France

Économie : le retour de la croissance ne règle pas tout

Indéniables, les bons chiffres de la croissance française s’expliquent en grande partie par la structure de l’économie. Mais la reprise reste incomplète et fragile. Et il demeure des défis considérables que la seule croissance ne peut régler.

Romaric Godin

2 novembre 2021 à 19h04

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Pour le gouvernement, c’est une divine surprise. Les chiffres préliminaires de la croissance du PIB pour le troisième trimestre 2021, publiés vendredi 29 octobre, confirment que l’économie s’est redressée plus rapidement que prévu de la crise sanitaire. Avec une hausse trimestrielle de 3 %, du jamais vu depuis 1969. Le PIB français a atteint quasiment son niveau trimestriel d’avant-crise, se situant à 0,1 % en deçà de celui du dernier trimestre 2019, selon l’Insee.

Le gouvernement lors de la présentation du plan "France 2030" le 12 octobre 2021. © Ludovic MARIN / POOL / AFP

La performance de l’économie française entre juin et septembre apparaît donc très solide. Le bon critère de cette solidité n’est pas le niveau de croissance en soi, mais bien plutôt la comparaison avec les autres économies de la zone euro. Sur le seul troisième trimestre, la France réalise la deuxième meilleure performance de cette région après l’Autriche (+ 3,3 %) et affiche une croissance très supérieure à la moyenne (+ 2,2 %). Surtout, ce niveau est très supérieur à celui de l’Allemagne (+ 1,8 %) et un peu au-dessus de celui de l’Italie (+ 2,6 %).

Ce très bon trimestre a rendu lyrique le ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire, qui s’est immédiatement félicité d’un « résultat exceptionnel ». Pour lui, la France « se redresse vite, et elle se redresse fort ». Le même ministre avait récemment promis une future décennie de croissance forte pour le pays. L’optimisme est donc de mise. Mais n’est-il pas un peu excessif ? Et quelle est la part des choix économiques dans ce résultat ?

Ce bon résultat trimestriel doit être pris avec quelques pincettes. Actuellement, les statistiques sont extrêmement délicates à manier, et aisées à surinterpréter.

La première donnée est le caractère inédit de la crise sanitaire. Économiquement, cette crise a été administrée : l’économie a été fermée et des revenus de substitution ont été organisés par l’État. Il ne s’agit donc pas d’une crise classique interne au système productif comme celle de 2008. Cet élément a rendu inopérants la plupart des modèles économiques et donc des prévisions, ce qui a conduit d’abord à sous-estimer, puis à surestimer l’impact de la crise. Autrement dit : il faut se méfier de l’argument du « meilleur que prévu », car les prévisions étaient ici quasiment impossibles à réaliser avec les modèles existants.

Le PIB français, évolution © Insee

Deuxièmement, l’Insee choisit comme point de comparaison de l’avant-crise le dernier trimestre de 2019. Cela peut se défendre puisque les effets de la crise se sont fait sentir au trimestre suivant. Selon ce critère, le PIB du troisième trimestre 2021 est effectivement proche de celui de l’avant-crise (− 0,1 %). La performance est encore une fois meilleure que celle de la zone euro (− 0,25 %) et que celles des grandes économies de la région : Allemagne (− 1,15 %), Italie (− 1,35 %) et surtout Espagne (− 6,6 %).

Mais ce sont là des comparaisons qui posent problème. Elles évoquent surtout un rapport entre deux moments précis, deux trimestres qui sont à des moments différents de l’année et où la France et le reste de la zone euro n’ont pas eu le même comportement. Ainsi, en ce qui concerne la France, le PIB du troisième trimestre de 2021 est particulièrement fort et celui du dernier trimestre de 2019 était particulièrement faible (il y a eu alors, en raison de la crise sociale liée à la réforme des retraites, un recul trimestriel du PIB de 0,4 %). Il y a donc un effet d’optique indéniable.

De plus, même si les données sont « corrigées des variations saisonnières », il est toujours délicat de comparer sur plusieurs années des trimestres différents. Pour avoir une idée de l’évolution de l’économie française entre 2019 et 2021, il semble donc plus solide de comparer d’un même trimestre à l’autre ou sur une période de trois trimestres.

Si l’on utilise la première méthode, on constate que le PIB français du troisième trimestre 2021 recule de 0,5 % par rapport à celui de 2019. L’été 2021 n’est donc pas « exceptionnel », il reste plutôt médiocre par rapport à la « normale ». Et même si la performance française reste supérieure à celle des grandes économies de la zone euro, elle devient, cette fois, inférieure à celle de la moyenne de cette même zone euro, qui affiche un recul de 0,43 %.

Lorsqu’on fait la comparaison des trois premiers trimestres de 2019 et de 2021, on constate que le PIB français cumulé de cette année est encore de 2,45 % en deçà de son niveau de 2019, soit une situation proche de celle de la zone euro (− 2,4 %). En d’autres termes, la performance française semble être ce qu’elle a toujours été traditionnellement : celle de la moyenne de la zone euro. On verra que la structure de cette économie explique largement ce comportement.

Mais il faut, avant cela, souligner que, même si l’Insee ne le dit pas explicitement, ce retour sur un trimestre au niveau de fin 2019 ne signifie pas qu’on aurait « effacé la crise ». Bien au contraire. Il est certes logique que le gouvernement insiste sur cette idée pour défendre ce qu’il a toujours défendu, le « retour à la normale ». Mais le capitalisme est un système d’accumulation du capital. Ce qui compte, ce sont les pertes cumulées et la tendance de la croissance. Or, de ce point de vue, on est encore loin du compte. On a vu que le niveau de croissance entre janvier et septembre 2021 restait inférieur de 2,45 % à celui de 2019. Mais il y a davantage.

Sans la pandémie, l’économie française aurait connu un rythme de croissance (sans doute faible) pendant ces deux années. La bonne base de comparaison ne peut donc pas être le niveau de PIB du dernier trimestre 2019, mais celui qui était alors attendu au troisième trimestre 2021. Même en ayant une vision plutôt conservatrice de cette évolution, il manque encore près de 2 % à la croissance française de l’été 2021. Autrement dit : non, la crise n’est pas effacée. Elle l’est d’autant moins que les effets de la crise de 2008 en tendance n’avaient jamais été effacés.

Une croissance encore fragile

En bref, si la performance de l’économie française est clairement bonne sur ce troisième trimestre 2021, la crise n’est pas « derrière nous ». Elle reste d’actualité. Un trimestre de PIB qui revient au niveau d’un des plus faibles trimestres de l’avant-crise ne constitue pas une page qui se tourne. Pour l’économie française, il faudra bien rattraper le temps perdu. Et c’est ici que la suite de la crise va se jouer. Si la demande reste forte, tout ira bien. Mais s’il y a ralentissement, on peut s’attendre à des suites moins réjouissantes.

Cela nous amène aux causes de cette bonne performance. À la différence de l’Allemagne ou de l’Italie, la France est très largement désindustrialisée. Son économie est très peu ouverte, au sens où la part des exportations dans la croissance est faible. Dans cette configuration, la protection des revenus et des marges apportée à l’économie pendant la crise sanitaire a été un levier pour la reprise bien plus fort que pour les autres économies.

Comme la croissance allemande dépend beaucoup des exportations, et donc des marchés extérieurs, la reprise de la demande intérieure outre-Rhin n’a pas pu avoir le même impact qu’en France sur le PIB global. En France, l’essentiel de la croissance du PIB dépend de la demande intérieure et de la consommation. Les entreprises calquent leurs anticipations sur la consommation intérieure, qui est leur principal marché. Ainsi, les perturbations des chaînes de valeur internationales et la faiblesse de la croissance mondiale ont freiné la reprise allemande, mais n’ont eu que peu d’impact sur la croissance française.

Ce n’est pas une surprise sur une des autres rares grandes économies avancées à avoir récupéré et dépassé son niveau d’avant-crise que sont les États-Unis. Comme la France, l’économie états-unienne dépend peu des exportations, mais elle est structurellement plus dynamique que l’économie française. D’où un niveau de PIB supérieur de 1,3 % à la fin 2019.

Alors oui, la politique du gouvernement a permis la reprise. Mais attribuer à cette politique la sur-performance relative française par rapport au reste de la zone euro n’est pas possible. Le soutien apporté à l’économie a été massif, mais pas exceptionnel par rapport à d’autres pays. Par exemple, on estime en mai 2021 que la France a distribué 24 % du PIB sous forme de ce soutien, contre 39 % pour l’Allemagne et 34 % pour l’Italie. Ce soutien ne saurait donc expliquer seul l’ampleur de la reprise. C’est bien la structure de l’économie française qui explique principalement le rebond.

Dans le détail, on constate d’ailleurs que le principal moteur de la forte croissance du troisième trimestre est la consommation des ménages (+ 5 %), alors que l’investissement reste stable (− 0,1 %). Cette consommation est concentrée sur les services marchands (+ 4,7 %), alors que les dépenses en biens reculent (− 0,3 %). Autrement dit : les Français sont partis en vacances et ont utilisé leur bas de laine constitué pendant le Covid pour les financer. C’est aussi ce qui rend ce chiffre fragile et la comparaison avec le dernier trimestre de 2019 délicate.

L’avenir dira si ce rebond sera durable ou pas. Rien n’est certain car l’environnement macroéconomique se charge de nuages. Les difficultés d’approvisionnement s’annoncent durables et la hausse des prix de l’énergie pourrait venir plomber la consommation, malgré le chèque de 100 euros du gouvernement. Par ailleurs, la France n’est pas complètement isolée des mouvements conjoncturels externes. La faiblesse de la reprise allemande et italienne, les difficultés chinoises, les tensions sur les prix et les approvisionnements finiront par venir peser sur la croissance. La messe de la reprise n’est pas encore dite.

Au reste, les entreprises l’ont bien senti. Au troisième trimestre, leurs investissements ont stagné. Mais, dans le détail, on constate même une baisse de 2 % de l’investissement en produits manufacturés, donc de l’investissement productif. Cet élément et le déstockage important (− 0,9 point de PIB) signalent que les entreprises semblent moins optimistes sur l’avenir. La reprise est donc réelle, mais elle ne dépend que d’un facteur : la consommation. Si ce moteur vient à caler, l’économie rechutera de plus belle. Autrement dit, il serait bienvenu pour le gouvernement de se montrer prudent. Mais évidemment, en période électorale, toutes les bonnes nouvelles sont à saisir.

Cette reprise ne saurait cependant dissimuler les défis sous-jacents aux aléas conjoncturels de la croissance. Le gouvernement a mené une politique conservatrice, utilisant l’argent public comme mode de substitution de l’économie marchande et comme force de préservation des rapports sociaux existants. Il a obtenu ce qu’il désirait : le statu quo. Mais ce statu quo nous ramène aux problèmes de l’avant-crise : une économie soumise à une croissance ralentie de la productivité. Cette situation s’est confirmée avec les créations d’emploi qui ont accompagné la stagnation du PIB sur deux ans. L’activité stagne et les emplois se créent, la productivité ralentit donc. Or, sans productivité, la rentabilité à long terme de l’économie est compromise. Elle devra dès lors conduire à un ralentissement à long terme de l’activité, alors même que la croissance potentielle de la France est déjà faible.

Bref, cette reprise ne règle rien aux problèmes économiques du pays. Il n’existe aucune raison a priori de croire à une « décennie de croissance », comme l’annonce le ministre de l’économie. Sur quels moteurs s’appuierait cette décennie ? Sur quel modèle économique ? Si c’est sur l’industrie, cela paraît mal engagé, compte tenu de la faiblesse de l’investissement productif, qui est en recul de 4,2 % sur deux ans. Si c’est sur les services, se posera le problème des gains de productivité nécessaires à la redistribution assurant une forte croissance de la consommation. Si c’est sur l’innovation, on attend toujours de savoir de quelle nature. Rien, en tout cas, dans les chiffres du troisième trimestre 2021 ne permet d’entrevoir un tel scénario.

Le scénario qui semble se dessiner est donc plutôt celui d’un retour à une croissance faible alimentée par des services marchands qui, pour être rentables, doivent comprimer le coût du travail. Une croissance qui viendra reposer pleinement la question des inégalités. Bref, on a voulu sauver un système économique en crise, on le retrouve, sans surprise, tel quel. En cherchant à revenir à 2019, on se retrouve avec les problèmes de 2019 dans un cadre néanmoins modifié par les tensions que l’on a déjà évoquées sur les prix et les approvisionnements.

Malgré l’optimisme de Bruno Le Maire, le retour à la croissance ne règle pas tout. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

Cette bonne croissance n’est donc pas qu’une bonne nouvelle. En déployant un récit où la croissance est le fruit de sa politique de l’offre et de ce que Bruno Le Maire a appelé récemment la « solidarité des entreprises », le gouvernement tente de faire croire que la seule politique possible est celle du soutien au capital privé. Ce faisant, il tente de clore toute réflexion sur la nature de la suspension de l’économie marchande pendant la crise. Or cette décision et la substitution des revenus par la puissance publique pourraient ouvrir des pistes de réflexion sur une nouvelle organisation sociale partant d’autres priorités que la création de profit. Pour ne pas laisser une telle réflexion se déployer, l’exécutif met la reprise au crédit des seules entreprises, dissimule la réalité de sa politique, qui a été en réalité une forme de socialisme.

Mais comme ce socialisme s’est concentré sur l’offre productive, il a pu être une forme de conservatisme et faire croire que ce sont les entreprises qui ont sauvé les emplois. Dès lors, une fois la croissance revenue, l’urgence est de soutenir les entreprises et, par conséquent, de procéder à des baisses d’impôts et à des réformes structurelles. Sauvée par une forme de socialisme qui a refusé de dire son nom, l’économie de marché utilise paradoxalement l’efficacité de ce socialisme pour se renforcer. Alors même que ce socialisme serait un outil utile pour relever les défis économiques et écologiques que la croissance ne peut pas relever. Mais cela prouve que la croissance sert avant tout à justifier un conservatisme social profond des autorités.

Car, pour finir, la position du gouvernement de considérer la croissance comme la solution suprême à tous les problèmes ne tient pas face au problème climatique. L’idée que les fruits de la croissance seront réinvestis dans la transition écologique est séduisante, mais elle ne résiste guère aux faits du passé. Par ailleurs, dans le meilleur des cas, la croissance verte créera de nouveaux problèmes, ce qui s’avérera une illusion, et dans le pire, elle n’existera pas. En s’enfermant dans le culte de la croissance et en estimant que ce culte est validé par ces chiffres, le gouvernement s’engage sur une voie dangereuse, celle d’un conservatisme économique et social qui s’oppose aux besoins de la société.

Romaric Godin


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