Procès des attentats de 2015: le premier mentor des Kouachi, suspect à perpétuité

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Farid Benyettou, l’ancien émir des Buttes-Chaumont qui se dit repenti, a été entendu samedi. L’homme qui reconnaît sa responsabilité dans la radicalisation des frères Kouachi, a présenté ses excuses aux victimes. Ce qui n’empêche pas certains de vouloir le voir parmi les accusés.

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Il s’avance vers la barre, cheveux coupés courts, petites lunettes, veste grise, chemise blanche, jean anodin. Samedi en fin d’après-midi, Farid Benyettou témoigne, à la demande de certaines parties civiles, dans le procès des attentats de janvier 2015.

« J’ai 39 ans, je suis chauffeur poids lourds », se présente celui qui est habillé comme monsieur Tout-le-monde.

Mais, par-dessus cette image, une autre s’imprime dans les rétines de celles et ceux présents à l’audience. Elle remonte à seize ans plus tôt. Farid Benyettou arbore à l’époque un look invariable – un keffieh rouge et blanc sur la tête, un burnous noir sur un kamis (la longue chemise afghane à la mode chez les islamistes au lendemain du 11-Septembre) d’un blanc immaculé, de larges lunettes aux verres pas trop fumés, des cheveux qui tombent jusqu’aux épaules et son duvet de moustache sur un visage qui peine à afficher ses 23 ans.

Les objectifs des photographes s’aimantaient alors sur celui que la presse surnommait « l’émir des Buttes-Chaumont ». Il était le petit prince des islamistes, le premier de cette génération à être médiatisé, et comptait parmi ses élèves les frères Kouachi.

Farid Benyettou à son arrivée samedi 3 octobre 2020 au procès des attentats de janvier 2015. © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP Farid Benyettou à son arrivée samedi 3 octobre 2020 au procès des attentats de janvier 2015. © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

À la barre, celui qui se présente depuis cinq ans comme repenti veut adresser ses premiers mots aux victimes : « Je voudrais leur présenter mes excuses. Je n’ai jamais caché ma part de responsabilité dans le parcours des frères Kouachi. J’aimerais revenir en arrière et réparer les choses mais ce n’est pas possible. Sachez que je suis désolé. Vraiment désolé… Pour ce que j’ai fait… »

Dans son dos, sur les bancs des parties civiles, plusieurs survivants de Charlie Hebdo ont les yeux rivés sur celui qui parle avec aisance derrière un masque chirurgical.

La responsabilité morale de Farid Benyettou est incontestable. Au mitan des années 2000, ce prédicateur donne des cours à des gens de son âge, toujours plus nombreux, en marge des prêches officiels à la mosquée Adda’wa, un vaste hangar situé dans leur quartier des Buttes-Chaumont.

Puis, quand les responsables de cette mosquée, pourtant réputée parmi les plus intégristes, le chassent, il dispense son savoir dans le salon familial. Il incite ses élèves à aller faire le djihad en Irak, encourage les attentats suicides contre l’envahisseur américain. Certains s’en vont combattre, meurent là-bas. Le prochain à devoir partir s’appelle Chérif Kouachi lorsqu’en janvier 2005, la DST, l’ancêtre de la DGSI, l’interpelle sur le point d’embarquer pour le Moyen-Orient et coffre dans la foulée Farid Benyettou. Le premier est condamné à trois ans de prison, le second écope d’une peine de six ans de prison. 

« Est-ce que vous vous sentiez personnellement concerné [par l’attentat du 7 janvier – ndlr] ?, demande Régis de Jorna, le président de la cour d’assises spécialement composée.

Je me sens concerné, forcément, car ce sont des gens que j’ai encouragés dans le parcours djihadiste. J’étais le référent religieux de ce groupe. C’est moi qui avais cautionné son départ [celui de Chérif Kouachi – ndlr] pour l’Irak. C’est moi qui l’avais encouragé dans cette voie. Même si je n’ai pas participé à ce qu’il a pu faire par la suite, je suis forcément lié à lui », répond sans hésiter l’ancien mentor.

Il ne tergiverse pas plus lorsque le président lui demande si, à cette époque, il se considérait « comme quelqu’un de radicalisé » : « Tout à fait. »

Plus tard, il complète : « Mes convictions djihadistes, je ne les ai jamais cachées. »

Et quand le magistrat lui demande si, selon lui, « ce type d’enseignement » qu’il administrait à ses élèves « est de nature à pouvoir provoquer ça », c’est-à-dire les attentats, Farid Benyettou acquiesce : « Avant, je vous aurais dit non. Aujourd’hui, je reconnais que cette idéologie ne fait pas la part des choses… »

S’il ne cache pas avoir été très proche de Chérif Kouachi, il prend ses distances avec le frère aîné de celui-ci. « Saïd, je le connais beaucoup moins. Je n’ai jamais vraiment discuté avec lui. Il m’accusait d’avoir radicalisé son frère. Je pensais qu’il était hostile au projet de son frère. »

Placé en garde à vue avant d’être mis hors de cause dans le dossier des Buttes-Chaumont, Saïd Kouachi avait brocardé leur guide spirituel : « À chaque cours, Farid revenait sur l’Irak, sur l’occupation. C’était toujours la même chose. Farid était agressif et violent dans ses propos. Il levait le ton et s’énervait quand il parlait de l’Irak. »

Des sentiments peu amènes qui avaient évolué au fur et à mesure que Saïd Kouachi se radicalisait à son tour. Quelques années plus tard, Chérif et Saïd Kouachi faisaient pression sur une de leurs sœurs, mariée à un converti et en pleine grossesse, pour qu’elle divorce et épouse Farid Benyettou… « Ils me le décrivaient comme étant l’homme le plus merveilleux du monde. Farid savait lire et écrire l’arabe littéraire, était très intelligent. Ils ont vraiment fait sa publicité », racontera Aïcha Kouachi aux enquêteurs de la Sous-direction de l’antiterrorisme (SDAT).

Cette proximité avec les deux futurs tueurs vaut présomption de culpabilité.

Qu’importe la réalité des faits. Qu’importe que depuis onze ans, Farid Benyettou n’ait plus fait parler de lui, n’ait pas effectué la moindre garde à vue ou n’ait pas été inquiété lorsque Chérif Kouachi est interpellé en 2010 en compagnie d’anciens des Buttes-Chaumont et d’un petit délinquant du nom de Coulibaly, tous suspectés de préparer l’évasion de l’artificier des attentats de 1995 à Paris. Qu’importe que dans l’enquête sur les attentats de janvier 2015, les juges d’instruction n’aient trouvé aucun élément à charge susceptible d’entraîner une qualification pénale contre lui.

Au contraire, il s’est de lui-même invité à la DGSI. On est le jeudi 8 janvier 2015 et le pays est depuis la veille la cible d’une vague d’attentats terroristes. Le matin, Farid Benyettou a appelé à deux reprises le numéro vert mis en place par le ministère de l’intérieur pour prévenir qu’il détenait des informations sur les frères Kouachi, les tueurs de Charlie Hebdo. Et puisque personne ne le rappelle, il prend les devants et se présente à l’accueil de la DGSI, à Levallois-Perret.

Durant cinq heures, il raconte sa relation avec les frères Kouachi qui ont été, durant des années, ses élèves en religion, il explique avoir encore vu Chérif Kouachi à trois ou quatre reprises en 2014, et notamment après la proclamation du califat de l’État islamique, ayant des discussions à ce sujet.

Surtout, il livre un vrai renseignement. Alors que le matin même, une policière municipale a été abattue par un terroriste isolé à Montrouge (Hauts-de-Seine), Farid Benyettou détaille, parmi les fréquentations de Chérif, celui qui se fait appeler Dolly. Il s’agit d’Amedy Coulibaly, le meurtrier de la policière municipale, futur tueur de l’Hyper Cacher, pas encore officiellement recherché.

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