le journaliste de L’Obs affirme en revanche avoir pris conscience « dès l'été dernier » des conséquences néfastes du manque de parité. Il dit l’avoir constaté « avec la catastrophe qu’ont été plusieurs émissions cinéma exclusivement masculines [en août et en septembre 2019 – ndlr]. J’ai senti que ça n’allait pas du tout. Dès le moment où vous ne mettez que des hommes, c’est comme une chambrée masculine à l’armée, les dérapages deviennent incontrôlés ». Il assure être « conscient de ce vrai danger » et du fait que « l’esprit de l’émission peut contaminer un peu tout le monde [sur le plateau] ».

Il souligne cependant que ce manque de parité ne subsiste que dans les plateaux cinéma : « J’ai une tribune littéraire qui est souvent plus féminine que masculine, une tribune de théâtre ouvertement plus féminine (le plus souvent trois femmes, un homme), et pour la tribune cinéma, je me bats contre une donnée qui n’a rien à voir avec moi mais avec l’Histoire de la critique de cinéma dans ce pays : les rubriques cinéma sont tenues pour l’essentiel par des hommes, car depuis les années 1950-60, dans ces revues légendaires qu’étaient Positif et Les Cahiers du cinéma, on n’acceptait que des hommes dans les comités de rédaction et c’est tout juste si on n’interdisait pas aux femmes de juger des westerns ou des polars. »

Pourquoi, dans ce cas, ne pas être proactif dans le recrutement de critiques femmes afin de pallier ce déséquilibre ? Jérôme Garcin explique avoir déjà fait évoluer les choses, avec l’arrivée de quatre femmes, dont l’une en décembre. Il promet d’« arriver quasiment à une parité dans les semaines qui viennent », grâce à un nouveau recrutement féminin.

S’agissant de la manière dont sont abordées (ou non) les accusations de violences sexuelles visant des cinéastes (tels que Woody Allen ou Roman Polanski), Jérôme Garcin rappelle qu’il anime « une émission de 50 minutes, avec environ sept films inscrits ». « Si j’avais voulu faire une émission sur le cas Polanski, c’était une autre émission que le “Masque”. Il y avait 10 minutes consacrées à ce film, j’ai fait le choix de rappeler ce dont il était accusé au tout début, et ensuite de parler du film », dit-il. Mais pourquoi ne pas avoir expliqué que ces accusations de viols imprègnent justement l’œuvre de Polanski, et notamment son film J’accuse, comme le réalisateur l’explique lui-même dans le dossier de presse ? « Ça, c’est aux critiques qu’il faut le demander ! Je ne savais pas ce qu’ils allaient dire à l’avance », botte-t-il en touche.

Mais « le vrai problème, qui se pose de plus en plus partout d’ailleurs, et pas simplement au “Masque” », conclut Jérôme Garcin, « c’est : jusqu’où peut-on faire de la critique comme autrefois, quoi ? Et on se rend compte que ce n’est plus possible ». « C’est évident que les choses doivent changer. Je me rends compte que finalement, outre le fait que toutes ces mauvaises blagues ne sont plus de cette époque, ne correspondent plus à l’évolution des choses et des rapports entre les gens, par ailleurs, cela ne fait pas avancer les débats sur les œuvres. » 

Après notre premier entretien, l’animateur nous a indiqué avoir demandé à voir le chroniqueur Éric Neuhoff pour discuter de ses propos tenus dans l’émission.

« On m’a dit : “Ce n'est pas à toi de reprendre Éric Neuhoff” »

  • Pierre Murat (critique de cinéma au « Masque » et ancien journaliste à Télérama)

Pierre Murat, lors de l'émission du 20 septembre 2018. Pierre Murat, lors de l'émission du 20 septembre 2018.
Retraité de Télérama, critique dans la tribune cinéma du « Masque » « depuis les années 1990 », l’ancien journaliste, que nous avons interviewé pendant plus d’une heure trente, affirme ne pas entendre de propos sexistes dans l’émission : « Non, non, d’une certaine façon. Ou alors on n’a plus le droit de dire les choses si vous voulez ? »

« Si on est vigilants, alors surtout on ne peut plus rien dire. Moi je suis d’origine russe, j’ai 71 ans. Je ne veux pas vivre dans un monde où on ne pourrait pas dire ce que l’on veut sous prétexte que ce n’est pas bien », explique Pierre Murat.

Le critique répète qu’il est « contre toute censure, c’est clair, net et précis ». « Qui fait la morale actuellement ? Moi je veux bien qu’on condamne Éric Neuhoff et qu’on le cloue au pilori parce qu’il a dit “une beurette”, “une Noire”… », ironise-t-il, en référence aux propos du journaliste du Figaro sur les comédiennes du film Divines. « Qu’est-ce que vous voudriez ? Qu’on les empêche de s’exprimer ? Un gros beauf, ce n’est pas raciste, punissable par la loi », estime-t-il, et c’est « aux auditeurs de se faire une idée ». « Je ne veux pas vivre sous une censure totale où on dit “tu ne peux pas dire ça” et Éric [Neuhoff] a le droit de dire ce qu’il veut. »

S’il concède que « certains confrères disent peut-être des choses qui ne correspondent pas à ce qu’[il] pense [lui] », il estime que « c’est normal »« à partir du moment où vous mettez quatre journalistes autour d’un micro pendant 50 minutes, en direct, sur des films »« Il se peut que de temps à autre il y ait des outrances, parce que le “Masque” est une pièce de théâtre », poursuit-il, en estimant que chaque journaliste « joue un rôle ». « Moi par exemple, je joue le rôle de quelqu’un qui dit la fin des films, parce que j’ai eu le malheur de dire un jour qu’Untel était mort dans un film. Ce sont des répliques improvisées, et donc il peut se faire que des gens dérapent. »

« Je suis un critique de cinéma, je juge les œuvres. De quel droit jugerais-je les vies ? Je ne suis pas un juge d’instruction. Autrement dit, Polanski, machin truc, duchmol…, la pureté me fait très, très peur », dit-il, évoquant lui-même le cinéaste accusé de viols. « La pureté, c’est terrible. Personne n’est pur. » « Je déteste hurler avec les loups », explique-t-il plus tard, en citant l’affaire Matzneff, où « les hurleurs avec les loups » auraient dû « se manifester quand Gabriel Matzneff trônait ».

Pierre Murat reconnaît un traitement différencié dans l’émission entre les comédiens hommes et femmes, mais relativise : « Je pense que ce n’est pas très grave de dire que trucmuche est sexy, je ne pense pas que ce soit très important, franchement […]Vous n’arriverez jamais à faire en sorte que les rapports entre hommes et femmes soient faits de tendresse… »

Questionné sur le cas de la comédienne Marine Vacth, systématiquement réduite à son physique par certains critiques de l’émission, à la différence des acteurs qui lui donnent la réplique, il répond que l’actrice est « absolument superbe » et relate cette « anecdote », en octobre 2015 : « On a fait une couverture avec Marine Vacth Télérama – ndlr]. J’étais en train de déjeuner avec le magazine sur la table. Je vous jure, elle était absolument splendide, il y a quatre-cinq-six mecs qui sont passés devant, ils s’arrêtaient devant cette couverture, ils regardaient. La beauté des femmes est quelque chose de tellement magnifique que les mecs qui passaient à côté, ce n’est pas qu’ils voulaient la violer, mais ils étaient absolument sidérés par la beauté de la couverture où il y avait Marine Vacth. De temps à autre, les femmes sont belles, et de temps à autre il y a des propos… » « Moi qui aime bien les mecs, ça m’est arrivé de dire que Gaspard Ulliel était à tomber », ajoute-t-il. 

Concernant le traitement des cinéastes accusés de violences sexuelles – comme Roman Polanski, qui confesse lui-même que ces plaintes pour viols ont inspiré son dernier film –, Pierre Murat explique que « ce n’est pas [son] boulot de critique. Mon boulot de critique, c’est de voir ce qu’il y a sur l’écran. Ce n’est pas de voir le dossier de presse. Je m’en fous, moi, de ce qu’il a voulu faire, Polanski. […] Polanski n’est pas ami du viol. Cul-de-sac, c’est un film absolument génial, et Chinatown ! »

S’agissant de Woody Allen, accusé de viol par sa fille adoptive lorsqu’elle avait sept ans – accusations que le « Masque » ne mentionne jamais –, il répond : « Il n’y a pas de dossier Woody Allen puisqu’il a été acquitté deux fois! [le procès, qui a abordé ces accusations, portait en réalité sur la garde des enfants, lire ici et ]. Pourquoi ne dit-on pas que des enfants de Mia Farrow disent que c’est une mère difficile ? Je parle de Woody Allen, et je vais vous parler de Kevin Spacey [effacé d’un film après avoir été accusé par plusieurs hommes de harcèlement et d’agressions sexuelles, notamment sur des mineurs – ndlr]au bout d’un certain temps, la barbe quoi ! […] Il n’a pas fait grand-chose et il était pratiquement interdit de film. C’est la première fois depuis Staline qu’on voit un mec effacé d’un film ! […] Tout se tient », conclut-il. 

  • Xavier Leherpeur (critique de cinéma au « Masque » et à Septième Obsession)

Xavier Leherpeur lors de l'émission du 20 septembre 2018. Xavier Leherpeur lors de l'émission du 20 septembre 2018.
Il est l’un des piliers de l'émission. Xavier Leherpeur officie au « Masque » depuis une quinzaine d’années, dans la tribune cinéma. « Les propos y sont divers et variés, il y a effectivement des propos que l’on peut regretter, des dérives d’Éric Neuhoff – que j’adore, même si on n’est jamais d’accord – mais est-ce qu’on peut vraiment l’accuser de misogynie ? », interroge-t-il, mentionnant lui-même son confrère.

Selon le journaliste, nombre de chroniqueurs s’efforcent tout de même « de reprendre un peu les choses en direct ». Lui dit avoir, par exemple, « corrigé Éric Neuhoff un jour en direct, sur une actrice de couleur [dans le film Divines – ndlr] ». Mais cela lui a ensuite, dit-il, « été reproché par d’autres collaborateurs de l’émission ». « On m’a dit : “Ce n’est pas à toi de reprendre Éric Neuhoff.” Bah si, quand ce n’est pas fait ! De même que j’aurais adoré qu’on me reprenne sur ma phrase sur Caroline Fourest [« Qu’elle s’occupe plutôt des femmes, des pédés et tout ça » – ndlr], j’aurais pu m’expliquer sur l’emploi du mot “pédé” par exemple. »

Lui-même « plaide coupable » pour cette « phrase malheureuse » concernant l’essayiste Caroline Fourest en octobre, mais précise : « Ça m’a échappé. Étant gay moi-même, j’ai tellement entendu le mot pédé à mon encontre que je l’emploie un peu spontanément, parce que je pense qu’il vaut mieux récupérer le mot des agresseurs, pour couper court à toutes ces injures. Mais je sais qu’il peut choquer. »

Xavier Leherpeur, qui a la réputation d’être « le plus féministe de l’émission », mais aussi « une grande gueule », reprend effectivement régulièrement les propos problématiques de l’émission, tout en étant lui-même à l’origine de certains stéréotypes sexistes. Il dit « essayer d’être vigilant », « de faire attention dans [son] analyse », mais il « admet le dérapage » parfois : « Il existe, je le regrette mais je l’assume, vraiment. » Comme ses imitations sexistes de certaines actrices – à l’instar de celle de la comédienne américaine Elle Fanning, en septembre dernier. « C’était de mauvais goût », reconnaît-il. Mais il « ne croi[t] pas avoir plus malmené les femmes que les hommes dans [ses] essais d’humour ratés ». Il cite par exemple ses critiques à l’encontre de Joaquin Phoenix dans Joker, ou ses moqueries du pape dans le documentaire de Wim Wenders. « J’ai aussi encensé des comédiennes que j’aime terriblement », insiste-t-il.

De manière générale, le journaliste reconnaît un traitement différencié des hommes et des femmes dans l’émission : « C’est une inégalité honteuse, j’espère ne pas y avoir trop cédé », dit-il. « Malheureusement c’est vieux comme le monde, on exige des femmes un physique qu’on n’attend pas des hommes, on cherche à nuancer le jeu d’un acteur, et on résume celui de l’actrice à la manière dont elle prend la lumière, c’est l’histoire du cinéma aussi. Il faut lutter contre cela, être hypervigilant, sur la manière dont le corps de la femme est instrumentalisé – je ne demande pas du tout qu’on en fasse des nonnes, mais qu’on leur rende une autonomie, un libre arbitre, une sexualité qui leur est propre. »

Quelle est la frontière entre la blague et le propos à caractère sexiste, raciste ou homophobe ? « Le systématisme », répond-il.

S’agissant des accusations de viols visant Roman Polanski, Xavier Leherpeur estime que le « sujet est touchy ». Il n’est « pas tout à fait convaincu » que le « Masque » soit « le lieu » adéquat pour les évoquer, « parce que ça reste une émission de critique ». Il reconnaît en revanche « une erreur éditoriale de [leur] part » de ne pas avoir mentionné le fait que le cinéaste lui-même estime qu’elles ont inspiré son film, et il concède que les critiques de l’émission n’ont « pas bien remis [le film] dans son contexte ». « Personnellement, je me suis réfugié dans la forme, dans la manière dont le film a été fait, j’ai botté en touche, j’ai été lâche. »

Comme d’autres, le chroniqueur, « sans chercher à [s’]excuser », souligne que « c’est une émission en direct », « le soir », parfois à des moments d’« épuisement ». L’émission est « nettoyée mais pas montée », « aucun propos n’est censuré ». « Moi j’assume mes propos même quand je les regrette. Je sais que certains collaborateurs, de temps en temps, disent : “Oh là là, tu peux me couper, là, parce que j’ai pas été très bon”. Moi je n’ai jamais demandé à Jérôme de retirer quoi que ce soit. »

Le journaliste tient à distinguer les « intentions » (misogynes, homophobes, racistes), des « dérapages, propos inconscients, mots pris pour un autre, attitudes vocales ». « Ce qui me gêne, c’est qu’on nous prêterait des intentions qui n’y seraient quand même pas. Je ne crois pas être sexiste, raciste ou homophobe, ni minorer une seconde les violences faites aux femmes ou aux enfants. Mais l’effet de groupe, l’effet de surenchère, le fait de jouer son rôle, de vouloir faire rire, ou ponctuer d’un beau mot – j’admets mon cabotinage –, cela fait partie de l’émission. C’est compliqué et, effectivement, ce n’est pas toujours réussi… »

Xavier Leherpeur souligne aussi que « certains sujets » ou « personnalités » sont « inattaquables, intouchables », « quelle que soit la qualité cinématographique du film et des personnes », « et ça, c’est très gênant ».

Il explique que ces débordements « ne sont pas un sujet de conversation [en interne – ndlr] pour l’instant, et il faudrait peut-être qu’ils le soient, et mettre à plat tout cela. Peut-être votre article servira-t-il de catharsis, je le souhaite de toute façon »« Peut-être que c’est une époque où il faut être encore plus vigilant et prudent. Je ne parle pas de censure ou d’autocensure, insiste-t-il, je ne dis pas qu’il faille nous interdire certains propos, mais il faut faire attention à la manière de le dire et de le faire. Je dirais par exemple d’une autre manière qu’Elle Fanning m’énerve un tout petit peu dans sa manière de minauder. » 

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Laurence Bloch nous a accordé une interview de près d’une heure le 23 janvier, à Radio France. Elle a souhaité relire ses propos avant publication, et n’a fait qu’une modification mineure. Jérôme Garcin nous a accordé deux entretiens téléphoniques de près d’une heure chacun, les 15 et 24 janvier.

Nous avons sollicité plusieurs critiques réguliers de l’émission, issus pour la plupart de la tribune cinéma, la plus concernée par notre recension. Xavier Leherpeur et Pierre Murat ont été interviewés par téléphone le 17 janvier, pendant respectivement trente minutes et une heure quarante. Éric Neuhoff, critique littéraire et cinéma du Figaro, Sophie Avon, journaliste à Sud-Ouest, et Evan Bettan, journaliste à France Inter, n’ont pas répondu à nos sollicitations. La journaliste de France Inter Patricia Martin, critique littéraire du « Masque », n’était pas joignable ces dernières semaines.