Tariq Ramadan a acheté le silence d’une femme

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Mediapart et l'hebdomadaire belge Le Vif révèlent un accord confidentiel conclu en février 2015 entre Tariq Ramadan et une femme qui avait commencé à faire état sur Internet de leur « relation » et de son « emprise » psychologique. Moyennant le versement par l'islamologue de 27 000 euros, elle a retiré toutes ses publications, et accepté de taire ses accusations.

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C'est un document qui n'a pour l'instant pas été versé au dossier judiciaire, mais auquel Mediapart a eu accès. Tariq Ramadan a passé, en février 2015, un accord avec une quadragénaire belge qui avait commencé à faire certaines révélations publiques sur son comportement avec des femmes, selon les informations de Mediapart et de l'hebdomadaire belge Le Vif. Cet accord, entériné devant la justice belge, prévoit notamment la suppression de publications sur Internet et une clause de confidentialité, moyennant le versement par l'islamologue suisse d'une somme totale de 27 000 euros. Contactés, les avocats de Tariq Ramadan n'ont pas souhaité répondre à nos questions.

La femme au cœur de ce dossier est Majda Bernoussi, 45 ans, une Belge d'origine marocaine qui pourrait bientôt être amenée à témoigner dans l'enquête judiciaire en cours en France. En 2014, elle a assuré avoir été, pendant près de cinq ans, la maîtresse de Tariq Ramadan et être tombée malade à l'issue de cette « relation » qu'elle qualifie de « destructrice ». Elle a raconté son « histoire » dans des publications sur Internet qui ont circulé dans un petit cercle, et dans un manuscrit, finalement jamais sorti. 

À la différence des trois femmes ayant déposé plainte pour « viol » contre l'islamologue suisse, Majda Bernoussi n'a pas engagé d'action en justice, et a dit ne pas avoir été « violée ». Mais elle a affirmé s'être « sentie violée mentalement » par un « manipulateur destructeur ». Elle est la première à avoir dénoncé publiquement, à visage découvert, une « emprise » psychologique de Tariq Ramadan sur plusieurs femmes, toutes venues chercher de l'aide auprès de ce « guide spirituel », selon elle. Elle avait aussi menacé, dans une vidéo que Mediapart s'est procurée, de révéler les témoignages d'autres femmes que l'islamologue aurait « piégées ».

Or il se trouve que dans l'affaire qui le vise aujourd'hui, Tariq Ramadan, 55 ans, est mis en cause par plusieurs témoignages de femmes – devant la justice et dans la presse, en France, en Belgique, en Suisse et aux États-Unis –, qu'il conteste fermement. Les unes l'accusent de viols et de harcèlement – des faits pénalement répréhensibles –, d'autres évoquent des relations extraconjugales consenties, à mille lieues de son discours rigoriste. Mais toutes racontent une « emprise » mentale qu’aurait exercée l’islamologue sur elles, profitant de son statut d'intellectuel célèbre (lire notre enquête).

En février 2015, Majda Bernoussi a disparu des radars à la suite d'un accord passé avec Tariq Ramadan. Selon nos informations, l'islamologue a introduit une action en référé contre les publications sur Internet de la quadragénaire, le 17 février 2015, auprès du président du tribunal de première instance de Bruxelles. S'en est suivi un jugement, public, prononcé le 6 mai 2015 au civil par la chambre des référés. 

Contacté, le président du tribunal, Luc Hennart, confirme ce jugement, qui « entérine un accord intervenu entre les parties ». « Cet accord prévoit que Majda Bernoussi retire ses publications sur le Web et cesse d'en publier de nouvelles, moyennant une somme d'argent donnée par Tariq Ramadan », détaille-t-il, en précisant que « l'audience en référé était publique ». « Cette transaction intervenue entre les parties a clos l'affaire en ce qui concerne la justice. Il n'y a pas eu d'autres actions introduites à Bruxelles, ce qui laisse supposer que l'accord a été respecté de part et d'autre. »

Que stipule cet accord ? D'après le projet de « convention transactionnelle », que Mediapart a pu consulter, Majda Bernoussi s'est engagée « à ne plus mentionner publiquement, directement ou indirectement » Tariq Ramadan, « sa famille proche » et « ses collaborateurs », « par écrit, oralement, et y compris par photos, commentaires, mentions, allusions, commentaires publics », sur quelque support que ce soit : « livre, Facebook, Twitter, YouTube, RuTube [plateforme russe de vidéos – ndlr], réseaux sociaux, sites Internet, télévision, films, DVD, ou autre forme de publication ». La Bruxelloise promet aussi de « faire supprimer tout ce qu’elle aurait publié et/ou posté en son nom ou à son intervention : vidéos, audio, photos, commentaires en son nom et notamment auprès de YouTube et RuTube ». Les deux parties promettent de ne plus avoir de contacts, et Majda Bernoussi de « ne plus envoyer des messages injurieux et/ou menaçants » à l'islamologue et « ses proches », auquel cas elle devra s'acquitter de « dommages et intérêts de 500 euros par violation ».

La convention comporte une contrepartie financière : Tariq Ramadan s’engage, « à titre transactionnel », à lui verser une somme totale de 27 000 euros : « 15 000 euros » – sous la forme d'un premier paiement de « 3 000 euros » puis de mensualités de « 1 500 euros » –, qui viennent s'ajouter aux « 12 000 euros » déjà payés à l'occasion « d’une précédente convention ».

Cet accord prévoit surtout « une stricte confidentialité ». Et si cette clause n'était pas respectée, Majda Bernoussi devrait verser « des dommages et intérêts forfaitaires de 100 000 euros par violation ». « Toute violation est de nature à causer un préjudice considérable » à Tariq Ramadan, précise le document. En cas de non-respect de l'accord, cette convention prévoit aussi la possibilité pour l'islamologue d’entamer des « procédures judiciaires civiles, pénales, et autres ad hoc (action en cessation, plainte, etc.) ». Contactée par Mediapart, Majda Bernoussi n'a pas souhaité commenter cet accord.

Tariq Ramadan en mai 2009, lors d'une conférence au Portugal. © Reuters Tariq Ramadan en mai 2009, lors d'une conférence au Portugal. © Reuters
Qu'est-ce qui a poussé Tariq Ramadan à passer un tel accord avec Majda Bernoussi ? Que redoutait-il ? Que contenaient les publications ? Joint par Mediapart, l'avocat de l'islamologue, Emmanuel Marsigny, estime ne pas avoir « à répondre à des questions sur un dossier en cours, sur un aspect du dossier qu'[il] ne conna[ît] pas ». « Je n’ai rien à vous dire. J’en parlerai avec [Tariq Ramadan] une fois que ce sera dans le dossier, ou pas, je ne sais pas. »

Sollicitée, l'avocate belge Inès Wouters, à l'époque conseil de Tariq Ramadan, se retranche derrière « le respect du secret professionnel », tout en signalant qu'un « accord transactionnel peut avoir beaucoup de raisons et notamment d'éviter un litige qui est très coûteux », et qu'« il n'est pas nécessairement une reconnaissance de quoi que ce soit ». « La confidentialité est en général de règle, ce qui est particulièrement important dans des matières telles que la diffamation. On ne met pas fin à un litige en la matière pour continuer à en parler », ajoute-t-elle (lire notre Boîte noire)

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Pour cet article, qui est la suite d'une enquête débutée en octobre 2017, Mediapart a travaillé avec l'hebdomadaire belge Le Vif. Mediapart a contacté les avocats de Tariq Ramadan : Me Inès Wouters s'est retranchée derrière le « secret professionnel », puis nous a finalement envoyé des commentaires sur les règles des accords transactionnels. MEmmanuel Marsigny nous a déclaré qu'il n'avait « pas à répondre à des questions sur un dossier en cours, sur un aspect du dossier qu'[il] ne connai[ssait] pas »ajoutant « Envoyez-moi un email avec vos questions, je verrai si je transmets [à Tariq Ramadan] ou pas. » Nous lui avons adressé nos éléments et questions, qui sont restés sans réponse malgré plusieurs relances.

Le témoignage de Majda Bernoussi avait déjà été publié dans plusieurs journaux français en novembre 2017, assorti de photos et de son identité complète, puis avait été abondamment relayé dans les médias. Son identité apparaît aussi dans le jugement belge, public. Nous avons donc choisi de faire figurer son nom dans notre article. Contactée, elle n'a pas souhaité commenter l'accord. Joint en novembre 2017, le journaliste du Point, Ian Hamel, nous avait confirmé avoir bien interviewé Majda Bernoussi et nous avait affirmé qu'elle avait fait l'objet de « menaces » en 2014 lorsqu'elle avait annoncé son intention de s'exprimer publiquement

Enfin, la femme qui apparaît sous le prénom d'emprunt de « Sara » dans notre article, avait été interviewée par Mediapart le 7 novembre 2017, puis nous avait fourni un long témoignage écrit, dans lequel elle faisait notamment état de ce qu'aurait vécu Majda Bernoussi et de ses contacts avec elle.