Les mensonges sous serment du tandem Benalla-Crase

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C’est désormais un fait : Alexandre Benalla et son ami Vincent Crase, ex-responsable sécurité de LREM, ont menti à plusieurs reprises, sous serment, devant la commission d’enquête du Sénat. En particulier sur un point clé : le contrat de sécurité signé avec Iskander Makhmudov, un oligarque russe proche de Poutine.

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C’est désormais un fait : Alexandre Benalla et son ami Vincent Crase, ancien responsable sécurité de la République en marche (LREM), ont menti, à plusieurs reprises, devant la commission d'enquête du Sénat, où ils s'exprimaient pourtant sous serment. Plusieurs documents et enregistrements sonores révélés par Mediapart permettent de le démontrer. 

Le témoignage mensonger sous serment, devant une commission parlementaire, peut entraîner une sanction allant jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende, selon l'article 434-13 du Code pénal. En cas de soupçon, le président de la commission peut lui-même saisir le parquet, comme c'est prévu par l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958.

Alexandre Benalla lors de la commission d'enquête du Sénat, le 21 janvier 2019. © Reuters Alexandre Benalla lors de la commission d'enquête du Sénat, le 21 janvier 2019. © Reuters

  • La violation de leur contrôle judiciaire

Vincent Crase l’a dit et répété trois fois devant les sénateurs le 21 janvier : il n’a « plus de contacts avec Monsieur Benalla » puisque, depuis leur mise en examen le 22 juillet dans l'affaire des violences du 1er Mai, « [son] contrôle judiciaire [l’]interdit d’avoir aucun contact avec les protagonistes de l’affaire ». « Je ne sais pas ce qu’il fait », a-t-il déclaré au sujet des nouvelles activités de son compère Alexandre Benalla, « les seuls contacts que j’ai c’est par la presse ou la télé. (...) Je n’ai pas plus d’éléments que cela ».

C’est faux : comme Mediapart l’a révélé, les deux hommes se sont rencontrés au moins une fois physiquement : le 26 juillet, à Paris. Dans nos enregistrements sonores, le tandem discute de leur mise en examen dans l'affaire du 1er Mai notamment, et des conséquences judiciaires et médiatiques possibles. D'après nos informations, Benalla et Crase ont ensuite songé à continuer d'échanger discrètement, par le biais des pages « brouillons » d'une boîte mail dormante. « Et on efface à chaque fois, précise d'ailleurs Alexandre Benalla lors de leur conversation, le 26 juillet. T’as effacé tout ce qu’il y avait dans ton téléphone ? », demande-t-il aussi à son ami.

 

  • Les liens d’Alexandre Benalla avec la société Mars

Le 21 janvier, Vincent Crase a été formel face aux sénateurs qui lui demandaient si l'ancien conseiller d'Emmanuel Macron était « lié d’une façon directe ou indirecte » à sa société Mars, créée à l'été 2017. « Négatif, Monsieur Benalla n’est en aucun cas lié à ma société. C’est une SASU, société par actions simplifiées unipersonnelle, je suis le seul actionnaire, gérant, président, tout ce que vous voulez », a répondu le gendarme.

En septembre, lors de sa première audition, Alexandre Benalla avait été questionné par le sénateur Alain Marc sur ces éventuels liens avec des sociétés privées lorsqu'il était à l'Élysée. Il avait affirmé que s'il avait « exercé au sein de sociétés – cabinets de conseil en sûreté et sécurité » auparavant, et « [détenu] des parts dans certaines sociétés de sécurité, il y a très longtemps », il n'avait « aucun lien avec une société de sécurité privée depuis qu'[il était] à l'Élysée »Le 21 janvier, l'ancien chargé de mission de l'Élysée a assuré n'avoir repris « une activité professionnelle » par le biais d'une société de sécurité privée qu'« à l’issue de [ses] activités à l’Élysée ».

Là encore, c'est faux. Notre enquête démontre que si Vincent Crase est le dirigeant officiel de Mars, Alexandre Benalla, même s'il n'apparaît pas dans les statuts de la société, intervient dans les décisions concernant l'avenir financier de celle-ci. Dans les enregistrements obtenus par Mediapart, l'ex-conseiller élyséen semble être le dirigeant de fait de Mars. C'est lui, par exemple, qui demande à Vincent Crase de ne pas donner le contrat russe signé par Mars à la banque (qui le réclame). Lui aussi qui préconise de modifier les statuts et la gérance de la société :

« La brigade financière [a] ouvert une enquête sur la boîte, [...] sur Mars », annonce-t-il à son ami le 26 juillet. « Donc faut changer de portage pour faire ce qu’on avait prévu de faire et transférer… [...] Faut que tu disparaisses de la boîte. Donc faut qu’on trouve un mec... [...] Enfin j’ai une idée en tête mais faut qu’on mette la boîte au nom d’un autre mec… Parce que sinon [...] ils vont faire des saisies conservatoires et ils vont mettre un stop à la boîte. Dès lors que t’apparais plus dans la boîte, y a plus de problèmes. » « Et avant qu’on fasse ça, on aura sorti l’argent de la boîte et on va se démerder, on va aller au Maroc et au Sénégal et on va s’éclater tous », conclut-il. 

  • L’implication d’Alexandre Benalla dans le contrat russe

Dans des termes similaires, Alexandre Benalla et Vincent Crase l'ont affirmé devant les sénateurs, le 21 janvier : le premier n'a rien à voir avec le contrat de sécurité signé avec l'oligarque russe Iskander Makhmudov. L'ancien conseiller d'Emmanuel Macron a expliqué que oui, il était « au courant [des] affaires » de son « ami », mais que non, il n'a « jamais contribué à une quelconque négociation, conclusion » et n'a « jamais été intéressé au moindre contrat que M. Crase a pu passer, avec qui que ce soit d’ailleurs, et encore moins cette personne ».

Plus tard, il a enfoncé le clou, toujours sous serment : « Je répète devant vous, je n’ai eu aucun lien professionnel avec des sociétés de sécurité ou de défense lorsque j’ai occupé mes fonctions à l’Élysée. » Le même jour, le gendarme a, lui, indiqué que, s'il en avait « bien sûr » parlé à son « ami », celui-ci n'était « pas un acteur de ce contrat »  : « Monsieur Benalla n’[était] jamais intervenu dans les négociations autour de ce contrat, dans la signature de ce contrat, dans l’application, enfin dans le réel de ce contrat. »

Des déclarations fausses de bout en bout. Comme Mediapart l'a révélé, Alexandre Benalla a piloté ce contrat russe, signé par Mars le 6 juin 2018. C'est lui qui a négocié le contrat et mené les pourparlers avec Velours – le sous-traitant de Mars –, qui ont eu lieu à deux pas de l’Élysée, dans son « QG », le Café Damas. L'ex-collaborateur du chef de l'État a même décidé, à l'été 2018, du nouveau circuit à mettre en place pour poursuivre le contrat. « Faut qu’on change de boîte », a-t-il préconisé le 26 juillet.

  • Les liens d’Alexandre Benalla avec l’intermédiaire de l’oligarque russe

Alexandre Benalla a été formel, il « ne conna[ît] pas » Iskander Makhmudov, « mis à part à travers la presse », et il ne l'a « jamais rencontré », a-t-il dit aux sénateurs. Questionné par le sénateur (PS) Jean-Pierre Sueur sur d'éventuels « contacts avec une personne particulièrement proche de M. Makhmudov », ce qui justifierait qu'il n'ait pas « vu personnellement » l'oligarque, Alexandre Benalla a éludé : « Je connais beaucoup de gens. J'en ai rencontré de par mes anciens camarades, de par d'anciennes fonctions, par d'anciens emplois, et donc on est un tout petit milieu, et on se connaît absolument tous, donc je connais un certain nombre de gens, soit dans l'entourage de Vincent Crase, dans l'entourage de la société Velours, parce que j'ai travaillé pour eux. »

À Mediapart, il était allé plus loin en soutenant qu'il n'y avait « aucun lien entre Makhmudov et Benalla ». Pourtant, l’ex-collaborateur du chef de l’État a rencontré à plusieurs reprises le représentant de l’oligarque en France, l’homme d’affaires Jean-Louis Haguenauer. Y compris fin août 2018, comme en atteste cette photographie prise dans le château de l’homme d’affaires Vincent Miclet, dans le Périgord :

Jean-Louis Haguenauer (avec le pull sur les épaules) et Alexandre Benalla (en face), fin août, dans le château de l'homme d'affaires Vincent Miclet, dans le Périgord. © Document Mediapart Jean-Louis Haguenauer (avec le pull sur les épaules) et Alexandre Benalla (en face), fin août, dans le château de l'homme d'affaires Vincent Miclet, dans le Périgord. © Document Mediapart

  • L’arrivée de Vincent Crase dans le contrat russe

Comment Vincent Crase a-t-il été mis en contact avec l'oligarque pour ce contrat ? Questionné en janvier par les sénateurs, le gendarme avait invoqué le bouche à oreille dans « le monde de la sécurité privée ». « Ce n’est pas un très grand domaine, on se connaît tous, j’avais entendu parler, au préalable, avant mon entrée de l’Élysée, qu’il y avait cet homme d’affaires qui cherchait à changer sa sécurité », a-t-il expliqué.

En réalité, Crase a été mis en contact avec les représentants d'Iskander Makhmudov par Alexandre Benalla. Jean-Louis Haguenauer – l'intermédiaire français de l'oligarque – a déclaré à Mediapart que Crase avait été désigné par Benalla pour mettre en œuvre le contrat.

  • La poursuite du contrat russe avec la société France Close Protection

À écouter l'ancien responsable de la sécurité de LREM, ce contrat n'aurait duré que « trois mois », car « l’affaire du 1er Mai », révélée par Le Monde le 18 juillet, aurait poussé « [son] prestataire et le client » à y « mettre fin ». « Il y avait une durée de trois mois d’essai qui était prévue, donc ce contrat s’est terminé en septembre », a-t-il assuré. « Après, je ne sais pas », a poursuivi Vincent Crase, soulignant qu'il « pass[ait] à autre chose », n'avait « plus de liens avec les gens qui tenaient ce contrat » et ne « sa[vait] pas qui l’a[vait] repris, sous quelle forme, sous quelle entité juridique, etc. ».

En réalité, Alexandre Benalla et Vincent Crase ont préparé, l'été dernier, la poursuite du contrat russe, au travers d'une autre société. « Faut qu'on change de boîte », préconisait d'ailleurs l'ancien conseiller élyséen le 26 juillet, selon les enregistrements dévoilés par Mediapart. Cette société, c'est France Close Protection, créée en octobre 2018 par Yoann Petit – un proche de Benalla qui a travaillé sur le contrat russe – et domiciliée au même endroit que Mars. Au mois de novembre, France Close déclare un employé : Alexandre Benalla.

Questionnés sur ces similarités par le sénateur Jean-Pierre Sueur, Alexandre Benalla et Vincent Crase ont réfuté tout lien avec Mars ou avec le contrat russe. Le premier a parlé d'un « concours de circonstances » dans « un petit milieu », le second d'« une coïncidence »« J’ai d’ailleurs trouvé très étrange qu’elle se situe dans la boîte de domiciliation, rue de Penthièvre, où j’étais aussi », est même allé jusqu'à préciser le gendarme. L'ancien conseiller du chef de l'État a par ailleurs refusé d'expliquer à quoi correspondait son travail au sein de cette société, parlant d'une « mission » qui doit rester « confidentielle ».

  • Le licenciement de Vincent Crase chez LREM

Responsable adjoint « sûreté et sécurité » du parti présidentiel La République en marche (LREM), Vincent Crase a été licencié du parti après l'affaire du 1er Mai. Le 19 septembre, devant le Sénat, le gendarme a assuré avoir été notifié de son licenciement le « jour même ».

« Est-ce que je suis encore salarié de La REM ? Non, puisque j'ai été licencié le 31 juillet…, déclarait-il. Si l'on peut retenir cette date car enfin, j'ai eu mon entretien préalable à un licenciement à 11 heures, le jour même, mais, à 8 heures du matin, il était déjà annoncé que j'avais été licencié… Cela a été un peu baroque ! » Vincent Crase l’avait pourtant appris avant : dès le 26 juillet, il expliquait à Benalla qu’il serait « viré le 31 [juillet – ndlr] » du parti.

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