Les «gilets jaunes» se déchirent sur leurs porte-voix

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Depuis trois semaines, les « gilets jaunes », mouvement né sur Facebook et boosté par la force de quelques vidéos virales, oscillent entre deux postures : le peuple, rien que le peuple, ou se doter de représentants, quitte à fâcher une partie du mouvement.

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« Les gilets jaunes, c’est moi, c’est lui, c’est le peuple », résumait un manifestant, samedi 1er décembre 2018, dans les rues de Paris. Depuis trois semaines, forts de ce principe, les gilets jaunes jouent au chat et à la souris. Leurs porte-parole apparaissent et disparaissent des écrans de télé, des représentants sont désignés pour être aussitôt contestés – parfois violemment – alors qu’émergent sur les réseaux sociaux quelques leaders dont l’aura repose aussi sur leur capacité à se mettre en scène.

Deux gilets jaunes à Somain (Nord), le 5 décembre. © Reuters Deux gilets jaunes à Somain (Nord), le 5 décembre. © Reuters

Cette horizontalité a fait tout le sel d’une mobilisation atypique, fruit d'une crise de la représentativité, politique et syndicale, qui a éclaté au grand jour lors des dernières élections. Ne pas avoir de tête qui dépasse, se déclarer apolitique et totalement « citoyen », a permis d’accueillir tout le monde, de l’ouvrier au patron, de l’autoentrepreneur au chômeur de longue durée. Autre avantage : sans représentants, qui attaquer quand les blocages ou manifestations dégénèrent ? Si personne n’est comptable, personne n'est responsable.

Une telle stratégie se heurte cependant à trois obstacles : les médias d’une part, qui veulent des gilets jaunes sur leurs plateaux ou dans leurs colonnes, et dont le mouvement a besoin pour exister ; le gouvernement, qui a tenté de lancer un dialogue après la deuxième journée de mobilisation, le 24 novembre, et se gargarise fatalement de n’avoir en réalité personne à qui parler ; les gilets jaunes eux-mêmes, dont certains se désespèrent de voir leur mouvement foncer en tous sens comme une poule sans tête, faute de visages et de discours pour l’incarner.

Par ailleurs, les détracteurs des gilets jaunes font leur miel de la myriade d'opinions personnelles, balancées quotidiennement par les chouchous des télévisions : « Moi, je verrais bien un général de Villiers à la tête du gouvernement », déclarait par exemple Christophe Chalençon, gilet jaune du Vaucluse, sur Europe 1 lundi 3 décembre. Daniel Cohn-Bendit a ensuite beau jeu de dénoncer immédiatement, sur France Inter, les « dérives autoritaires » du mouvement.

Plusieurs tentatives ont eu lieu pour canaliser, au moins a minima, la nébuleuse gilets jaunes. Les premiers à sortir vraiment du bois ont été les huit « communicants », huit noms sur le premier communiqué officiel des gilets jaunes, publié lundi 26 novembre 2018. Parmi eux, des personnalités déjà bien en vue, comme Priscillia Ludosky (auteure de la première pétition lancée sur la hausse des taxes sur le carburant), Éric Drouet (l’un des premiers organisateurs des blocages du 17 novembre), qui tourne ses vidéos depuis la cabine de son camion, ou encore Maxime Nicolle, alias « Fly Rider », un Costarmoricain très populaire sur les réseaux sociaux. Ces huit porte-parole se disent alors prêts à rencontrer « le président de la République, le premier ministre et son gouvernement ».

Immédiatement, les réseaux s’affolent : comment ont-ils été choisis ? Qui les a désignés ? Pourquoi eux ? Comme le montre un montage de BFM TV, nombreux sont les gilets jaunes qui disent avoir découvert cette liste dans les médias, et son annonce déclenche une salve de messages interloqués voire profondément hostiles. « Heu, j’ai dû louper un épisode, c’est qui les 8 qui nous représentent ? », s’inquiète par exemple une gilet jaune du groupe d’Alençon.

A contrario, des fans louent la tempérance de Priscillia Ludosky et défendent leur toute nouvelle idole bec et ongles, alors que les accros aux pétulants Maxime Nicolle ou Éric Drouet, qui s’escriment à répondre pendant des heures, face caméra, à leurs camarades sur la stratégie, les revendications et les doutes des gilets jaunes, font exploser les compteurs de leurs Facebook lives.

Très vite, les huit tentent de désamorcer la critique, bornant leur rôle à celui de « messagers ». Mais deux d’entre eux, Priscillia Ludosky et Éric Drouet, rencontrent bel et bien le ministre François de Rugy le 27 novembre 2018. Ils filment toute la séquence avec leur portable, dans un savoureux exercice de transparence, avant de répondre à une forêt de micros, sur le perron du ministère de l’écologie.

Devant les journalistes, ils tentent de tenir sur cette ligne de crête qui consiste à rendre compte sans donner son avis. Une rencontre avec le premier ministre est alors évoquée, ainsi que l’hypothèse d’adjoindre à ces communicants nationaux des « relais locaux » des gilets jaunes. En passant, les deux interlocuteurs lancent une méthode qui va faire florès : ne pas accepter d'entretien avec un politique qui ne soit pas filmé et retransmis, une manière comme une autre de contrer l'hypothèse d'une « récupération ».

Dans les régions, des assemblées générales sont organisées dans la foulée pour tenter de faire émerger des leaders. « C’était merdique, confie un porte-parole de Normandie, tout le monde gueulait. » Ailleurs, la bataille entre pacifiques et partisans d’une ligne plus dure accentue les dissensions, et les noms rassembleurs peinent à émerger. « Ça se structure gentiment, explique un autre administrateur de groupe. Ce qui ne va pas sans mal, il y a des jusqu’au-boutistes que nos positions très pacifiques ne satisfont pas. »

Le 30 novembre, nouveau communiqué : faute de relais désignés, la rencontre avec le premier ministre est considérée comme prématurée, la liste des huit communicants dissoute momentanément. « Le groupe n’existant plus du fait du bon accomplissement de son unique mission, à savoir entamer un dialogue avec les membres du gouvernement, c’est à titre personnel que tout citoyen “gilet jaune” peut aller à la rencontre des membres du gouvernement », détaille le texte.

Certains prennent cette consigne au mot. Ainsi, le gilet jaune Patrick de Perglas, après une grève de la faim, est parti de Saône-et-Loire pour marcher jusqu’à Paris. Une fois dans la capitale, il a été reçu par Édouard Philippe, une trentaine de minutes, le jeudi 29 novembre, et même par le président de la République en personne, mardi 4 décembre au matin. « À titre individuel », tient à préciser le marcheur, qui assume la simple dimension de témoignage de son action.

D’autres militants, très médiatiques, jouent leur partition plus franchement, quitte à alimenter le poison de la division. Le groupe des « gilets jaunes libres », signataires le 2 décembre d’un appel dans le Journal du dimanche (JDD), a même carrément fait sécession.

Ce collectif, au « parfum d’extrême droite », selon le site Arrêt sur images, désire arriver à une « sortie de crise constructive » et devait être reçu par le premier ministre mardi 4 décembre. Il a été initié notamment par Benjamin Cauchy, très critiqué au sein de son groupe en Haute-Garonne pour ses accointances avec Debout la France ou des mouvements d’extrême droite, selon France 3, et par la « star » Jacqueline Mouraud, connue pour sa vidéo virale contre la « traque aux automobilistes » postée depuis le Morbihan, qui depuis squatte les plateaux télé.

Cette initiative aussi a volé en éclats : Matignon a finalement annulé le rendez-vous de mardi, les gilets jaunes libres ayant décliné les uns après les autres, visiblement sous la pression de la communauté qui crie au procès en illégitimité et en raison, selon eux, de menaces de mort. « Tous les signataires de la tribune du JDD ont reçu des menaces et intimidations qui ne garantissent pas leur sécurité. Certains gilets jaunes ont fait savoir qu’ils les empêcheraient d’y aller », a indiqué Benjamin Cauchy, cité par France Info.

L'affiliation politique, voire syndicale, semble l'anathème préféré des gilets jaunes, qui peuvent à l'occasion lancer de véritables chasses aux sorcières, aidés par les historiques des pages Facebook, qui permettent de dévoiler sans peine les parcours des candidats à l'exposition médiatique. Jason Herbert, syndiqué CFDT et ancien journaliste, membre de la liste initiale des huit communicants, en a par exemple fait les frais, soumis à une rude campagne de contestation pour ses amitiés militantes (et ses hésitations : Charente libre a révélé hier que le jeune homme se présentait aux élections professionnelles de la fonction publique, à Angoulême, sous l’étiquette… CGT, alors qu'il est adhérent de la centrale cédétiste).

Les « historiques » du mouvement, de leur côté, pestent sans relâche sur ceux qui persistent à inviter des « figures », qui seraient déconsidérées localement : « Ils [les médias et le gouvernement – ndlr] s’emploient tout de même à inviter/convoquer des personnes très controversées et qui ne travaillent pas avec nous et qui, en plus, défendent des intérêts personnels », déplore Priscillia Ludosky dans un texte publié sur sa page récemment.

« Dès qu’on voit “porte-parole”, “représentant” des gilets jaunes, c’est louche, cela veut dire qu’ils ont été triés sur le volet. Par qui ?, fustige Samuel Beauvois, gilet jaune depuis le début, délégué syndical à Maubeuge, en écho à la tribune du JDD. S’ils sont sur BFM, c’est que c’est monté de toutes pièces. Ici, dans notre secteur de Sambre-Avesnois où on tient entre huit et dix barrages par jour, il n’y a aucun porte-parole. Je fais partie de huit groupes gilets jaunes sur Facebook. On fait des réunions en catimini, bien planqués, le soir, mais personne n’est porte-parole et ne demande à l’être. »

Dans la douleur, la structuration se fait néanmoins. L’une des pages les plus populaires du mouvement, La France en colère, s’est muée lundi en site internet pour tenter de créer un lieu commun aux différentes pages Facebook du mouvement. À la barre, on y retrouve le duo Éric Drouet-Priscillia Ludosky, apparemment bien décidés à rester en première ligne, même si eux aussi sont passés au scanner parfois douloureux de l'opinion. Pour la première fois, le sondage pour construire des revendications « en cas de rencontre avec les membres du Gouvernement » s’y affiche clairement, sur ce lien. Mercredi 5 décembre, de nouvelles assemblées générales vont avoir lieu un peu partout en France pour tenter de désigner à nouveau des porte-parole.

Les administrateurs de groupes Facebook, véritables chevilles ouvrières du mouvement, qui modèrent, animent et tentent de se coordonner nationalement, devraient avoir une place prépondérante dans ce dispositif. Mais la mécanique médiatique a aussi son mot à dire : les télévisions ont leurs chouchous, et ceux qui prennent davantage la lumière gagnent logiquement des points au plan local.

La vidéo dans laquelle "Fly rider" s'explique sur le vote pour le désigner porte-parole © Mozar Faker

C'est le cas du très populaire Maxime Nicolle (Fly Rider), qui après s’être un peu fait chahuter après son passage chez Hanouna dans l’émission « Touche pas à mon poste », a fait amende honorable devant ses fans. « J'ai pas dormi dans la chambre d'hôtel payée par la direction, j'ai pas envie de devenir une star de la télé, je m'en tape le cul par terre, le but, c'était de faire passer un message, pas de courir les plateaux », explique-t-il dans cette vidéo.

Après avoir fait une petite diète de médias traditionnels, et devant le succès grandissant de ses directs, il a lancé un sondage sur sa page dans la nuit du 2 décembre où il annonce accepter de se présenter comme l'un des porte-parole du mouvement, à la condition d'être largement mandaté par ses pairs. Il s'engage à ne prendre « aucune […] décision sans l'accord de tous » et à ne mener « aucune négociation au nom de tous ». Ce mercredi 5 décembre, plus de 55 000 personnes avaient voté pour l'appuyer. La démocratie directe à la mode Facebook ?

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Ma collègue Rachida El Azzouzi a interrogé Samuel Beauvois, cité dans cet article.