Une contre-expertise relance l'affaire Adama Traoré

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Une nouvelle contre-expertise apporte un éclairage différent pour comprendre un peu mieux les causes médicales du décès d'Adama Traoré, il y a presque un an. Dans leurs conclusions, les deux médecins confirment une mort due à un syndrome asphyxique et l'absence d'infection. D'autres hypothèses médicales restent à explorer. 

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Un an – presque jour pour jour – après sa survenue, le décès d’Adama Traoré n’en finit pas de se complexifier. Plusieurs éléments cruciaux, notamment médicaux, ont été attendus pour espérer faire la lumière sur le décès du jeune homme entre les mains des gendarmes.

Le 4 juillet au soir, Le Parisien explique sur son site que la cause du décès d'Adama Traoré est bel et bien établie : il est mort des suites d'une asphyxie. C'est la conclusion de la contre-expertise, datée du 22 juin, rendue par deux médecins. Seulement, Le Parisien est allé un peu vite en besogne et en fait une lecture partiale et tronquée, ainsi que le révèle Libération.

Le Parisien écrit : « La mort de Monsieur Adama Traoré est secondaire à un état asphyxique aigu, lié à la décompensation – à l’occasion d’un épisode d’effort et de stress. » Seulement, la dernière partie de la phrase est escamotée dans l'article du quotidien, selon ce document que Mediapart a pu aussi consulter. On peut ainsi y lire que la « mort de Monsieur Adama Traoré est secondaire à un état asphyxique aigu, lié à la décompensation – à l’occasion d’un épisode d’effort et de stress – d’un état antérieur plurifactoriel associant notamment une cardiomégalie et une granulomatose systémique de type sarcoïdose ». La « cardiomégalie » correspond à un poids du cœur – légèrement, dans le cas d’Adama Traoré – supérieur à la moyenne et la « granulomatose systémique de type sarcoïdose » est une maladie inflammatoire sans gravité. En résumé, les médecins expliquent que le décès pourrait être dû à une conjonction de plusieurs facteurs. 

Par ailleurs, Le Parisien a discrètement modifié son article – sans le signaler à ses lecteurs – pour ajouter la dernière partie de la phrase précédemment amputée, alors même qu'une partie de la presse a embrayé sur la première version, comme ici par exemple.

Adama Traoré © DR Adama Traoré © DR
Il est pour le moment impossible d'affirmer que la mort d'Adama Traoré est due à son état de santé antérieur. Les circonstances de la mort d’Adama Traoré à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise) ont été maintes fois relatées. Le 19 juillet 2016, le jeune homme de 24 ans devait célébrer son anniversaire. Ce jour-là, sous une chaleur écrasante, les gendarmes tentent de l’interpeller alors qu’il n’a rien fait. Il court pour leur échapper car il n’a pas en sa possession ses papiers. Le jeune homme connaît la procédure et sait que si les forces de l’ordre le rattrapent, il va passer de longues heures à la gendarmerie pour une vérification de son identité. Hors de question, il a prévu de retrouver ses amis pour célébrer son anniversaire le jour même. C'est ce qu'avance la famille Traoré. Il est rattrapé par les gendarmes et, lors de son transfert en voiture vers la gendarmerie de Persan, commune limitrophe à Beaumont-sur-Oise, il montre les premiers signes de malaise et se plaint de difficultés à respirer. Il meurt peu après son arrivée.

Il est désormais sûr qu’Adama Traoré est bien décédé des suites de ce syndrome asphyxique, puisque les médecins écrivent dans leur contre-expertise que c’est « indiscutable ». Ils concluent aussi de façon affirmative sur le fait qu’il n’était porteur d’aucune infection : « Il n’y a aucun signe permettant d’évoquer ici un état infectieux antérieur », contrairement aux premières allégations du procureur.

Mais cette contre-expertise soulève de nouvelles questions, même s’il convient de rester prudent dans son interprétation. Sous la plume des médecins, des éléments médicaux contradictoires avec la première expertise datée du 8 septembre 2016 émergent. Le premier rapport évoquait la « présence de lésions cardiaques pouvant correspondre à une cardiomyopathie hypertrophique débutante, exposant M. Traoré au risque de mort subite ». Or la contre-expertise confirme la « cardiomégalie » (le cœur plus gros que la normale), « indiscutable bien que modérée », mais ne corrobore pas la première hypothèse d’une maladie cardiaque. Dans leur rapport, les deux experts écrivent ne pas pouvoir expliquer, sur la seule base de l’étude microscopique des tissus, la raison de cette hypertrophie cardiaque qui « témoigne bien d’une anomalie qui peut s’être décompensée sur un mode aigu à l’occasion d’un effort (trouble du rythme ?, poussée d’insuffisance cardiaque ?) ».

Une autre donnée est évoquée dans la première expertise : Adama Traoré souffrait de drépanocytose, une maladie du sang. Même s’il faudrait, selon ces seconds experts, toujours prudents, confirmer ce diagnostic par des examens complémentaires. La contre-expertise rejoint ce qui avait été mis en évidence dans la précédente analyse, mais diffère concernant son incidence potentielle sur la mort.

Le premier rapport retenait la « présence d’hématies falciformes témoignant d’une crise drépanocytaire ». Avant de conclure quelques lignes plus loin ainsi : « Cette crise drépanocytaire terminale, du fait de son caractère extensif, peut avoir contribué au décès. » La seconde expertise estime désormais que cette « crise vaso-occlusive n’est pas une cause mais une conséquence de son syndrome asphyxique ». En clair, la crise drépanocytaire a été causée par l’asphyxie.

L'asphyxie pourrait par ailleurs être compatible avec l’usage, de la part des forces de l’ordre, de la technique dite du « contrôle dorsal costal » ou « décubitus ventral », interdite dans certains pays, comme au Canada, et épinglée à intervalles réguliers par des associations comme l’Acat, ONG chrétienne contre la torture et la peine de mort (lire ici l’intégralité de son rapport sur les violences policières). Reste que cette contre-expertise met définitivement à mal la version officielle distillée par le procureur de la République de Pontoise d'alors, Yves Jannier en personne.

Ce dernier avançait pourtant l'hypothèse selon laquelle Adama Traoré souffrait « d'une infection très grave » non mentionnée dans l'autopsie. Le magistrat évoquait également « l'absence de traces de violences significatives », afin d’écarter un peu plus toute responsabilité des forces de l’ordre. À l’entendre, le décès d’Adama Traoré s’est produit en dehors de toute intervention extérieure et à cause d’une maladie. Une version insupportable pour la famille, qui assure qu’il n’avait pas de problèmes médicaux connus. Elle ne souhaite pas que les circonstances de la mort d’Adama Traoré passent au second plan.

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