Mélenchon: «Si je suis élu, j’abrogerai la loi El Khomri»

Brexit, Podemos, avenir de l'Europe et des États-nations, loi sur le travail et violences policières… Le candidat Mélenchon analyse l'actualité européenne et sociale, s'explique sur sa stratégie et dévoile ses premiers axes de campagne en vue de 2017.

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Un mois après le lancement de sa campagne place de la Bataille-de-Stalingrad à Paris, l'ancien candidat du Front de gauche de 2012 s'installe dans son nouveau costume de candidat de « la France insoumise » de 2017, ce « parti sans mur » auquel il croit désormais. Jean-Luc Mélenchon n'a plus à composer avec les contraintes de cartel, et s'est lancé à l'assaut de l'Élysée en assumant d'être « hors parti ». Dans un entretien à Mediapart, il réagit aux actualités européennes et sociale récentes, et affirme l'importance, aux côtés de l'écologie, de la nation et du souverainisme populaire dans sa réflexion programmatique.

Jean-Luc Mélenchon au parlement européen, en janvier 2016 © Reuters Jean-Luc Mélenchon au parlement européen, en janvier 2016 © Reuters


Une semaine après le Brexit, comment expliquez-vous le fait que, contrairement à 2005 en France, il n’y ait pas eu de « Non de gauche » ?

En 2005, c’est parce qu’une partie de la gauche et de nombreux socialistes se sont engagés à ciel ouvert que le terrain de la critique de l’Europe libérale n’a pas été abandonné aux seuls nationalistes d’extrême droite. Du coup, le débat dans la société a pu aussi devenir un débat dans le mouvement socialiste qui comptait bien l’étouffer. Cela dit toute l’importance d’assumer publiquement ses convictions. Si Jeremy Corbyn [le chef de file des travaillistes britanniques - ndlr] était vraiment partisan du Brexit, il fallait qu’il l’assume. Car il affronte maintenant ce à quoi il croyait échapper : une crise de son organisation. Il s’est coupé de l’appui des milieux populaires qui ont voté, sans lui, contre les prises de position de la droite de son parti. C’est donc une erreur totale d’avoir abandonné à la droite extrême et à l’extrême droite l’électorat de gauche hostile à l’Europe libérale. Aussi, faute de point d’appui, je ne me suis pas impliqué sur place dans ce débat.

Cela dit, la question reste entière de savoir quelle doit être la position de gauche en Angleterre. Car elle n’est pas dans la zone euro, n’applique pas la plupart des règles communautaires et elle a même posé son « opt out » sur la plupart des seuils sociaux des traités européens. Et qu’elle soit dedans ou dehors, l’Angleterre s’est toujours opposée à toute avancée vers une Europe sociale… Mais je ne m’attendais pas à ce que disparaisse la voix de la gauche. Une occasion historique de tourner la page du blairisme est perdue. Car la question de l’Europe met à nu et à vif la contradiction existant entre la gauche fidèle à son programme progressiste historique et les usurpateurs qui sont les gérants enthousiastes de l’ordre établi. Il ne faut jamais manquer une occasion d’isoler ces derniers dans le peuple. C’est du vote populaire que doit venir la défaite du « social libéralisme ». Pas des intrigues des congrès truqués du PS. 

Le vote a des conséquences sur la direction du vent qui souffle sur l’Europe. Après les moments grecs ou espagnols, où le refus de l’austérité se faisait sentir, c’est désormais celui des replis identitaires…

Le bilan est en effet très contrasté. Je récuse le concept de repli identitaire qui stigmatise la résistance sociale contre la perte des acquis sociaux du pays. Le point positif, c’est que la question européenne va être centrale dans la campagne présidentielle. En 2012, je ne suis pas arrivé à faire entrer ce débat dans l’agenda de la campagne. Je m’étais fait couper l’herbe sous le pied par le fait que François Hollande avait dit très tôt qu’il renégocierait le traité de stabilité accepté par Sarkozy (TSCG). Par conséquent, bien des gens se sont dit “en réalité ils disent la même chose”. Alors mon point de vue est apparu comme une méfiance exagérée. En réalité, François Hollande savait déjà qu’il ne renégocierait rien et trahirait tous ceux qui ont voté pour lui. La première marche du Front de gauche après 2012 a été contre l’adoption de ce traité par le parlement à Versailles…

Hollande n’a pas changé. Encore samedi dernier quand nous avons été reçus à l’Élysée avec mes camarades du PG, François Hollande et Jean-Marc Ayrault nous ont dit que leur projet après le Brexit, c’est une intégration plus avancée de certains pays à l’intérieur du cadre déjà existant. Leurs priorités : un cadre budgétaire contraignant dans la zone euro et une défense commune. Ce sont des éléments de désintégration de la puissance de la nation française et de son contrôle populaire. Je précise que quand je parle de “nation”, je parle du peuple français.

Vous allez mener campagne sur la sortie des traités ?

Pour l’instant, on voudrait nous enfermer dans la dialectique du diable. Soit on est hostile à l’Europe actuelle et on est immédiatement assigné xénophobe ou anti-européen. Soit on est favorable à l’idée d’une union continentale, et on doit immédiatement avaler la mondialisation heureuse, les politiques d’équilibres budgétaires, la règle d’or, l’Otan et la guerre avec la Russie. Aucun esprit libre ne peut trouver son compte dans une alternative pareille. C’est ce qui m’a amené à tracer la feuille de route avec un plan A et un plan B. Le plan A prévoit qu’on rediscute des traités. Tout le monde doit en sortir en Europe. Si c’est refusé, il ne faut céder à aucune des menaces, chantages ou violences habituelles de l’Europe allemande. Il faut être prêt à sortir de cette camisole de force. La nouvelle assemblée devra fixer le mandat de négociation et le peuple français sera ensuite appelé à se prononcer sur le résultat de la négociation. D’un bout à l’autre du processus le peuple décidera.

La situation ne commande-t-elle pas d’unifier les “plans B” de l’autre gauche européenne, le vôtre et celui du Grec Yanis Varoufakis, celui du Labour ou de Syriza, en passant par Podemos ?

On ne peut pas. Cela ne fonctionne que si cela reste très ouvert. Chacun pose la question du plan B en fonction de son propre rapport de force national. La Grèce et la France ne pèsent pas pareil. Cependant, l’Europe du Sud a une place particulière. Les trois plus grandes puissances économiques après l’Allemagne sont là. Et c’est là que s’exprime la résistance la plus vive au processus d’annexion par l’Union européenne.

« Annexion » ?

Le terme d’annexion peut paraître dur, mais depuis l’annexion de l’Allemagne de l’Est par l’Allemagne de l’Ouest, le processus de libéralisation de l’Europe repose sur l’annexion. Toutes les structures des États, notamment ceux qui arrivent dans l’Union, commerciales, juridiques et parfois même politiques, sont démantelées. J’ai expliqué ce mécanisme dans mon livre Le Hareng de Bismarck. Ceux qui résistent sont frappés à tour de bras. La violence politique de l’Europe a frappé l’Irlande, puis Chypre, puis la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal. À chaque fois, le pays est traité comme un enfant qui n’aurait pas été sage. Puis il est rudement saigné et pillé.   

Après le Brexit, s’il y a de nouvelles représailles, elles ne seront pas contre la liberté du commerce et la finance – la City est bien trop importante pour eux, mais contre les États-nations. D’un point de vue français dans l’histoire longue, que l’Irlande soit réunifiée ou l’Écosse indépendante, fût-ce sous le prétexte de rester dans l’UE, c’est très confortable. Mais attention à la boîte de Pandore qu’on ouvre ! Car ensuite viendront tout aussi légitimement la Catalogne, la Flandre belge… En Europe, certaines nations sont des constructions récentes. Les royaumes sont par nature hétéroclites. Et les eurolâtres sont très friands de la mise en cause des États-nations. Après la destruction des acquis sociaux, la pente vers la destruction de la souveraineté nationale des peuples est déjà bien prise. Est-on prêt à voir bouleverser toutes les frontières en Europe ?

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L'entretien a duré 1 h 45 dans un bar, à Paris. Il a été relu et complété à la marge par Jean-Luc Mélenchon avant sa publication. Un grand merci à Lénaïg Bredoux pour son aide de relecture.