Gérard Collomb, le dernier flic de France

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Gérard Collomb insiste : il ne veut plus être ministre de l’intérieur. Déjà sceptiques sur son bilan, dubitatifs quant à sa première annonce de démission refusée, les policiers balancent désormais entre incrédulité et soulagement vis-à-vis d’un ministre qu’ils ne regretteront pas.

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La scène remonte à deux semaines. Le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT) organise à Vannes son dix-huitième congrès. Il a pour thème « L’impertinence constructive, pour une autre sécurité ! ». Invité, Gérard Collomb improvise une boutade qui ne figurera pas dans le discours officiel transmis aux médias, ni dans les communications sur les réseaux sociaux de la place Beauvau.

« Moi aussi, j’ai tenté d’être impertinent constructif. Des fois ça plaît, d’autres fois ça plaît moins… » Manière de souligner que ses critiques sur le style d’Emmanuel Macron n’avaient pas été appréciées par le président de la République. Des propos qui avaient marqué l’assistance : il est rare qu’un ministre de l’intérieur fasse part de ses différends avec le président de la République devant une assemblée de policiers. Des propos marquants mais aussi déplacés, selon certains. 

« Ce ne sont pas les questions des relations entre le président et le ministre qui intéressent les policiers sur le terrain, estime Jean-Claude Delage, secrétaire national d’Alliance-Police nationale, le premier syndicat des gardiens de la paix. Ce qui les intéresse, ce sont leurs conditions de travail et de ce point de vue-là, les dossiers n’avancent pas. »

Capture d'écran d'une vidéo publiée sur le compte Twitter de Gérard Collomb lors d'une visite au commissariat de Juvisy-sur-Orge. © DR Capture d'écran d'une vidéo publiée sur le compte Twitter de Gérard Collomb lors d'une visite au commissariat de Juvisy-sur-Orge. © DR

Pour les représentants des forces de l’ordre, le problème n’est plus politique mais interne à Beauvau. « Lors de notre congrès, il nous déclarait : “Je suis un réformateur compulsif ! Comptez sur moi ! Je serai encore là, je vais travailler jusqu’au bout [jusqu’aux élections européennes de l’an prochain – ndlr], se souvient Guillaume Ryckewaert, commissaire membre du bureau du SCSI. Et voilà que quinze jours plus tard, il insiste pour démissionner… Il n’a plus aucune crédibilité au sein de la police ! »

Philippe Capon, secrétaire général de l'Unsa-Police, raconte une scène similaire. « Après les critiques que j’avais émises lors de l’annonce de son départ post-européennes, Gérard Collomb m’avait appelé. Il m’avait assuré : “Ne vous inquiétez pas : je vais continuer à gérer la boutique”… Et maintenant il répète : “Je m’en vais.” Mais la place Beauvau n’est pas un ministère de la routine. Que se passerait-il si dans les heures qui viennent, il y avait une catastrophe, un attentat ? Depuis 1981 que je suis policier, je n’ai pas souvenir d’un capharnaüm pareil dans un ministère régalien. Cela devient guignolesque, c’est triste… » 

La crédibilité de celui qui ne boude pas son plaisir à endosser le rôle de « premier flic de France » était déjà bien entamée au sein de ses troupes. Dans son dos, les policiers le surnomment « SAS », pour Son Altesse Sénilissime. Lors des cérémonies de vœux de ce début d'année, ils se gaussaient de sa propension à se présenter, dans ses discours centrés sur son expérience lyonnaise, comme ministre de l'intérieur de la capitale des Gaules plutôt que de l'ensemble de la France.

« Il est très décrié en interne. On lui reproche l’absence de décision sur les différents dossiers du ministère », poursuit le commissaire Ryckewaert. Avec un exemple précis : l’Académie de police, cette promesse du candidat Macron qui devait réunir l’ensemble des corps (gardiens de la paix, officiers et commissaires) de la police nationale autour d’actions de formation initiale et continue mutualisées. Une création facile à mettre en œuvre et ne coûtant pas cher, selon des policiers interrogés, et qui n’a toujours pas vu le jour un an et demi après le début du mandat.

Comme Mediapart le rapportait le 18 mai 2018, ce récidiviste des bavures verbales mêlant approximations, imprudences sémantiques et bévues diplomatiques exaspérait les enquêteurs de la lutte antiterroriste. Le vendredi 18 mai, sur BFM TV, le locataire de la place Beauvau annonce ainsi qu'un nouvel attentat préparé par « deux frères » a été déjoué récemment sur le territoire national. « Il y avait deux jeunes gens d’origine égyptienne qui s’apprêtaient à commettre un attentat, avec soit de l’explosif soit à la ricine, [un] poison (…) très fort », a déclaré le ministre. « Nous suivons un certain nombre de personnes sur des réseaux. Il se trouve qu’eux étaient sur Telegram [une application de messagerie chiffrée – ndlr]. Nous avons pu les déceler, déceler ce projet d’attentat et les arrêter », a-t-il précisé.

Le problème, c'est que les deux hommes interpellés ne sont pas frères, et que l'un d'eux a été mis hors de cause. Fâcheux. À la suite d’une visite domiciliaire réalisée chez l’un de ces deux hommes, un Égyptien de 20 ans en situation régulière, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, le parquet de Paris avait ouvert une enquête préliminaire, le 11 mai. Placé en garde à vue, cet homme a finalement été mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste criminelle et placé en détention provisoire le 15 mai. L'autre n'avait rien à se reprocher.

Certaines sorties provoquent plus de dégâts. Le 24 mai 2017, fraîchement nommé, le ministre de l'intérieur français enfreint la règle tacite selon laquelle les États ne divulguent jamais rien sur l'échange d'informations sensibles entre leurs services de renseignement. Alors que son homologue britannique vient de condamner fermement les fuites médiatiques sur l'enquête, après l'attentat sanglant de Manchester, Gérard Collomb met les pieds dans le plat.

Invité sur BFM TV, il révèle que l'auteur de cet attentat, Salman Abedi, était « sans doute » passé par la Syrie et avait des liens « avérés » avec le groupe État islamique (EI), qui a revendiqué l'attentat. Des informations que le ministre reconnaît benoîtement avoir reçues des enquêteurs britanniques, mais que ces derniers s'étaient bien gardés de divulguer. Grosse colère en Grande-Bretagne, où les autorités craignent que l'enquête ne soit compromise.

Rebelote le 27 septembre, sur Europe 1. Interrogé sur 39 décisions d’assignation à résidence, prononcées sur de simples soupçons et sans l’intervention d’un juge, le ministre répond : « En général, ce sont des personnes pour lesquelles on a eu des renseignements de services étrangers, donc on ne peut pas les judiciariser tout de suite. » Puis il ajoute que le renseignement belge est une source du ministère de l’intérieur pour certaines de ces assignations. Consternation en Belgique, comme dans les services (DGSE et DGSI), où l'on blanchit quotidiennement les renseignements pour en protéger l'origine.

Nouveau flottement ministériel après la prise d'otages et l'attentat de Trèbes (Aude), le 23 mars dernier. Gérard Collomb révèle l'identité de Redouane Lakdim, l'homme qui vient de tuer trois personnes et d'en blesser treize près de Carcassonne. « Nous l'avions suivi et nous pensions qu'il n'y avait pas de radicalisation, mais il est passé à l'acte brusquement », déclare le ministre, parlant de « petit dealer » qui aurait « agi seul ». Mais France Info révèle qu'il était inscrit au Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Lakdim s'est réclamé de l'organisation État islamique (EI), qui a rapidement revendiqué l'attentat via un communiqué. Puis c'est RTL qui révèle que cet homme, fiché S, allait être convoqué à la DGSI. Ce qui oblige Gérard Collomb à une séance de rétropédalage, le 28 mars sur France Inter.

Ses débuts avaient braqué… ses troupes. Moins d'un mois après sa nomination, le nouveau premier flic de France avait commis un impair en faisant décaler d'une journée l'hommage aux deux policiers victimes de l'attentat de Magnanville. Une démarche peu appréciée dans les rangs des forces de l'ordre, encore très largement traumatisées par l'assassinat de deux des leurs à leur domicile.  

La démission de Gérard Collomb effective, il ratera un ultime rendez-vous en relation avec le terrorisme.

Comme le rapporte Le Progrès, Lyon accueillera les 8 et 9 octobre prochains une réunion du G6 rassemblant les ministres de l’intérieur des six plus grands pays de l’UE (France, Allemagne, Royaume-Uni, Espagne, Italie, Pologne), le commissaire européen à la Sécurité et le commissaire européen aux Migrations, ainsi que le procureur général des États-Unis et une représentante de la secrétaire américaine à la Sécurité intérieure. Avec pour thèmes de travail : « les enjeux migratoires » et « les enjeux de sécurité et la lutte contre le terrorisme ».   

Le 9, l’enceinte sportive Groupama Stadium à Décines doit servir de cadre à un exercice grandeur nature destiné à montrer le « savoir-faire français » en matière de gestion d’une attaque terroriste dans un lieu public. Peut-être y assistera-t-il tout de même. Mais comme maire de Lyon.

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Une partie de cet article reprend le précédent papier publié sur Mediapart le 18 mai 2018 co-écrit avec Michel Deléan.