Eux, nazis? Les accusés du procès Méric nient

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L'un était surnommé « le Führer », l’autre s’est fait tatouer « Travail, famille, patrie » sur le bras. Aujourd’hui, jugés devant la cour d’assises de Paris pour la mort de Clément Méric, en juin 2013, ces anciens skinheads tentent de se faire passer pour des jeunes influençables et qui ont fait de mauvaises rencontres.

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Un procès d'assises offre ceci de précieux qu'il permet de prendre le temps de disséquer un dossier, mais aussi d'étudier avec minutie la personnalité des accusés. On y juge des hommes, pas seulement des faits. On se dit donc, lors du procès, commencé depuis mardi à Paris, des trois skinheads impliqués dans la mort de Clément Méric, le 5 juin 2013, que l'on va peut-être apprendre comment fonctionne un cerveau d'ultradroite. Qu'y a-t-il au juste sous ce crâne rasé ? S'y passe-t-il des choses qui peuvent expliquer l'obsession morbide de la force, la haine de l'autre, le culte de la virilité, le goût pour la violence qui cimentent les nazillons à travers les époques ?

Esteban Morillo, 25 ans, qui a reconnu avoir frappé Clément Méric au visage et provoqué sa chute mortelle, fait tout pour gommer son passé. Le skinhead efflanqué de 2013 est devenu un jeune homme empâté, aux cheveux bien peignés en arrière et au costume noir présentable. « Je suis attristé par cette affaire. Ça me touche énormément, je suis catastrophé », commence-t-il, lorsqu'on lui demande de parler de sa personnalité. Esteban Morillo semble avoir tendance à s'apitoyer sur son sort. Accroché à la barre, il s'efforce en tout cas de faire bonne impression. Père plombier (espagnol), mère au foyer, famille unie, jeunesse dans l'Aisne, Esteban Morillo raconte une vie simple et ordinaire. « J'étais plus manuel que scolaire, les études ne m'ont jamais attiré », explique-t-il.

Après la classe de troisième, il commence une formation de boulanger-pâtissier dans un centre de formation des apprentis (CFA). Le métier lui plaît, mais un patron l'exploite, et le CFA le renvoie sous un mauvais prétexte quand il quitte son poste d'apprenti, assure-t-il, se posant en victime. Morillo monte à Paris et trouve un job dans la sécurité incendie. La société de gardiennage qui l'emploie le fait travailler dans des parcs des expositions et pour une chaîne de télévision, raconte-t-il. Jusqu'à l'affaire, qui l'envoie en prison pour 15 mois.

Esteban Morillo dans une manifestation pour la défense des animaux. © DR Esteban Morillo dans une manifestation pour la défense des animaux. © DR
Il n'est pas encore question des faits, et on poursuit sur son parcours après sa sortie de prison. Esteban Morillo enchaîne les jobs, mais il est renvoyé à chaque fois quand son nom et sa photo « ressortent dans les médias », déplore-t-il à la barre. Il avait réussi à grimper les échelons dans une société de nettoyage, mais a été viré d'un coup de fil à la veille du procès, déclare le jeune homme.

Esteban Morillo a des projets d'avenir. Il voudrait « ouvrir un refuge pour animaux maltraités ». Il adore les animaux, sa compagne aussi. « Elle est très gentille. » Il l'a rencontrée « à une expo de véhicules américains ». Ils ont acheté une maison et font des travaux.

À l'époque des faits, il aimait bien les jeux de stratégie et les soirées entre amis, mais ne faisait pas beaucoup de sport, assure-t-il. Certes, il a fait un peu de judo et de kick-boxing, mais n'en parle pas spontanément. Quant aux activités associatives, il ne cite que le bénévolat pour la défense des animaux.

Il faut que la présidente de la cour d'assises, Xavière Simeoni, ramène l'accusé à quelques réalités pour que ce tableau touchant s'assombrisse légèrement. « J'ai été quelque temps à Troisième Voie », reconnaît-il. Le groupuscule d’ultradroite lui était inconnu. « On m'avait expliqué que c'était un syndicat ni de droite ni de gauche avec une conception solidariste. À vrai dire, je ne savais pas trop ce que ça voulait dire. » Oui, il y avait là le skinhead historique Serge Ayoub, mais c'est à peine si Morillo l’aurait fréquenté.

« J'y suis resté six mois, comme sympathisant », minimise-t-il. « Deux amis m'ont amené là-bas et m'ont présenté des gens. On se retrouvait dans un bar du XVe arrondissement [Le Local – ndlr]. C'était un bar associatif, mais il y avait tout type de clientèle, des jeunes, des personnes âgées », dit-il très sérieusement au sujet du QG des skinheads de Troisième Voie et des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR).

Il y avait bien des discussions politiques d'extrême droite, au Local d’Ayoub, mais « ça m'ennuyait, et je ne connaissais rien à la politique », assure Esteban Morillo. Il dit s'être éloigné de Troisième Voie quand il a réalisé une chose : « On se servait de nous pour faire nombre dans les manifs. » Le jeune homme l'assure, il connaissait à peine le fonctionnement du groupuscule et de son service d’ordre. « Je sais seulement qu'il essayaient d'éviter les problèmes au maximum », lâche-t-il, malgré l’ultraviolence du groupuscule.

À l'en croire, tout cela ne serait qu'une affaire de camaraderie. « À l'époque, je ne connaissais personne sur Paris. On avait un communautarisme assez poussé. En cas de problème, c'était un peu une deuxième famille. » Esteban Morillo jure qu'il avait déjà commencé à s'éloigner de tout ça quand il a croisé la route de Clément Méric. « Les skinheads, c'est des gros bourrins. Je ne voulais pas leur ressembler », déclare-t-il, quand le dossier pénal montre plutôt le contraire.

Certes, il s'est fait tatouer la devise pétainiste « Travail, famille, patrie » sur le bras, mais il n'en connaissait pas la signification, dit-il. « Je la trouvais belle. » Le trident de Troisième Voie, à même la peau sur la poitrine, « c'était seulement pour impressionner les gens ». Quant à la toile d'araignée tatouée autour du coude, signe distinctif des militants de ce groupuscule, ce serait le symbole inoffensif des marins rentrés au port et devenus piliers de comptoir.

Se disant « pourchassé » par les antifascistes, alors qu'il jure avoir changé, Esteban Morillo a fait recouvrir ses tatouages par une ancienne amie du Local, deux mois avant le procès. « J'ai essayé de demander à plein de tatoueurs, mais aucun n'a voulu le faire, j'ai été traité de facho et menacé », se plaint-il. Deux poings américains ont été découverts chez lui, mais il assure ne jamais en avoir utilisé. Son passé fasciste ne serait qu’une histoire de mauvaises rencontres. « Je regrette énormément. Ça ne m'a apporté que des problèmes, et ça continue. J'étais très influençable. Je voulais avoir des amis, et j'étais prêt à tout pour les garder », euphémise-t-il.

Il dit ne plus se souvenir de ses bagues nazies, des croix gammées, des références à Hitler et à Mein Kampf sur sa page Facebook. Ce ne serait que des erreurs de jeunesse, « pour se faire bien voir des amis ».

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