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Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

L'affaire Guéant ne fait que commencer

3 mai 2013 | Par Karl Laske

L'enquête sur le train de vie de l’ex-ministre de l’intérieur conduit à s’interroger sur ses liens avec les intermédiaires en armement. Le premier d’entre eux, Ziad Takieddine, a consigné toutes ses interventions en faveur de Claude Guéant au ministère de l’intérieur et à l’Élysée.

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« Jamais je n’ai vu passer de financement libyen », a répété Claude Guéant, brièvement questionné par Mediapart, jeudi. L’ancien ministre de l’intérieur le clame partout : le virement de 500 000 euros qu’il a reçu en 2008, dévoilé cette semaine par le Canard enchaîné, n’a « rien à voir » avec la Libye. Ses explications confuses, et très vite démenties (lire ici et la), n’y changent rien. Qu’il parvienne ou pas à clarifier l’origine de ses fonds, l’ancien proche collaborateur de Nicolas Sarkozy est devenu, par la faute de l’intermédiaire Ziad Takieddine, l’un des premiers suspects dans l’enquête sur le financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.

L’information judiciaire contre X... confiée le 19 avril aux juges Serge Tournaire et René Grouman pour « corruption active et passive » et « trafic d'influence » vise, entre autres, à vérifier si Claude Guéant a pu donner à Bachir Saleh, l’ex-directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, « les indications bancaires nécessaires aux virements » destinés à la présidentielle, comme Takieddine l’a affirmé. « Les éléments existants sur le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy de 2007 » vont « au-delà de 50 millions d’euros » a déclaré l’intermédiaire jadis proche de Guéant, le 19 décembre dernier. Le document officiel libyen révélé par Mediapart, en avril 2012, faisait état du déblocage d’une somme de 50 millions en faveur de Sarkozy.

Les archives informatiques de l’intermédiaire – notes et courriers que Mediapart a popularisés en juillet et août 2011, dans la série des « documents Takieddine » – ont été résumées récemment dans un rapport des policiers de la Brigade centrale de lutte contre la corruption (BCLC). Claude Guéant et ses initiales « CG » y figurent partout. Une lecture attentive de ces notes nous offre l’histoire de la dérive d’un préfet, dont le train de vie actuel n’est que l’un des indices.

Comme directeur de cabinet du ministre de l’intérieur, puis secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant a progressivement, contre tous les usages, fait appel à un intermédiaire en armement – en la personne de Ziad Takieddine – pour gérer ses contacts en Arabie saoudite, en Libye, en Syrie et au Liban. Lui soumettant au passage des projets de courriers et de déclarations officielles pour en obtenir la validation. Offrant un coup de pouce à ses objectifs commerciaux : ici la surveillance des frontières, là la surveillance d’internet, ou encore un gisement gazier en Libye. L’intermédiaire a utilisé cette caution du ministère de l'intérieur, puis de l’Élysée, pour conclure des marchés d'armement et de sécurité, allant jusqu’à imaginer avec Claude Guéant le projet d’une société franco-libyenne dont le collaborateur du président élu en 2007 aurait supervisé l’activité. Ce que les notes de l’intermédiaire nous apprennent de Claude Guéant font de lui un maillon essentiel de l’affaire Kadhafi-Sarkozy.

  • En 2003 déjà, le soupçon d’un financement de la campagne présidentielle de 2007

Il y a un précédent à l’affaire libyenne. En 2003, Ziad Takieddine a offert à Claude Guéant d’aider le ministère de l’intérieur à décrocher l’immense contrat de surveillance des frontières de l’Arabie saoudite – baptisé Miksa. Plusieurs de ses amis l’introduisent : Thierry Gaubert, Jean-François Copé et Brice Hortefeux. L’intermédiaire se prévaut de ses bons et loyaux services du temps de Balladur, lorsqu’il a assisté le même camp politique pour décrocher un contrat aussi important, celui des frégates Sawari vendues à l’Arabie, dont une partie de l’argent s’est déjà évaporée. Avec le feu vert de Sarkozy, Takieddine conduit donc Claude Guéant et Brice Hortefeux chez son homologue de l’intérieur à Riyad, le prince Nayef, en octobre 2003. Peu après, il élabore une « proposition technique et financière», s’inspirant explicitement de celle des frégates Sawari.

« Il sera préférable que “CG” se déplace seul et que le déplacement s'effectue “sans fanfare”»

Ses notes signalent aussitôt un autre enjeu que la surveillance des frontières de l’Arabie et de mystérieuses dissensions entre le « patron », c’est ainsi qu’il désigne Nicolas Sarkozy, et « le numéro 1 », Jacques Chirac. « Il y a eu beaucoup d'interrogations sur les relations du “patron” avec le numéro 1, et son système. Mes interlocuteurs ne souhaitent en aucune façon intervenir dans cette “bagarre franco-française, et solliciteront des garanties personnelles de la part du “patron” lui-même », résume Takieddine.

Les financements occultes sont évoqués : « Une nouvelle structure, complètement dépendante de son Ministère, a été créée pour assurer le rôle de Conseil sur le Projet. Celle-ci sera capable de couvrir le sujet “sensible” par le biais de ses honoraires. » Cette nouvelle structure s’appelle Civipol et ce sujet est d’autant plus “sensible” que « la banque d’affaires du P », c’est-à-dire du patron, est censée intervenir dans le contrat. Takieddine donne le pourcentage de la commission, naturellement occulte, escomptée : « une signature d'un contrat (5 %) avant la “grande” visite. (Intervention du Dircab nécessaire) ». Par un contrat avec Civipol, une société offshore domiciliée à Gibraltar, Blue Planet Limited, doit encaisser 350 millions d'euros.

Mais le deal est bloqué in extremis par l'Élysée. « Le président Chirac y voyait un danger lié au financement de la présidentielle de 2007, a expliqué l’ancien dirigeant de l’office d’armement Sofresa, Michel Mazens, à Mediapart. Sur ordre du président de la République, je suis allé prendre connaissance du dossier, dans le bureau de Claude Guéant, plusieurs samedis consécutifs. Ma conviction était que le ministère de l'intérieur n'avait pas les compétences industrielles pour négocier un tel contrat. » Multipliant notes et réunions avec Guéant, Takieddine s’active encore, mais cette partie est perdue.

  • En 2005, le « caractère secret » de la visite de Guéant en Libye pour évoquer l’« autre sujet important ».

La première visite de Nicolas Sarkozy en Libye, en tant que ministre de l'intérieur, se prépare. Et l’intermédiaire prévoit de tenter la même opération, avec cet autre pays. Le 6 septembre 2005, Ziad Takieddine envoie une note « confidentielle » à Claude Guéant. Les sujets officiels sont rappelés (terrorisme, immigration, Afrique du Nord...), l’enjeu des contrats commerciaux aussi (protection des frontières, cartes d'identité, passeports).

Takieddine précise que la visite de M. Sarkozy doit être précédée d'une « visite préparatoire du directeur de cabinet » qui « revêt une extrême importance ». « La visite préparatoire est inhabituelle. Elle doit revêtir un caractère secret », écrit Ziad Takieddine : « Pour cette raison, il sera préférable que CG se déplace seul et que le déplacement s'effectue “sans fanfare”. » « L'autre avantage : plus d'aise pour évoquer l'autre sujet important, de la manière la plus directe... », note-t-il.

Le 22 septembre 2005, une nouvelle note intitulée « visite de CG » met au point dans les moindres détails la venue de Guéant à Tripoli. « Tête à tête avec le Leader » ; « Avec le Ministre de l'Intérieur : jusqu'où ? » ; « Dîner avec le N° 2 (patron de la Sécurité et de la Défense) et le Ministre Libyen de l'intérieur - sans l'ambassadeur ? et ZT. ». On mesure ici à quel point l'intermédiaire en armement a pris la main sur l'agenda du ministre et de son équipe.

Takieddine en profite pour négocier des contrats d’armement et de sécurité. Le programme « Homeland Security Program » est signé en 2007 pour 26,5 millions d'euros, par Philippe Vannier, l'actuel PDG de Bull, grâce aux bons soins de Takieddine. Ce contrat inclut la vente d'équipements de cryptage des communications du régime (3 millions d'euros), mais aussi d'espionnage d'internet (12,5 millions d'euros). La filiale de Bull versera 4,5 millions d’euros de commissions entre décembre 2007 et octobre 2008 sur deux sociétés offshore de l’intermédiaire, Como holding et Tristar.

« Entendu, je vais rencontrer monsieur Bachir et me mettre d’accord avec lui »

Takieddine assure qu’il ignore alors les détails du financement de la campagne présidentielle de 2007 qui se mettent en place. Il indique que Saif al-Islam Kadhafi lui a, a posteriori, confirmé l’opération : « Il m’a expliqué que cela faisait partie des affaires réservées qui ne me concernaient pas », a déclaré Takieddine. A posteriori également, M. Baghdadi Ali al-Mahmoudi, l’ancien premier ministre libyen, confirmera en octobre 2011 à la justice tunisienne, lors d’une audience publique, la réalité des versements au candidat Sarkozy. « En tant que premier ministre, j’ai moi-même supervisé le dossier du financement de la campagne de Sarkozy depuis Tripoli, des fonds ont été transférés en Suisse et Nicolas Sarkozy était reconnaissant pour cette aide libyenne et n’a cessé de le répéter à certains intermédiaires. »

Aux avant-postes des premières négociations, Claude Guéant se prétend extérieur à l'affaire. Le document officiel libyen – dévoilé ici par Mediapart – qui annonce un déblocage des fonds mentionne, côté français, l'intervention de Brice Hortefeux. Côté libyen, Bachir Saleh, responsable du Libyan African Portfolio (LAP), le puissant fonds souverain libyen, semble être l'opérateur du déblocage des fonds.

  • En 2007, Claude Guéant cache l’intervention de Takieddine dans la libération des infirmières bulgares

Le 28 mai 2007, dix jours après son élection, Sarkozy a un entretien téléphonique officiel avec Kadhafi – dont Mediapart a publié ici le fac-similé en arabe. « Qui est la personne que je pourrai rencontrer pour échanger avec elle sur des questions délicates ? questionne le président français. Est-ce monsieur Bachir ou le ministre qui vient de votre part ? » « Bachir, confirme Kadhafi, car il parle français et vous pouvez vous entendre directement. » « Entendu, Monsieur le Leader, donc je vais rencontrer monsieur Bachir, insiste Nicolas Sarkozy, et me mettre d’accord avec lui. » Le président français évoque déjà sa visite en Libye, et l’invitation de Kadhafi à Paris. Il se dit « prêt à envoyer une mission d’exploration » sur l’énergie nucléaire.

La libération des infirmières bulgares – détenues depuis 1999 après la contamination par le virus du sida de près de 400 enfants à l'hôpital de Benghazi – n'est pas mentionnée par les deux dirigeants. Mais cet objectif mobilise le nouveau secrétaire général de l’Élysée et Ziad Takieddine. Dès le 11 juin 2007, une note de Takieddine à Guéant annonce un projet de déplacement à Tripoli de Brice Hortefeux, pourtant ministre de l’immigration et de l’identité nationale. « Il pourrait y préparer l’officialisation des commandes pour la France, écrit Takieddine. Les sujets sont de deux ordres : « -Les infirmières Bulgares : Le Ministre est chargé de la négociation de l’accord en vue du dénouement de cette affaire par la France. Le Ministre discutera avec les autorités compétentes en charge de ce dossier (…). - La coopération et accords entre les deux pays, dans le domaine de la sécurité (frontières, cartes d’identité, passeports, et autres), Immigration. Signature d’accords souhaités par la France, faisant suite à la dernière visite du Ministre en Libye. »

Un nouvelle note annonce la visite de « CG », le 26 juin 2007, à Tripoli auprès de Saif al-Islam Kadhadi et Abdallah Senoussi, afin de mettre en œuvre « la méthode convenue avec CG » pour l’intervention financière du Qatar dans le dossier des infirmières. L’émirat aurait accepté de faire l’avance du montant de l’indemnisation des familles des enfants victimes du sida réclamée par les Libyens.

Une visite commune de Guéant et Takieddine à Tripoli en scelle le dénouement. « J’ai dit à M. Guéant est-ce que vous pouvez convaincre Mme Sarkozy de venir chercher les infirmières elle-même ? » a raconté l’intermédiaire, dans un entretien à BFM. C’est lui qui aurait avancé l’idée, approuvée par Kadhafi. « Pendant l’affaire des infirmières bulgares, il est arrivé à Takieddine de me téléphoner pour me donner des impressions d’ambiance, qui n’étaient pas sans intérêt, a reconnu Guéant auprès de Libération, en 2011. Mais la libération des infirmières a eu lieu en direct, sans intermédiaires. »

« Les relations avec le Président NS sont excellentes et de bon augure »

Entendu sous serment par la commission d'enquête parlementaire sur la libération des infirmières, Guéant avait curieusement caché l’intervention de Takieddine, tout en jurant que l'affaire s'était dénouée « sans aucune contrepartie ». « La France n'a pas échangé leur élargissement (des infirmières - ndlr) contre des perspectives de coopération supplémentaire », avait-il précisé.

En réalité, un courrier de Guéant aux autorités libyennes conservé par Takieddine prouve le contraire. Le 20 juillet 2007, Claude Guéant transmet depuis la présidence de la République une lettre officielle à Ziad Takieddine pour validation. Il y annonce qu’à la suite de cet accord, la France « s’engage à renforcer sa coopération (…) dans le domaine du développement technologique, du nucléaire civil et de la défense ». La signature d’un accord-cadre de coopération franco-libyenne et de sept accords bilatéraux, lors de la visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli, au lendemain de la libération des infirmières, démontre la réalité du deal.

Dès le 3 septembre 2007, M. Takieddine reprend la plume pour souligner que « les relations avec le Président NS sont excellentes et de bon augure pour les relations entre les deux pays. Le Leader attend beaucoup de sa visite pour laquelle il convient de fixer une date rapidement ». La grande visite de Kadhafi à Paris est sur les rails.

  • Le secrétaire général de l’Élysée intervient sur des contrats libyens

Fort de l’embellie des relations franco-libyennes, Takieddine expose dans une nouvelle note à Claude Guéant, à l’automne 2007, l’idée de constituer une société pour développer les échanges entre les deux pays. « Point à faire sur sa constitution et qui va être à sa tête pour qu’elle puisse être sous le contrôle total de CG », souligne l’intermédiaire. « En ce qui concerne la Libye, elle a choisi Mohamed Ismail, désigné par le Leader personnellement. Il est le plus proche collaborateur (Directeur de cabinet de Seif al-Islam). Pourquoi ce choix ? Il correspond à une volonté de faire en sorte, tout comme la France, de choisir un homme de confiance et de proximité pour pouvoir donner à cette société le rôle qui lui est dévolu. »

Mais il y a aussi des affaires avec Total, et on y retrouve encore Guéant. La compagnie a engagé en juin 2008 des pourparlers avec la National Oil Corporation (NOC), la compagnie pétrolière nationale libyenne, pour décrocher un contrat gazier dans le bassin de Ghadamès, à l'ouest du pays. Takieddine s’est entremis. Et en septembre 2009, Total lui verse une avance 6,9 millions d’euros pour récupérer les droits qu’il a obtenus.

Dans un document écrit un mois plus tôt, l’intermédiaire avait annoncé l’intervention du secrétaire général de l’Élysée dans les négociations : « C.G appellera CdM (Christophe de Margerie, directeur général de Total) jeudi pour la signature du contrat révisé EPSA IV (Mabruk et Al Jorf) et Mémorandum du nouvel EPSA IV. » Claude Guéant aurait donc facilité la première phase d’une opération pour le moins lucrative pour Takieddine. Total s’était en effet engagé à verser 140 millions d’euros à l’intermédiaire.

  • Claude Guéant prêt à mettre le mandat d’arrêt d’Abdallah Senoussi « de côté »

L’harmonie franco-libyenne nécessitait aussi de trouver une solution pour Abdallah Senoussi, patron des services spéciaux libyens et beau-frère de Kadhafi, condamné le 10 mars 1999 à une peine de perpétuité en France dans l'affaire de l'attentat contre le DC10 d'UTA et visé depuis lors par un mandat d'arrêt international. Le secrétaire général de l'Élysée se plie à cette exigence, multipliant les consultations juridiques. Y compris de Me Thierry Herzog, l'avocat personnel de Nicolas Sarkozy, qui reçoit même un mandat de Senoussi.

Une note « confidentielle » de Takieddine fait état d'une réunion tenue le 16 mai 2009 avec Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Élysée. La démarche, efficace et rapide, « après l'accord de CG », consiste à « demander au procureur général de mettre le mandat d'arrêt de côté, vu l'état de santé de Senoussi, et la nécessité de se faire soigner d'urgence en France ». Ces démarches qui restent ultra secrètes n’aboutissent pas.

« Il faut que Sarkozy rende l'argent qu'il a accepté de la Libye pour financer sa campagne »

  • Un dernier message de Guéant à Takieddine avant son interpellation au Bourget

À six jours d’intervalle, alors qu’ils sont sous la menace d’une insurrection populaire, doublée d’une intervention internationale, Kadhafi père et fils accusent Sarkozy. Le 10 mars 2011, Mouammar Kadhafi dit « qu’un grave secret va entraîner la chute de Sarkozy, voire son jugement en lien avec le financement de sa campagne électorale ». Le 16 mars, son fils Saif al-Islam évoque l’existence de documents : « Il faut que Sarkozy rende l'argent qu'il a accepté de la Libye pour financer sa campagne électorale. C'est nous qui avons financé sa campagne, et nous en avons la preuve. »

Dans les jours qui suivent, Takieddine est arrêté à l’aéroport du Bourget alors qu’il revient de Tripoli après avoir introduit une équipe du Journal du dimanche auprès de Kadhafi. Trouvé porteur d’une valise de 1,5 million d’euros, il est placé en garde à vue. « Avant de partir en Libye, j’avais informé par téléphone Claude Guéant de mon déplacement et de l’interview que j’avais programmée, explique-t-il au juge Van Ruymbeke. J’ai demandé à Claude Guéant si je pouvais faire quelque chose pour apaiser la situation qui s’envenimait. Il m’a chargé de transmettre un message à Kadhafi, celui de quitter le pouvoir et que la France était prête à faciliter ce départ et son exil. Kadhafi a répondu à travers l’article qu’il refusait toute ingérence dans ses affaires intérieures. »

Au retour, Takieddine assure qu’il était « porteur d’un message de M. Kadhafi à l’attention de M. Guéant ». « Je n’ai pas pu transmettre ce message puisque j’ai été interpellé à mon retour au Bourget. Je suis convaincu que j’ai fait l’objet de cette interpellation et une fouille corporelle par le fait que M. Guéant était persuadé que je détenais les preuves de ce financement. »

  • Bachir Saleh protégé au nom de ses « solides relations de travail » avec l'Élysée

Bachir Saleh, le directeur de cabinet de Kadhafi, a continué de transmettre des messages avant d’être exfiltré par les Français, lors de la chute du régime. Ses protections à Paris étaient anciennes. À l’été 2008, l’Élysée était intervenu en faveur de sa femme, Kafa Kachour, pour l’obtention de sa nationalité française en un temps record – moins de trois mois. Les conditions de naturalisation n’étaient pourtant pas remplies, selon la sous-préfecture de Gex (Ain), en charge de l’examen du dossier.

Boris Boillon, à l’époque conseiller du président de la République, écrit directement au sous-préfet pour attirer son « attention sur le dossier de naturalisation ». « Mme Bachir est l’épouse du Directeur de Cabinet du colonel Kadhafi avec lequel nous entretenons de solides relations de travail. En raison de l’importance du partenariat stratégique entre la France et la Libye, je vous serais reconnaissant de bien vouloir étudier avec bienveillance le dossier de Mme Bachir et de m’en tenir personnellement informé. » Le 12 novembre 2008, un décret, publié le 14 au Journal officiel, octroie finalement la nationalité française à Kafa Kachour.

La publication par Mediapart du document évoquant le financement libyen de Sarkozy met fin à la tranquillité de Saleh. Alors qu’il est depuis plusieurs mois à Paris, l'ancien directeur de cabinet de Kadhafi sort du silence par un communiqué. On l’a incité en haut lieu à contester le document, mais il est recherché par Interpol.

Pour justifier la présence de Saleh sur le sol français, le ministre de l’intérieur Claude Guéant répond qu’il bénéficie « d’une autorisation provisoire de séjour pour trois mois puisque sa famille réside en France ». La DCRI, à travers Bernard Squarcini, tranquillise l’avocat du fugitif, alors que le premier ministre François Fillon prétend qu'on ne dispose d'« aucune trace d'un mandat international » à son encontre. Nicolas Sarkozy assure que si « M. Saleh est recherché par Interpol, il sera livré à Interpol ». Finalement, l’option de l’exfiltration est choisie.  

Selon l’enquête des Inrockuptibles, ce départ a été matériellement pris en charge par l’intermédiaire d'Alexandre Djouhri, proche de Claude Guéant. Bernard Squarcini a assisté à distance aux derniers pourparlers de Djouhri avec Bachir Saleh qui quitte Paris dans un avion privé, à destination de l’Afrique.

  • Claude Guéant crée une “war room” avec ses amis intermédiaires

Au grand dam de Takieddine, Claude Guéant a favorisé, dès 2007, d’autres courtisans, eux aussi bien introduits à l’international. L’homme d’affaires Alexandre Djouhri, proche de Dominique de Villepin, est de ceux-là. « Il a une connaissance de l’économie et des affaires qui est utile à notre pays », certifie Guéant, au Nouvel Observateur en 2010. Le ministre de l'intérieur a « des relations amicales » avec Djouhri, qu’il rencontre tous les mois, comme d’ailleurs l’un de ses alter ego, l’avocat Robert Bourgi, explique-t-il à Libération. Un ancien conseiller du président tchadien Idriss Déby, Abakar Manany, est aussi dans la boucle. Il confirme à Mediapart son « amitié » pour Guéant.

En réaction à la publication du livre de Pierre Péan, La République des mallettes (Fayard, 2011), Guéant justifie ses contacts par la création à l’Élysée d’une « war room » pour soutenir la signature de « grands contrats » à l’international. Il prétend même découvrir aussi que Takieddine a « fait des choses que la loi et la morale réprouvent ».

Riposte de Takieddine sur BFM : « J’ai besoin que les choses soient clarifiées. Claude Guéant, aujourd’hui, que je considérais ami pour l’avoir accompagné dans toutes les démarches, je lui dis “rafraîchissez-vous un peu la mémoire”, et je demande des excuses. Qu’il me montre une seule chose que M. Djouhri aurait faite pour la France ! Je n’accepte pas d’être comparé ni à ce Djouhri, ni au nouveau venu, M. Bourgi. » Les excuses de Guéant ne sont apparemment pas venues ; les ennuis par contre sont bien là.