Procès Bettencourt: les enregistrements refont surface

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Patrice de Maistre a dû réécouter, mercredi en audience publique, une conversation plus qu’embarrassante qu’il avait eue avec Liliane Bettencourt en mars 2010. Il y est beaucoup question d’argent. De notre envoyé spécial à Bordeaux.

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Bordeaux, de notre envoyé spécial. C’est certainement le moment de ce procès que redoutait le plus Patrice de Maistre. Ce mercredi, le tribunal correctionnel de Bordeaux diffuse, dans une salle d’audience bondée, un extrait d’une vingtaine de minutes tiré des célèbres enregistrements effectués par le majordome de Liliane Bettencourt, ceux-là mêmes qui ont empêché que l’affaire soit étouffée quand certains passages accablants ont été rendus publics (par Mediapart puis Le Point, avant que la cour d’appel de Versailles ordonne le retrait des extraits d’enregistrements et même de leurs retranscriptions).

Saisies sur le vif, en 2009 et 2010, ces conversations en tête à tête entre la femme la plus riche de France, sourde et vulnérable, et son gestionnaire de fortune, alors au faîte de sa puissance, figurent en bonne place au dossier pénal. Elles sont en quelque sorte la preuve des preuves. Car elles permettent de comprendre instantanément ce qu’ont déclaré les médecins et les experts au sujet de la milliardaire (en état de faiblesse depuis 2006 au moins), et dans quel contexte cette femme âgée a pu être amenée à distribuer des sommes pharaoniques à ceux qui se disaient ses amis, ses conseillers ou ses protecteurs.

L'extrait date du 4 mars 2010. Le son est de qualité moyenne, mais le volume assez fort. Après quelques politesses sur un séjour enchanteur dans l’île d’Arros, où il a été invité peu de temps avant avec son épouse, et des compléments doucereux adressés au petit chien de la milliardaire, Patrice de Maistre éveille l’attention de Liliane Bettencourt avec un sujet qui obsède l'octogénaire. « L’image de votre fille commence à se troubler dans les journaux. On se demande ce qu’elle veut », lance-t-il, l’air de rien, en amuse-bouche. La plainte pour abus de faiblesse déposée par Françoise Meyers-Bettencourt dès décembre 2007 provoque alors de sérieuses tensions. « On a beaucoup de choses à voir aujourd’hui, mais on devrait aller assez vite », enchaîne Patrice de Maistre, dont le temps semble précieux. C’est qu’il y a des papiers et des chèques à signer.

Patrice de Maistre au tribunal © Reuters Patrice de Maistre au tribunal © Reuters

On règle des questions telles que ce salarié à « faire passer » de la Fondation Bettencourt à la holding Tethys. Il y a aussi une histoire d’appartement, qu’il faut acheter pour un membre du personnel. « Ils en veulent deux millions neuf, mais je pense qu’on peut l’avoir pour deux millions cinq. C’est très cher », explique Maistre, qui mène les débats. Gênante, la conversation qui suit témoigne autant de la surdité de la vieille dame que de ses pertes de mémoire. Elle vire par moments au monologue, Maistre indiquant poliment les endroits où il faut signer, ceux où il faut parapher, en poussant parfois un ou deux soupirs exaspérés. « Vous allez trop vite ! Une seconde ! » implore-t-il.

On en vient maintenant à ce qui intéresse Patrice de Maistre. Sa nouvelle convention d’honoraires, qui va porter ses revenus à quelque deux millions d’euros par an. « Là, c’est moi, là… », glisse-t-il, poussant sa convention sur le bureau après avoir brassé d’autres paperasses. « Est-ce que vous avez vu ça? On en a parlé à Arros. Et voilà… » On devine une Liliane Bettencourt qui lit lentement les quatre pages de la dite convention. Comprend-elle réellement ce qui se joue ? « Vous m’avez dit oui », précise Maistre, serviable mais insistant. « La réalité, c’est que la Fondation est devenue très importante, et que je ne suis pas payé pour ça. Deuxièmement, je m’occupe aussi de vos affaires, et ça me prend un petit peu de temps. J’ai préparé une convention », argumente-t-il. Liliane Bettencourt n’a pas l’air très au fait de ce sujet là. Alors Maistre répète à nouveau, d’un ton qui se veut calme et respectueux : « Madame, je m’occupe de Clymène et de Tethys, et maintenant la Fondation prend beaucoup de temps. Voilà... » On entend la milliardaire demander quelques précisions, un détail sur les honoraires qu’on lui demande de verser. « Ça couvre tout ce que je fais pour vous », assure Maistre. Il ne gagnait jusque-là que 1,2 million d’euros par an pour son dur labeur.  

Le dialogue étant plus que laborieux, Patrice de Maistre justifie cette nouvelle convention avec des mots que la milliardaire peut entendre. « Après vous, votre fille, elle va me tirer dessus ! Votre gendre, il va me tirer dessus ! (…) Ça, c’est légal, c’est normal et c’est correct. Et personne ne pourra dire que je ne travaille pas pour vous. Est-ce que vous êtes sereine avec ça ? Alors il faut signer là. » Suit un petit rire, et un nouvel appel à signer.

Le reste de l’enregistrement est surréaliste. 55 000 euros à donner en espèces à un médecin qui a accompagné Liliane Bettencourt sur l’île d’Arros. Et puis encore un document, par lequel la milliardaire désigne Patrice de Maistre comme tuteur, si jamais elle était placée sous tutelle. « Si vous signez ça, et que votre fille vous fait mettre sous tutelle, je serai votre tuteur. Me Normand dit que c’est une très bonne idée, il faut aller chez le notaire pour signer », insiste Maistre. Pourquoi faire compliqué... Dossier suivant. Une employée licenciée à qui on va donner 200 000 euros. « Elle voulait 300 000. » Et puis des chèques à signer.

C’est le passage comique. Celui des candidats aux prochaines élections régionales, qu’il faut aider avec un don. « Là, c’est Valérie Pécresse, elle est ministre. Elle va perdre, mais il faut lui montrer notre soutien. Le deuxième, c’est le ministre du budget, il faut lui donner quelque chose. » On devine la voix de Liliane Bettencourt qui articule faiblement un « Ça me dit quelque chose »… Patrice de Maistre continue. « Le troisième, c’est Nicolas Sarkozy. » Liliane connaît. « Ce n’est pas cher, la rassure Maistre. C’est le maximum légal. 7 500. Vous savez, en ce moment, il faut qu’on ait des amis. » Il cite à nouveau les patronymes de Pécresse et de Woerth, qui n’ont pas dû imprimer la mémoire de l’octogénaire. « Je pense que c’est bien. C’est pas cher, et ils apprécient », commente Maistre.

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