Fac de Montpellier: un témoin clé menacé en audition par un policier

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Un témoin central de l'enquête sur les violences à la faculté de droit de Montpellier vient de saisir l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour dénoncer les conditions de son audition. Selon notre enquête, il a été l'objet de « pressions » par le policier qui l'a entendu, la semaine dernière, dans les locaux du commissariat de police.

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L'affaire de la faculté de droit de Montpellier franchit un nouveau palier. Selon nos informations, un des témoins de l'attaque d'hommes cagoulés contre des étudiants grévistes vient de saisir l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, pour dénoncer les conditions de son audition, la semaine dernière, par un enquêteur du commissariat de la ville.

Pascal* (pseudonyme — voir Boîte noire) est un témoin clé de ce dossier sensible, qui implique des personnalités locales de premier plan. Jeudi 29 mars, le doyen de la faculté de droit a été mis en examen pour complicité d'intrusion et un professeur pour violences volontaires.

Étudiant en droit opposé au blocage des locaux, Pascal s'est retrouvé aux premières loges de l'assaut de l’amphithéâtre A de la faculté par un groupe armé qui a blessé plusieurs manifestants sous les yeux de responsables administratifs et de membres du corps enseignant, dans la nuit du jeudi 22 au vendredi 23 mars.

© Léna Rsd

Se disant choqué par cet épisode violent, il a livré son témoignage à un enquêteur, jeudi 29 mars, après avoir adressé la veille une missive de plusieurs pages au procureur de la République de Montpellier et au ministère de l'enseignement supérieur, qui a ouvert une enquête administrative. « Même vous, vous n'allez pas croire ce que je vais vous raconter », a-t-il déclaré en préambule au policier.

Pascal a été questionné pendant près de trois heures, signant à la fin de son interrogatoire un procès-verbal détaillant sa version des faits. Mais selon son récit, que Mediapart a pu recouper, son audition a aussi dérapé : Pascal – qui dispose d'une carte d'invalidité depuis plusieurs années – dit avoir subi des « pressions » et s'être « senti menacé » par le fonctionnaire de police. Dans ce contexte, il a effectué ce lundi un signalement auprès de l'IGPN, qui précise bien sur son site internet que « toute dénonciation mensongère sera systématiquement signalée à l'autorité judiciaire aux fins de poursuites et pourra, le cas échéant, faire l'objet d'une plainte du ministère de l'intérieur ».

YouTube © Document Mediapart

L'audition de Pascal a débuté sur un ton cordial et respectueux, avant que le fonctionnaire de police, qui a montré plusieurs signes de fatigue et d'agacement, ne hausse le ton à son encontre au bout d'une heure d'entretien.

Pascal évoque alors un point sensible de l'enquête : l'attaque de l'amphithéâtre a débuté quelques secondes après qu'il a lui-même quitté le bâtiment. Selon lui, plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette concordance : les assaillants le connaissaient et savaient qu'il n'était pas en lien avec les grévistes ; ils l'ont confondu avec un membre des services de renseignement, ou ont évité sa présence en raison de sa corpulence. Lors de l'audition, le policier tique sur ce point. « Il m'a dit : “Mais vous vous prenez pour qui ? Vous vous racontez un film ! Quand vous dites ‘ils ont attendu que je parte parce que je fais 140 kilos’, moi je vous casse les deux genoux avant que vous ayez levé le bras droit” », dénonce Pascal.

Dès lors, selon notre enquête, l'audition a bien été émaillée d'incidents : « Le policier m'a dit que je confondais les faits et ce que j'avais cru voir et m'a accusé de vouloir régler mes comptes avec des professeurs que je connais, expose Pascal. Il m'a indiqué qu'il fallait que je me prépare à avoir des retours de bâtons avec tout ce que j'ai écrit [dans sa lettre – ndlr]. » Le policier signifie alors que, s'il avait écrit cela sur lui, c'était « je vous pète les genoux ou diffamation ».

Plus tard, le policier est passé au tutoiement. Pascal évoque alors l'identité d'un professeur qu'il aurait vu, depuis une fenêtre donnant sur l'amphithéâtre, frapper une étudiante. Il a reconnu cet enseignant qu'il « appréciait », mais fait état lors de son audition d'« un petit doute », « même si je suis quasiment sûr que c'était lui ».

« Le policier s'est énervé. Il m'a dit : “Tu me casses les couilles”, dénonce Pascal, puis m'a déclaré que mes divagations ne l'intéressaient pas. » Plus tard, le fonctionnaire insiste : « Tu m'as fait dix pages de merde dans lesquelles tu chies sur la faculté », « le professeur va prendre cinq ans de prison avec tes déclarations écrites au ministère, tocard ! ».

Sollicité par Mediapart, le commissariat central de Montpellier a affirmé ne pas encore être informé du déclenchement d'une enquête IGPN. « Cela me paraît énorme ce genre de propos venant de collègues que je connais et qui sont des personnes pondérées, surtout dans un dossier aussi sensible », a réagi son responsable communication.

Un professeur mis en examen attaque le préfet

Cette affaire dans l'affaire s'inscrit dans un contexte local particulièrement sensible. Ce lundi 2 avril, Jean-Luc Coronel de Boissezon, professeur d’histoire du droit mis en examen pour complicité d’intrusion et violences en récidive (en raison d’une condamnation datant de 2013) a lourdement mis en cause les pouvoirs publics, en se considérant comme une « victime expiatoire » qui aurait été « sacrifiée » par le gouvernement.

« Notre mise au pilori [avec le doyen Philippe Pétel – ndlr] permet d’évacuer la question de la responsabilité du préfet de l’Hérault, qui a refusé de faire intervenir les forces de l’ordre, dont le doyen Pétel n’avait cessé de demander instamment l’intervention tout au long de la soirée », a protesté M. Coronel de Boissezon, dans un entretien diffusé ce lundi.

Selon lui, « après la multiplication des foyers de contestation exprimée par des mouvements sociaux – chez les cheminots, les avocats, les magistrats, les greffiers, les personnels d’Air France ou encore les éboueurs – le gouvernement a paniqué et résolu d’éteindre au moins l’un des incendies, celui du mouvement étudiant ayant utilisé l’épisode montpelliérain pour se radicaliser ».

Mais les faits, têtus, ne plaident pas en sa faveur : le procureur de la République Christophe Barret a déclaré jeudi 29 mars que, selon des déclarations d’un membre du personnel de l’université, Jean-Luc Coronel de Boissezon avait « pris contact sur le parking » avec le groupe intervenu en cagoule dans l’université contre les étudiants grévistes. Le professeur a contesté cette version lors de ses auditions. Un autre témoignage a également rapporté, selon le magistrat, que M. Coronel de Boissezon « avait accompagné ce groupe et lui-même participé aux violences qui ont eu lieu dans l’amphithéâtre ».

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Nous avons conservé l'anonymat du témoin.