Jean-Yves Cendrey, «Qui est malade, le monde ou moi ?»

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Avec Jean-Yves Cendrey, il ne peut qu’y « avoir du schproum » : l’écrivain s’étant découvert EHS (Electro-Hyper-Sensible et quasi Ecrivain Hors-Service), il fait de Schproum, « roman avorté », le sidérant récit d’une renaissance et d'un combat. Entretien vidéo et premières pages du livre.

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On avait laissé Jean-Yves Cendrey en pleine Mélancolie vandale, roman berlinois, faussement « rose », dans la rage, la colère et la farce. Il revient avec Schproum, titre coup de poing, interjection explicitée dès l’épigraphe : « SCHPROUM, FAM. Bruit de violentes protestations. Faire du schproum. — Dispute violente. Il va y avoir du schproum. »

Il va y avoir du schproum, en effet : « roman avorté et récit de mon mal », souligne le sous-titre, tout sauf « ornemental ». Jean-Yves Cendrey est devenu EHS, Électro-Hyper-Sensible et presque Écrivain Hors-Service et ce livre, en diptyque, est un double tombeau. Celui d’un roman qu’il n’a pu achever (les 62 premières pages) et la confession d’un homme, par ailleurs écrivain, face à une maladie sourde, tenace, incompréhensible, qui surgit à Berlin, le suit en Dordogne, gagne peu à peu son corps au point de le terrasser, à Paris, alors qu’il assure la promotion de Mélancolie vandale. Il manque mourir, rentre à Berlin et tente de démêler les fils, via l’écriture, seul ancrage malgré les « mots qui manquent » et échappent, la tête en feu, le corps qui se déglingue. En épigraphe de Schproum, cette phrase de Camille Claudel, qui prend soudain un sens nouveau : « Je suis dans la position d’un chou qui est rongé par les chenilles ; à mesure que je pousse une feuille, elles la mangent. » La folie menace, le livre est cette « nef des fous », traversée houleuse, compréhension progressive de ce qui lui advient.

Jean-Yves Cendrey EHS © Mediapart

L’ensemble du livre est le « sarcophage » d’un roman tué par le « mal » de son auteur et une adresse aux « lecteurs sensibles » : ceux qui sauront entendre son cri, lui donner un écho.

Pourtant, il ne faudrait pas réduire Schproum à cette seule dimension polémique : c’est d’abord un texte exceptionnel, sidérant, la mise en mot d’un mal qui, paradoxalement, inspire Jean-Yves Cendrey, le met face à lui-même, dans une « impasse » qui apparaît dès la première phrase de son roman avorté : « Alors, sous le grand soleil anormal, bien trop jaune pour un mois de mai, Wallstreet a traversé l’impasse, avec armes et bagages, le fusil, le coutelas, la valise de carton bouilli, la malle d’osier entoilé. »

Wallstreet, peintre amateur, personnage central du Schproum avorté, c’est Cendrey, écrivain « von Beruf », un avatar grotesque : une manière, d’abord inconsciente, de mettre en mots un dégoût du décor, le sentiment d’être étouffé par ce qui l’entoure. Un homme qui s’emporte contre les « bagnards de la consommation de masse ». Un homme « secrétaire de sa propre vie, la couchant à la plume et à l’encre verte au dos des pages jaunes des registres comptables » de sa défunte entreprise – ce que Cendrey sera contraint de faire, lui qui hait pourtant les épanchements et autres « révélations » intimes, mais il lui faut bien tenter de comprendre ce qui lui arrive, dominer cette aventure au romanesque insoutenable, « pathétique » (dernier mot du roman interrompu).

D’une certaine manière, Schproum, roman avorté, est déjà le récit en creux d’une déchéance, d’une amertume, d’un être emporté par son destin. Un texte baroque et monstre, désespéré et drôle, récit de « haines recuites », d’un monde qui s’écroule. Mais Jean-Yves Cendrey ne le sait pas encore, et il n’est pas de ces écrivains qui se laissent dominer par les circonstances ou dicter leur inspiration.

« Cadavre », ce roman demeurera cadavre, « roman fauve » définitivement abandonné – qui aurait dû former un triptyque avec Honecker 21 (2009) et Mélancolie Vandale (2012) –, son personnage central dans le coma, à jamais. Trop d’« interférences », écrit ironiquement Cendrey en italiques, terme qui tend, déjà, vers cette électrosensibilité que l’écrivain n’a pas encore formulée.

Le « roman » cède la place au « récit d’un mal », et la béance entre les deux parties du livre incarne la frustration de l’écrivain comme celle du lecteur, l’impossible poursuite. Cendrey, auteur, qui a tant inventé de personnages, se voit, à son corps défendant, devenir lui-même personnage, « jouet vivant », pour reprendre le titre d’un de ses livres (2005), contraint de se centrer sur lui-même, condamné au rôle que lui ont forgé quelques-unes de ses colères antérieures : va-t-il devoir « écrire comme le tordu libertaire, l’imprécateur abstrus, le persifleur libidineux, l’agité syntaxique dont mes livres m’ont valu la réputation depuis le début » ? Qu’on n’attende pas de lui qu’il dévale « en graphomane le toboggan du grand déballage ». Il revient sur ce qui fait naître ses livres, sa manière habituelle d’écrire, « paperoles », reliquats et « poubelle de réconfort », tentative désespérée de retrouver le cours normal de son inspiration. Mais plus rien ne fonctionne comme avant, quelque chose le domine, qu’il va décrire pour tenter d’avoir « le fin mot de l’histoire ».

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