Au lycée Le Corbusier d'Aubervilliers : «On veut simplement se battre pour nos idées»

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À Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, les lycéens de l'établissement Le Corbusier font grève pour dénoncer le maintien de l’épreuve écrite de philosophie et celle du grand oral du baccalauréat. Contrairement à d'autres établissements, ils refusent de bloquer l'entrée et souhaitent convaincre par des arguments.

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La douce lumière du soleil à peine levé éclaire Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) mercredi 5 mai. Des élèves du lycée Le Corbusier s’affairent devant leur établissement. Avant l’arrivée de leurs camarades à huit heures, Kamilia, Iness, Rayan et une poignée de leurs camarades accrochent sur l’enceinte du bâtiment des banderoles marquées de slogans contre le maintien des épreuves de baccalauréat en présentiel.

Les barreaux de métal sont bientôt recouverts d’affiches. « Au Corbu, le temps est révolu », « Génération Z = Génération sacrifiée », « Une seule solution, la manifestation », « Corbusier en grève » habillent désormais les grilles du « Corbu ». 

À un mois des examens finaux, les élèves dénoncent les inégalités de préparation des candidats. « Y a des lycéens qui ont eu des cours en présentiel toute l'année, confie Kadidia Samassa, 19 ans. Les médias ont relayé qu’ils s’en servaient comme argument dans leur dossier sur Parcoursup. Nous, on était à moitié là, et quand on l'était, on pouvait être jusqu'à 31 dans une salle. » Les lycéens pointent aussi la mauvaise gestion du ministère de l’éducation.

Au lycée Le Corbusier : « On veut montrer que des jeunes de banlieue peuvent aussi se mobiliser et faire entendre leurs revendications », explique Kamilia. © IB Au lycée Le Corbusier : « On veut montrer que des jeunes de banlieue peuvent aussi se mobiliser et faire entendre leurs revendications », explique Kamilia. © IB

La mobilisation est née le 22 avril dernier. Le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer avait alors confirmé le maintien des examens du baccalauréat. «Nous maintenons les deux épreuves de terminale prévues, c’est-à-dire les écrits de philosophie et l’épreuve du grand oral qui auront lieu à la fin du mois de juin. » Répétant aussi à qui veut l'entendre que, dans les conditions actuelles, le contrôle continu représentera 82 % de la note finale du bac, l’épreuve écrite de philosophie et celle du grand oral correspondant aux 18 % restants. Avant de proposer des aménagements dans la soirée du mercredi 5 mai.

Les mots d’un ministre d’abord, puis la colère des syndicats. Le vendredi 30 avril, l’Union nationale des lycéens (UNL), rejointe par le Mouvement national lycéen (MNL), ainsi que des associations de parents d’élèves ont organisé la riposte. Une «semaine noire », à partir du 3 mai, pour protester contre cette décision « déconnectée ». Avec deux consignes : bloquer les lycées et prendre la rue.

Créer un rapport de force pour faire entendre leurs revendications. Tel est l'objectif des syndicats. Ils demandent l’instauration du contrôle continu pour la validation des épreuves de fin d’année des filières générales, technologiques, professionnelles, des BTS et pour les élèves du Centre national d'enseignement à distance (CNED). Mais aussi l’annulation du grand oral, ainsi que l’instauration de sessions de rattrapage accessibles aux lycéens et lycéennes qui n’auraient pas validé le baccalauréat grâce à leurs notes en contrôle continu.

Une pétition réclamant ces mêmes modalités a recueilli près de 240 000 signatures en deux semaines. Signe d’une inquiétude largement partagée.

© UNL

Les premiers adolescents affluent au « Corbu » en ce début de journée. Et les blocages ont laissé place à la pédagogie. La veille, des premières ont empêché d’autres élèves de pénétrer dans l’établissement. Des lycéens non avertis ont été frustrés de se voir refouler à l’entrée du bahut. Les esprits se sont échauffés et des disputes ont éclaté.

« Aujourd’hui, plutôt que de bloquer les gens, on leur explique pourquoi on souhaite passer au contrôle continu et pourquoi les épreuves finales, telles qu’elles sont censées s’organiser, sont inégalitaires, détaille avec éloquence Kamilia Foughali, 17 ans, élève en terminale. Et quand on leur explique, ils sont presque tous d’accord avec nous. On fait ça dans la bonne humeur, la bonne entente. »

Sur les 1 300 élèves que compte Le Corbusier, une centaine d’entre eux sont présents sur le parvis de l’école ce matin. D’autres font grève de chez eux. Ils boycottent à distance. 230 lycées (toutes filières comprises), sur 4 150, ont été bloqués en France mercredi, selon le Mouvement national lycéen.

Sur le parvis du lycée, les dépliants passent de main en main. Ils sont distribués par les organisateurs du mouvement. Les revendications des lycéens sont inscrites en caractères gras. Elles sont calquées sur celles des syndicats. « Nous réclamons un système scolaire plus juste et la suppression des épreuves de fin d’année ou l’aménagement des épreuves en contrôle continu pour toutes les branches du lycée, technologiques et générales. »

Armé d’un mégaphone, Sofiane* scande le slogan roi : « S.O.S., élèves en détresse ! » Et ses camarades répètent en écho : « S.O.S., élèves en détresse! » Reprenant la formule de leurs aînés « S.O.S., BTS en détresse ! ». Entre deux revendications, les enceintes installées devant la grille crachent des morceaux de rap et de funk. Ninho, Hamza, Dj Kayz… Les jeunes dansent et s'amusent.

Kamilia et un camarade organisent le rassemblement de l'après-midi, mercredi 5 mai à Aubervilliers. © IB Kamilia et un camarade organisent le rassemblement de l'après-midi, mercredi 5 mai à Aubervilliers. © IB

« La réforme Blanquer c'est n'importe quoi, tance une lycéenne. C'est la première fois qu'elle est effective et là on a appris que le grand oral était modifié et qu'on n'a pas fait tout le programme. Et on n'aura même pas droit d'avoir nos notes ! » Si Jean-Michel Blanquer a confirmé le maintien du grand oral, il a annoncé des aménagements mercredi soir sur France 2. Les candidats pourront se rendre à leur oral avec un message de leur professeur. Cette note indiquera les deux points où l'élève est le plus à l’aise, et ceux qu’il n’a pas étudiés. Le candidat préparera son oral en vingt minutes. Et, contrairement à ce qui avait été annoncé, il pourra garder ses notes durant sa prise de parole. 

Invité du JT , le ministre Blanquer a aussi annoncé que l’épreuve de philosophie du bac général et technologique serait maintenue. Mais la note de contrôle continu sera retenue si elle est meilleure que l'examen sur table.

Un petit groupe s'amasse sur le trottoir en face de l'entrée du lycée Le Corbusier. Les jeunes discutent. Puis l'un d'entre eux élève la voix : « Je trouve aussi que l'on ne prend pas assez en compte ceux qui passent le bac de français », regrette Carele Ngalev, une élève de première, au bonnet rouge et blanc et aux longues tresses noires. « Normalement, on a une vingtaine de textes à préparer. À cause de la crise sanitaire, ils ont baissé la jauge à quatorze. Sauf qu'on n'en a appris que quatre. Comment on va faire ? », questionne cette bonne élève qui envisage de passer les concours pour intégrer Sciences Po Paris.  

Le ministre a également précisé les modalités de l’oral de français mercredi soir. L’examinateur choisira deux textes parmi les quatorze préparés. L’élève sélectionnera celui qu’il préfère parmi les deux proposés. Sur le descriptif de chaque candidat seront mentionnés les points du programme qui n’auront pas pu être abordés. Pour Carele, cela représente dix textes... « On est tous stressés, on est tous sous Monster [une boisson énergisante – ndlr] quand ce n'est pas sous antidépresseurs », ajoute Carele Ngalev. Depuis lundi, ils sont nombreux à se mobiliser le jour et à étudier le soir pour limiter les dégâts.

Pour créer du lien avec le ministère de l'éducation nationale, les lycéens ont dessiné une marelle à la craie. © IB Pour créer du lien avec le ministère de l'éducation nationale, les lycéens ont dessiné une marelle à la craie. © IB

Les élèves veulent créer un dialogue avec le gouvernement. C'est la raison qui les pousse à être vigilants concernant l'organisation de la mobilisation. Ils souhaitent éviter tout débordement. Pour cela, ils prennent conseil auprès de leurs professeurs. « C'est super de les voir s'organiser, de se prendre en main, de les voir réfléchir à leur situation, s'enthousiasme un professeur. Ils ont même fait une assemblée générale hier pour organiser la journée d'aujourd'hui ! »

Au « Corbu », la grève est reconduite jusqu'à nouvel ordre. « On a de la chance d'avoir un lycée qui nous accompagne et nous soutient, reconnaît Kamilia Foughali. On veut simplement se battre pour nos idées, on veut se libérer et montrer qu'en banlieue on sait aussi se mobiliser et très bien le faire. »  

Pour créer du lien avec le ministère de l'éducation nationale, les lycéens ont dessiné une marelle à la craie en référence à la vidéo montrant Jean-Michel Blanquer jouer à ce jeu de cour de récré. Avec, au-delà de la case ciel, une invitation au ministre : « Vous venez quand ? » Les lycéens attendent une réponse.

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