Pesticides: les agriculteurs bretons sous le joug du modèle coopératif

Par Aurélien Defer, Maud Gautier, Annabelle Georges, Dorian Girard, Sarah Hadrane, Antoine Irrien, Briac Julliand, Hugo Pigeon et Nicolas Pineau (IUT De Lannion)

Les données inédites de l’Agence française pour la biodiversité révèlent que les principaux acheteurs bretons de produits phytosanitaires se trouvent en centre-Morbihan, terre des géants D’aucy et Triskalia. En cause : un modèle coopératif peu enclin à réduire sa consommation de pesticides.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Selon des données de l’Agence française pour la biodiversité, que Mediapart révèle en exclusivité, les quelque 1 500 agriculteurs du centre-Morbihan sont particulièrement gourmands en pesticides. Ils achètent 1,6 fois plus de produits phytosanitaires (2,32 kg par hectare de surface agricole utilisée en 2017) que la moyenne bretonne (1,45 kg/ha).

© Source : Agence française pour la biodiversité.

Cette zone est le siège de grands noms de l’industrie agroalimentaire comme la coopérative de nutrition animale Aliouest, les usines d’abattage Prestor et Jean Floc’h, ainsi qu’une antenne de l’entreprise Greenyard Foods. Autant d’acteurs qui gravitent autour d’un géant, ancré historiquement en Bretagne : le groupe D’aucy, connu du grand public pour ses petits pois, ses haricots ou ses lentilles en conserve.

Créée en 1965, l’entreprise vend à travers le monde plus de 65 millions de produits en boîte chaque année. Sa mainmise sur la production en fait un protagoniste incontournable du monde agricole breton : plus de la moitié des producteurs légumiers de la région travaillent pour D’aucy.

Le siège du groupe D'aucy, à Theix-Noyalo (Morbihan). © Sarah Hadrane Le siège du groupe D'aucy, à Theix-Noyalo (Morbihan). © Sarah Hadrane

Ce géant de l’agroalimentaire mise aussi sur la vente de pesticides, qui seraient indispensables pour assurer une forte production. Leur rôle est de lutter contre les parasites comme les insectes ravageurs (insecticides), les champignons (fongicides) et les mauvaises herbes (herbicides).

En 2014, selon le rapport d’activités de D’aucy, leur vente a généré 95 millions d’euros, soit presque 8 % de son chiffre d’affaires. Le groupe était, en 2017, le deuxième plus gros distributeur régional de pesticides, avec environ 323 tonnes vendues, derrière Triskalia (573 tonnes), l’autre géant de l’agroalimentaire breton.

Un marché fructueux, commente Xavier Cassedanne, investisseur du Crédit agricole auprès de coopératives : « La seule marge réalisée sur la vente des produits phytosanitaires génère 50 voire 80 % de l’excédent brut d’exploitation [les bénéfices – ndlr] de l’ensemble des distributeurs que sont les coopératives et les négoces [entreprises privées sans statut coopératif – ndlr]. »

Avant de vendre ces produits, la coopérative conseille les agriculteurs sur les doses à utiliser. Ce sont les techniciens agricoles, maillons incontournables mais invisibles de cette distribution, qui s’en chargent. Chez D’aucy, aucun moyen de les approcher sans l’aval du service communication. Pour de simples renseignements sur leur profession, la coopérative demande de ne pas citer la marque et d’anonymiser le salarié.

Du côté de Triskalia, avant une réunion entre techniciens agricoles, Hugues* accepte brièvement de parler de son métier. Employé depuis six ans, il suit au quotidien une soixantaine d’exploitants morbihannais installés autour de la commune de Ploërmel. « Selon les cultures, je rencontre les agriculteurs une fois tous les dix jours ou toutes les trois semaines. Je regarde leurs parcelles, pour vérifier qu’il n’y a pas de mauvaises herbes ou de maladies. Après l’observation, je leur conseille et leur vends des produits phytosanitaires. »

Sur une trentaine d’exploitants contactés, Benoit Tréhin, affilié à D’aucy à Languidic, a été l’un des seuls à accepter de témoigner. « L’hiver, nous réalisons les prévisions de ce qu'il faut pour l’année, raconte-t-il. Le reste du temps, il [le technicien agricole – ndlr] passe afin de contrôler les cultures, d’indiquer quand le produit doit être appliqué, quelle dose utiliser selon les maladies… Il me conseille aussi régulièrement au téléphone. »

Benoît Tréhin est installé à Languidic (Morbihan) et fournit D’aucy en pois, flageolets et céréales depuis huit ans. © Sarah Hadrane Benoît Tréhin est installé à Languidic (Morbihan) et fournit D’aucy en pois, flageolets et céréales depuis huit ans. © Sarah Hadrane

Le technicien agricole suit les directives données par une fiche technique stricte, appelée cahier des charges. Ce document, transmis aux agriculteurs adhérents par la coopérative, préconise les traitements à effectuer pour chaque culture, comme pour le haricot ou le petit pois, produits phares de la marque.

Afin de lutter contre l’apparition de champignons dans les cultures, les agriculteurs ont le choix. Chez D’aucy, on leur propose par exemple d’utiliser de l’Azoxystar, un fongicide qui sert à traiter plus d’une vingtaine de cultures comme le pois, le blé ou le maïs. Entre la levée de la plante et sa récolte, une quinzaine de fongicides sont censés être pulvérisés.

« Les légumes sont les plus sujets aux maladies, donc on n’a pas le choix, assure Erwan*, agriculteur retraité, affilié à D’aucy pendant 38 ans. Cependant, on n’est pas obligé d’utiliser tous les produits qu’ils demandent. Mais si on ne met rien, ça se verra dans le cahier des traitements qu’il faut remplir après chaque épandage. »

Si l’agriculteur veut voir sa récolte acceptée, il n’a d’autre choix que de suivre ce cahier des charges. Il y est d’ailleurs précisé que les agriculteurs sont seuls responsables des résultats de l’application des pesticides sur leurs récoltes. Afin de minimiser les risques de résidus, le technicien indique aussi à l’agriculteur de respecter un délai entre l’application du produit et la récolte. Tous ces éléments préconisés par D’aucy conditionnent la production.

« Pour le moindre petit pois raté dans une boîte de conserve ou la présence de vers parasites, le consommateur porterait plainte », ajoute Erwan. Au point qu’au sein de la coopérative, un technicien spécialisé mesure au millimètre près la taille du petit pois.

La coopérative contrôle même le choix des cultures. Plusieurs mois avant la période des semis, la grande distribution fait un bilan sur les conserves vendues l’année précédente. En fonction des tendances observées, les supermarchés vont ordonner à D’aucy de se concentrer en priorité sur telle ou telle culture. La coopérative envoie alors une commande à ses agriculteurs, que ces derniers doivent suivre au pied de la lettre.

« Par exemple, si D’aucy demande 6 000 tonnes de petits pois, elle en prendra 6 000, pas moins, confirme Christophe Tachez, de la chambre d’agriculture du Morbihan. Souvent, la coopérative sollicite uniquement les agriculteurs les plus productifs dans la culture demandée. »

  • « Soit tu fermes ta gueule, soit tu t’en vas »

Certains agriculteurs dénoncent depuis des décennies la toute-puissance du groupe agroalimentaire. Jean-Yves Guillaume, ancien élu à la chambre d’agriculture du Morbihan, s’est installé sur son exploitation à Moréac en 1976 puis est devenu adhérent de D’aucy (à l’époque Cecab). Mais il n’a pas supporté de subir les directives de la coopérative.

« J’ai rapidement constaté qu’elle commençait à remettre en cause le travail de ses adhérents, en mettant le nez dans leurs récoltes. C’est elle qui commande. Soit tu rentres dans le système et tu fermes ta gueule, soit tu t’en vas. C’est ce que j’ai fait en 1980. »

Dans Ils ont voulu rester libres, un livre publié en 2018 qu’il a écrit avec quatre autres producteurs du département, le Morbihannais dénonce ces pratiques.

« Face à cette concentration et à une pression de plus en plus présente pendant les récoltes, les agriculteurs n’arrivaient plus à se défendre et à jouir d’une certaine liberté, explique-t-il. Nous nous sommes sentis dépossédés de nos droits face à la politique de rendement et de productivité instaurée par la coopérative. Cette dernière était déjà, à l’époque, pilotée par une logique de marché. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

* Les prénoms ont été modifiés.

Cette enquête en deux volets a été réalisée par neuf étudiants en licence professionnelle de journalisme spécialité web à l’IUT de Lannion (Côtes-d'Armor), qui ont eu accès en exclusivité à la base de données de l’Agence française pour la biodiversité. Ils ont été encadrés par David Prochasson, Laurence Dierickx, Philippe Gestin et Olivier Trédan, enseignants à l’IUT, et Donatien Huet, à Mediapart.