Prothèses auditives: enquête sur un marché verrouillé

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Les malentendants souffrent, les audioprothésistes prospèrent. Seuls 20 % des 6 millions de malentendants sont appareillés. Les tarifs pratiqués par les audioprothésistes et leur volonté de maintenir leur monopole enfoncent les populations les plus fragiles dans l'isolement. La Direction de la concurrence enquête.

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Le diagnostic est clair, mais le remède se fait plus qu’attendre. La France compte environ 6 millions de malentendants, pour seulement un gros million de porteurs de prothèses auditives. Alors que 96 % des personnes qui voient mal portent des lunettes, moins de 20 % des malentendants qui devraient être appareillés le sont. Une problématique de santé publique majeure que n’a pas manqué de relever la Cour des comptes dans son rapport sur la sécurité sociale publié le 17 septembre.

En cause : le coût financier de l’appareillage. Pointés du doigt : les audioprothésistes, qui dégagent des marges à faire pâlir d’envie n’importe quelle profession médicale, et qui font tout pour conserver leur monopole. À tel point que, selon nos informations, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence la consommation et de la répression des fraudes) a ouvert une enquête sur les pratiques anti-commerciales des syndicats qui représentent la profession.

La cause mériterait pourtant mieux qu’une bataille de commerçants. Selon la Cour des comptes, la moitié des plus de 55 ans souffrent d’un trouble de l’audition. Or, « alors qu’on pourrait s’attendre à une tendance significative à la baisse du prix des audioprothèses, le niveau des prix demeure élevé ». Pour le moins. En moyenne, il faut compter 1 535 euros pour chaque oreille (l’appareil + le suivi). À l’âge adulte, le remboursement par la sécurité sociale s’élève à 199 euros par oreille. Comme le constate la Cour, « ne représentant qu’un enjeu financier très secondaire (114 millions d’euros par an), l’Assurance maladie obligatoire s’est complètement désintéressée de ce domaine » ; ce qui constitue « un grave échec au regard des principes mêmes qui la fondent ».


Les organismes d’assurance maladie complémentaire remboursent en moyenne 30 % du prix, et encore : les actifs sont mieux protégés, alors que les problèmes de surdité surviennent généralement à l’âge de la retraite. L’appareil de base et les soins sont gratuits pour les bénéficiaires de la CMU (Couverture maladie universel). Mais le minimum vieillesse est légèrement au-dessus du seuil de la CMU, ce qui fait que les retraités n’en bénéficient pas, sauf exception.

Le reste à charge pour le client est donc de l’ordre de 60 % du prix selon une étude de la DREES (Direction de la recherche des études de l’évaluation et des statistiques) et celle du HCAAM (Haut conseil pour l'avenir de l'assurance maladie) de juillet, pour ceux qui bénéficient d'une mutuelle. Soit 900 euros de chaque côté en moyenne. Pour les petites et moyennes retraites, se soigner les oreilles coûte un bras.

Ce qui n’a pas l’air d’émouvoir particulièrement les audioprothésistes : selon la Cour des comptes, « en l’absence – fréquente – de prescription précise de la part du médecin, un audioprothésiste peut conseiller préférentiellement un produit haut de gamme, ce qui expliquerait qu’en France, à plus de 90 %, ce sont les audioprothèses relevant de la classe la plus chère qui sont vendues ».

Bien sûr, les tarifs ne sont pas la seule raison d’un taux d’appareillage faible en comparaison des pays anglo-saxons. D'abord, l'appareillage n'est pas adapté à l'ensemble des malentendants, mais probablement à environ la moitié d'entre eux. Surtout, l’obstacle psychologique est majeur. Michèle Delaunay, ministre déléguée en charge des personnes âgées et de l’autonomie, a d’ailleurs déjà estimé qu’il faudrait commencer par changer le nom de l’équipement : dans l’optique, on parle de lunettes ; pas de prothèse pour les yeux. Sans compter que les lunettes peuvent être un accessoire de mode, que personne n’a honte de porter. Il en va tout autrement des prothèses auditives, aussi miniaturisées soient-elles.

Les conséquences sont nombreuses : isolement social, repli sur soi, hausse des risques de chutes et de dépression… Mais rien n’y fait : au lieu de s’appareiller entre 60 et 65 ans, à l’âge où il devient souvent plus difficile de distinguer les sons aigus par exemple dans des brasseries ou des lieux de rassemblement (les voix d’enfants et de femmes notamment), les Français attendent en moyenne 10 ans de plus. Quand ils s’équipent.

« Je vois presque tous les jours – encore ce matin – des gens qui aimeraient s’appareiller mais qui n’en ont pas les moyens, explique Christian Dubreuil, professeur en ORL au centre hospitalier Lyon Sud. Je n’ose même plus le leur proposer. Alors on leur conseille un Senheiser, un petit casque audio qui coûte 10 fois moins cher, qu’on trouve dans les magasins d’électro-ménager, et qui leur permettra de régler leur propre volume pour regarder la télévision. »

Le professeur Dubreuil enrage de voir ces personnes qui « ne sortent plus, s’isolent, ne comprennent plus rien ». Il ne décolère surtout pas contre les audioprothésistes dont il détaille « les marges énormes ». Dans son rapport, la Cour des comptes cite des études qui font état d’un coefficient multiplicateur de 3 à 3,5 sur le prix d’achat, « soit une marge brute de 2 500 euros pour une paire d’oreilles haut de gamme, les plus vendues ». Le calcul est rapide : « La vente d’un équipement par jour suffirait au distributeur pour être rentable. »

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