Sur Instagram, les victimes de violences sexuelles se confient

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Grâce au mouvement #MeToo et à l’explosion des réseaux sociaux, certains comptes Instagram se transforment en plateformes de libération de la parole. Sexisme, déculpabilisation de la vie sexuelle des femmes… Les abonnées se confient à des sœurs virtuelles.

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Un soir de 2017, Camille Aumont Carnel discute avec sa bande d’amis. Que des garçons. Ils parlent de sexe, de la jouissance des femmes. « La discussion était lunaire », raconte la jeune femme de 23 ans. « Ils ne savaient pas ce qu’était un clitoris, où il était, ou encore à quoi il servait », se souvient-elle. Ensuite, cela va très vite : Camille prend son smartphone et crée en dix minutes un compte sur le réseau social Instagram intitulé @Jemenbatsleclito – en réponse au « Je m’en bats les couilles » d’usage. Le compte a d’abord deux objectifs : « Détruire les tabous liés au sexe, et éduquer les mecs. »

Rapidement, le compte devient populaire. Il compte aujourd’hui plus de 680 000 abonnés, ce qui en fait l’un des comptes les plus influents au monde sur les sujets liés au sexe et à la déculpabilisation.

« Je reçois à peu près 350 messages privés par jour. @Jemenbatsleclito et d’autres comptes ont rempli un vide criant d’Internet : l’absence d’un référent compétent sur les tabous liés au sexe, qui peut autant parler des premières règles que recueillir un témoignage de viol », détaille Camille.

Au départ, Instagram est une application qui sert plutôt à partager avec ses amis, appelés « abonnés », des photos de son quotidien : repas, vacances… Mais très vite, grâce à des fonctionnalités adaptées à son jeune public (notamment les « stories », des photos qui disparaissent au bout de vingt-quatre heures), le réseau social devient une plateforme d’expression politique.

Racheté par Facebook en 2012, Instagram ne sert plus seulement à partager un joli dessert ou une plage ensoleillée avec ses abonnés. La plateforme s’est aussi muée en champ d’action politique, sur laquelle les activistes s’organisent.

Une publication de @Jemenbatsleclito sur Instagram. Une publication de @Jemenbatsleclito sur Instagram.

Alice Debauche est maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Strasbourg. Elle a codirigé l’ouvrage Violences et rapports de genre, résultat de l’enquête Virage à paraître à l’automne aux éditions de l’Ined. L’enquête, qui se penche sur les violences et les rapports de genre, analyse les contextes et les conséquences des violences subies par les femmes et les hommes. Pour elle, « les jeunes femmes se sont toujours approprié tous les espaces à leur disposition pour faire avancer la cause féministe. Et en 2020, c’est sur Instagram que ça se passe ».

Ces dernières années, d'autres réseaux ont également été en pointe : c'est évidemment le cas de Twitter, où a été lancé le mot dièse (hashtag) #MeToo, décliné en #Balancetonporc en France à l'automne 2017.

Et pourtant. À première vue, libération de la parole et réseaux sociaux ne vont pas de pair. Que ce soit sur Facebook ou sur Twitter, les publications féministes récoltent souvent des torrents de haine, des menaces explicites. Les mots-dièses #FuckFeminism ou encore #Feminazi, par exemple, sont populaires sur Twitter en 2020.

« Instagram, c’est différent », assure Elvire Duvelle. La jeune femme de 32 ans a longtemps fait partie du collectif féministe Femen. Elle est cofondatrice, avec Sarah Constantin, du compte Instagram @Clitrevolution, qui rassemble 107 000 abonnés. « Instagram a presque toujours été bienveillant. Très vite, c’est devenu un espace sur lequel les femmes, et les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles, pouvaient trouver des informations utiles et témoigner. »

Entre les likes, ces cœurs utilisés pour aimer une photo, et les centaines de commentaires de soutien sous certaines publications, le réseau social est devenu une bulle bienveillante pour certaines jeunes femmes. Cela n'empêche pas Instagram, via son algorithme, de favoriser les photos de personnes dénudées, poussant les utilisateurs à poster de telles images afin d’atteindre le maximum d’audience. Une prime à la nudité qui questionne jusqu’au droit du travail, et risque de renforcer les stéréotypes (lire notre enquête).

Libérer la parole dans tous les secteurs 

Certains comptes vont même jusqu’à se spécialiser dans un secteur, pour libérer une parole ciblée. C’est le cas de @Balancetonstage, jeune compte Instagram aux 1 500 abonnés, né en 2020. Deux de ses créatrices, Agathe et Camille, étudient en école de commerce. L’an dernier, elles sont en stage de fin d’année à New York, dans une boîte d’événementiel. « On subissait les remarques sexistes de notre patron au quotidien, on ne savait pas quoi faire, on n’était pas préparées à la violence de ce monde du travail », déplore Agathe, encore amère.

En rentrant en France, les deux amies s’aperçoivent qu’elles ne sont pas les seules à avoir vécu ce climat sexiste pendant leur expérience en entreprise. Elles lancent donc @Balancetonstage. Régulièrement, elles postent sur leur compte des punchlines, ces phrases chocs entendues ou vécues dans les entreprises par des étudiants et des étudiantes pendant leur stage. « Tiens, t’as bronzé ce week-end, tu veux pas me montrer ta marque de maillot ? », raconte un post du 26 juillet. « Si tu veux réussir en finance, il va falloir sucer, je sais de quoi je parle, je bossais là-dedans avant », détaille un autre post, trois jours plus tard. Ces publications rassurent les abonnées, leur montrent qu’elles ne sont pas seules à vivre ces violences du monde professionnel.

Camille Aumont Carnel, quant à elle, a décidé, en parallèle de @Jemenbatsleclito, de lancer un autre compte, @Jedisnonchef!. Son ambition est simple : libérer la parole dans le monde de la cuisine, un secteur encore verrouillé, malgré la violence quotidienne subie par de nombreuses femmes dans la restauration.

 « Si @Jemenbatsleclito est destiné à toutes et tous, @Jedisnonchef! est plus ciblé. Le compte est suivi par 27 000 personnes, en grande majorité du monde de la restauration. C’est un secteur qui est prêt à exploser, grâce aux témoignages que je reçois », détaille la jeune activiste.

Des modes opératoires bien rodés

Pour avoir de l’impact sur les réseaux sociaux, il existe des codes à respecter. Surtout sur Instagram, qui laisse une plus grande liberté dans la nature des posts qu’un utilisateur peut partager : typographie, couleur, musique et GIF… La panoplie est vaste. Camille Aumont Carnel, de @Jemenbatsleclito, est passée experte en stratégie digitale : « Sur Instagram, le temps moyen pour accrocher l’attention d’un utilisateur est de trois secondes. C’est court ! Il faut être efficace, sinon on ne survit pas. »

Dès le lancement de son compte, elle innove. Une police identifiée, un fond beige et un cadre rouge. Une identité qui tranche, pour la forme. Et pour le fond, des punchlines qui attirent le regard, qui déculpabilisent les jeunes femmes quant à leurs corps et leurs désirs.

Des codes repris par @Balancetonstage et de nombreux autres comptes, comme @Meufsmeufsmeufs ou encore @Jeporteplainte.

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