Scandale Uramin : omerta chez Areva

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Alors que les enquêtes judiciaires avancent sur le scandale Uramin, les témoignages de salariés sont accablants. Ministère des finances, CEA, DCRI, Quai d’Orsay... ont été avertis par des cadres désespérés de ne pouvoir faire passer leur message dans le groupe : les mines rachetées étaient inexploitables. Les responsables de l’acquisition ont préféré ignorer les études.

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Uramin. Le seul nom est explosif, radioactif. Il a à peine été prononcé qu’un silence pesant s’installe dans la conversation, que les téléphones brusquement raccrochent. Les plus aguerris tentent de donner le change quelques minutes, en demandant comment leur nom est apparu, comment il a été possible de retrouver leurs traces. Mais la discussion ne va jamais très loin : ils ne sont au courant de rien, ne se souviennent de rien. À les entendre, ces salariés d’Areva n’ont jamais été impliqués ni de près ni de loin dans le scandale de ce groupe minier, racheté 2,5 milliards de dollars en 2007. Ou s’ils l’ont été, c’est par hasard, par raccroc.

Ils sont nombreux, ces cadres d’Areva à vouloir enterrer le dossier Uramin au fond de leur mémoire, à chercher à se faire oublier. Mais il y a aussi les autres, qui aimeraient comprendre après coup ce qui a pu se passer dans leur groupe, qui racontent tout ce qu’ils ont pu voir ou savoir, parce que, comme dit l’un d’entre eux, « la lumière doit être faite sur ce dossier ». Sept ans après, le mystère, pour eux, reste entier. Comment Areva a-t-il pu perdre 3 milliards d’euros dans le rachat d’une société minière aux actifs inexploitables et dans des études complémentaires pour tenter de justifier cette acquisition calamiteuse ? 

En 2013, la Cour des comptes a commencé à examiner – bien tardivement – les comptes du groupe public. Un pré-rapport a déjà été rédigé dont Mediapart a donné de larges extraits (lire ici), en attendant le rapport définitif toujours pas publié. Au vu de ses premières découvertes, la Cour des comptes a fait un signalement auprès du procureur national financier sur le dossier Uramin. Depuis avril, une enquête préliminaire a été ouverte auprès de la brigade financière. Le dossier intéresse aussi le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke, certains éléments et certaines personnes pouvant être liées au dossier qu'il instruit sur des versements reçus par M. Balkany. Des salariés, des témoins qui jusque-là n’avaient jamais été entendus, ont été auditionnés.

Les premiers constats qui ressortent de ces auditions sont détonants, selon nos informations : tous ceux qui avaient un intérêt de près ou de loin à suivre la gestion d’Areva savaient depuis très longtemps qu’Uramin était une société minière inexploitable. Avant même le rachat mais surtout après, des salariés du groupe ont d’abord sonné l’alerte en interne auprès des responsables du groupe. Ne constatant aucune réaction, ils sont allés plus loin, ont tiré toutes les sonnettes qu’ils pouvaient pour avertir du danger couru par Areva. Le ministère des finances, le CEA (premier actionnaire d’Areva), la DRCI, le Quai d’Orsay, ont été avertis, par des moyens plus ou moins directs, de l’inexistence de réserves minières exploitables dans les gisements rachetés. Des notes blanches ont été adressées à des responsables représentants de l’État afin de les informer de la réalité de la situation, dans l’espoir que l’information remonte jusqu’au sommet. Aucune de leurs interventions n’a eu de suite. Tous ont feint de ne pas savoir, se sont tus ou ont préféré ne pas savoir. Une omerta s’est installée sur le groupe et n’a toujours pas été levée.

Les premiers à avoir sonné l’alarme au sein du groupe ont été les géologues. Ils connaissent les gisements d’uranium du monde entier. Très vite, ils s’inquiètent quand ils entendent parler d’un éventuel rachat d’Uramin. « Le monde de l’uranium est tout petit. C’était une junior minière que nous connaissions bien. Nous sortions de l’échec du rachat d’Olympic Dam (une société minière australienne de cuivre et d’uranium rachetée par le géant BHP Billiton en 2005 – ndlr). Nous regardions alors toutes les sociétés minières susceptibles d’être rachetées », raconte Anatole, un des géologues du groupe. (Le prénom a été anonymisé. Voir Boîte noire.)

La production d'Uramin en 2011 et 2012 provient des usines pilotes de Trekkopje abandonnées depuis © dr La production d'Uramin en 2011 et 2012 provient des usines pilotes de Trekkopje abandonnées depuis © dr
À l’époque, Areva a décidé de pousser les feux sur son activité minière, la plus rentable du groupe. Un plan dit Turbo a été élaboré en 2005 dans ce cadre. Son but : repérer toutes les sociétés minières qu’Areva pourrait racheter afin d’élargir son portefeuille de production et de diminuer la dépendance du groupe par rapport au Niger. Dans la liste des cibles potentielles, figurent notamment trois noms : Uranium One, Paladin et Uramin. Les deux premières sociétés ont déjà commencé à exploiter des mines d’uranium. Uramin, elle, qui s’est constituée en 2005, n’a que des droits miniers et aucune exploitation. Mais c’est elle qu’Areva privilégiera.

Si les géologues d’Areva s’alarment de la possibilité du rachat de la junior canadienne, c’est qu’ils connaissent sur le bout des doigts les gisements que celle-ci a en portefeuille. Ceux-ci ont été répertoriés et analysés par le CEA et Minatom, une ancienne filiale de Total, dans les années 1960. Tous leurs travaux et leurs archives ont été transférés par la suite à la Cogema puis chez Areva. « La Cogema avait travaillé notamment sur le site de Bakouma en Centrafrique », se rappelle Aurélien, un ancien salarié de BU (pour Business Unit) Mines.

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Une importante somme – La Mine et les mineurs de l’uranium français, dont le dernier tome a été préfacé par Anne Lauvergeon –, réalisée par un ancien géologue du groupe, Antoine Paucard, raconte cette recherche éperdue du minerai radioactif depuis 1946. Dans le tome 3, publié en 1996, il reprend l’histoire du gisement de Bakouma, commencée en 1958. Le chapitre s’intitule « Aventure et échec à Bakouma » ! Il raconte l’enthousiasme du début, lors de la découverte du gisement, puis les déconvenues multiples par la suite. Le CEA, PUK (Pechiney Ugine Kuhlmann) puis le groupe Alusuisse – associés aux recherches car l’exploitation de la mine aurait dégagé du fluor et du chlore en sous-produits de l’uranium – s’y sont tous cassé les dents.

Car la mine n’est pas seulement difficile à exploiter en raison des difficultés du terrain (une large partie du gisement est sous l’eau, dans des marais), de son éloignement géographique (à plus de 800 kilomètres du premier port), de l’absence d’infrastructures, elle l'est aussi pour des raisons géologiques jusqu’à présent insurmontables. Le minerai d’uranium est en effet entouré d’un réseau cristallin, l’apatite. « Les techniques minières que nous avons à disposition ne permettent pas d’extraire le minerai à un coût acceptable. Ni le broyage ni les méthodes chimiques de dissolution ne parviennent à venir à bout de cette roche dure », explique Anatole.

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Des salariés et d'anciens salariés d'Areva ont accepté de témoigner sur la période du rachat d'Uramin et la suite, qui les a profondément marqués. Pour d'évidentes raisons de sécurité – le dossier fait peur à de nombreuses personnes – tous leurs témoignages ont été anonymisés. Je les remercie ici du courage dont ils font preuve et pour le temps qu'ils ont bien voulu m'accorder.

Dans le cadre de cette enquête, j'ai contacté à plusieurs reprises M° Patrick Maisonneuve, avocat de Sébastien de Montessus. Ce dernier n'a jamais retourné mes appels. Finalement, Sébastien de Montessus m'a appelé lundi 8 décembre après la publication de cet article. J'ai donc inclus ses mises au point dans l'article