«La Caste»: enquête sur cette noblesse d’Etat qui a choisi le camp de l’aristocratie d’argent

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Nous publions des bonnes feuilles de La Caste, le dernier livre de Laurent Mauduit. Cette enquête sur la haute fonction publique qui a pris le pouvoir remonte aux origines de la présidence d’Emmanuel Macron : l’histoire longue de cette partie de la haute fonction publique qui a cessé de défendre l’intérêt général pour se battre en faveur de ses seuls intérêts privés.

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Une caste, selon la définition courante des dictionnaires, est un groupe social fermé, jaloux de ses privilèges, une « classe de la société, précise le Littré, que l’on considère comme exclusive et fermée », d’où l’expression « avoir l’esprit de caste ». Une telle caste existe en France et Laurent Mauduit nous la fait découvrir, racontant sa constitution et son ascension avec un grand à-propos puisque, avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, elle a réussi à hisser l’un des siens au sommet du pouvoir. « Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir », selon son sous-titre, le nouveau livre du cofondateur de Mediapart (aux éditions La Découverte) met à nu cette noblesse d’État qui a pris le parti de l’aristocratie d’argent, au point d’en renouveler elle-même la composition, quittant le service public pour servir des intérêts privés.

Mathieu Magnaudeix, qui avait couvert la campagne d’Emmanuel Macron pour Mediapart, avait raconté dans Macron & Cie (aux éditions Don Quichotte) ce hold-up réussi sur la Cinquième République. Un an plus tard, Laurent Mauduit en explique les ressorts, la genèse et le contexte. Au-delà de la personnalisation médiatique et de l’incarnation politicienne du pouvoir, il remonte aux racines de la présidence Macron et, ce faisant, permet de comprendre que ses choix économiques comme son exercice du pouvoir, son ultralibéralisme et son autoritarisme, accompagnés d’une soumission aux lobbys, doivent autant à la caste dont il est le représentant dévoué qu’à sa propre personne.

Aux éditions La Découverte, 210 p., 19 euros. Aux éditions La Découverte, 210 p., 19 euros.
L’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, explique Laurent Mauduit, n’est pas seulement la conséquence d’un séisme historique, qui a vu l’implosion du Parti socialiste et du parti Les Républicains. C’est aussi l’aboutissement de l’histoire longue de la haute fonction publique, qui a cessé de défendre l’intérêt général pour se battre en faveur de ses seuls intérêts. Pour comprendre cette sécession des élites publiques et décrypter les débuts du nouveau quinquennat, il faut savoir comment la caste a d’abord réalisé, grâce aux privatisations, un hold-up à son profit sur une bonne partie du CAC 40 ; puis comment, par le jeu de pantouflages ou de rétropantouflages, elle est parvenue à privatiser quelques-uns des postes clés de la République jusqu’à porter l’un des siens au sommet de l’État.

C’est cette enquête que La Caste s’applique à mener, en dressant l’état des lieux du système oligarchique français ; en se plongeant dans les combats engagés par les défenseurs de la République – en 1848, en 1936 ou encore en 1945 –, pour que celle-ci dispose enfin d’une haute fonction publique conforme à ses valeurs. Le livre s’ouvre sur une citation de Marc Bloch dans L’Étrange Défaite, essai écrit durant l’été 1940. L’historien, futur martyr de la Résistance, y expliquait qu’« une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si les hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecœur ».

Nous publions en bonnes feuilles des extraits du chapitre consacré, précisément, à cette alerte de Marc Bloch.

L’alerte de Marc Bloch

Emmanuel Macron, à l’instar de ses congénères de la caste, est libéral en économie mais pas en politique, ce qui est peut-être une question d’opportunisme : la haute fonction publique du ministère des Finances, parce qu’elle veut aller vite et mener plusieurs réformes à la fois, s’accommode des institutions présidentialistes de la VRépublique pour mettre en pratique sa thérapie de choc.

Historiquement, la haute fonction publique s’est toujours arrangée de ces institutions autoritaires. J’y ai fait une rapide allusion dans les pages qui précèdent, mais étudions le sujet de plus près, car c’est sans doute l’une des clés de l’histoire : la République n’a jamais eu une haute fonction publique qui fasse corps avec elle, qui défende ses principes et ses valeurs. Ou seulement en de brèves périodes. Il suffit de se plonger dans les débats qui ont précédé la création de l’ENA, et ceux qui lui ont succédé, pour en prendre la mesure. Cette école, née sur un projet généreux visant à rendre plus égalitaire la voie d’accès aux fonctions les plus importantes de l’État, a finalement eu un effet opposé : loin de briser les systèmes oligarchiques qui prévalaient, elle les a consolidés ; elle est même devenue la pépinière de l’oligarchie française.

Emmanuel Macron étant à sa manière le produit de cette histoire paradoxale – qui a vu l’école de la haute fonction publique républicaine se transmuter en une école de l’oligarchie – il est intéressant d’en relever les principales étapes et d’aller sur les traces des nombreux qui, depuis plus d’un siècle et demi, ont lancé de salubres mises en garde en défense des valeurs républicaines – mises en garde pas véritablement entendues. 

C’est au XIXsiècle qu’il faut remonter pour bien comprendre les enjeux du débat qui prendra progressivement de l’ampleur autour de l’ENA. À cette époque, les administrations et grands corps de l’État se sont dotés des moyens de décider de leurs propres recrutements. Comme l’explique l’historien Alain Garrigou dans son essai fouillé Les Élites contre la République (La Découverte, Paris, 2001), « les concours administratifs se sont progressivement imposés comme le mode normal de recrutement et de légitimation : la Cour des comptes en 1843 ; l’Inspection des finances en 1847 ; le Conseil d’État en mars 1849 ; les Affaires étrangères en 1877, et à la suite dans les différentes administrations centrales. » Mais l’historien apporte ces précisions : « On demeurait cependant très éloigné d’un recrutement méritocratique. Pendant longtemps, les recommandations comptèrent plus que les compétences. Pour préparer les concours à la haute fonction publique, des projets d’institutions d’enseignement supérieur atteignirent des stades d’avancement divers. » Clientélisme, népotisme, jeux d’influence : le système est tel que la sélection organisée par les concours est faussée et joue en faveur des classes dirigeantes ou de leurs enfants. Par surcroît, il favorise la création de castes, par filières, qui se protègent de l’arrivée de nouveaux entrants. Le système est oligarchique, corporatiste et radicalement inégalitaire.

Dans le courant du XIXe siècle, l’idée chemine donc d’une école unique de l’administration, plus égalitaire, qui ferait des administrations un ensemble cohérent. Et c’est, sans grande surprise, dans les convulsions de la révolution de 1848, sous la IIRépublique, qu’un premier projet voit le jour à l’initiative du ministre de l’Instruction publique Hippolyte Carnot (1801-1888), un grand républicain, fils de l’une des figures de la Révolution française Lazare Carnot (1753-1823). À peine devenu ministre, le 25 février 1848, Hippolyte Carnot, bercé par les idées saint-simoniennes, adresse une première circulaire aux recteurs pour qu’ils veillent à ce que le recrutement aux grandes écoles se fasse de manière plus démocratique et, dans le cas de Polytechnique, il ajoute : « Il est juste et important que le recrutement de cette école, qui jusqu’à présent ne s’opérait qu’à des conditions inabordables à la majorité des citoyens, s’étende sur tout le peuple. »

Puis, le lendemain, il leur adresse une seconde circulaire : « Monsieur le recteur, il vous a été facile de pressentir que ma lettre d’hier touchant le recrutement de l’École polytechnique n’était qu’un détail d’un vaste ensemble. » Le 8 mars, il signe un décret donnant naissance à une école d’administration chargée de la formation des administrateurs gouvernementaux. Plus tard, en 1878, dans une brochure dont de larges extraits figureront dans une biographie rédigée par Paul Carnot, l’un de ses descendants, il s’expliquera longuement sur ses intentions en créant cette école. « Dans les pays d’aristocratie, la naissance, accompagnée de la fortune, peut donner à l’État de jeunes fonctionnaires. Il faut que les démocraties puissent recruter leur personnel politique d’hommes préparés à leurs devoirs, ayant toute une vie à consacrer au service du pays [...]. L’éducation des serviteurs de l’État est donc un devoir de l’État [...]. Ce devoir, les démocraties peuvent l’accomplir en faisant émerger sans cesse de leur sein les jeunes citoyens les plus dignes de les servir. Dans une démocratie, les choix ne sont pas limités à quelques familles : ils s’étendent à l’universalité des familles. Si nous faisions, partout en France, appel aux vocations, cherchant dans les écoles primaires les sujets d’élite pour leur ouvrir, d’abord, la porte des collèges, et plus tard celles des établissements supérieurs ; si, parmi ces établissements, il existait une école d’administration où les sciences politiques fussent sérieusement enseignées, l’État y trouverait une pépinière précieuse de jeunes fonctionnaires ; et cette parole de nos constitutions “Tout le monde est admissible aux emplois” deviendrait une vérité. »

Marc Bloch contre l'École nationale d'administration

On voit bien l’ambition démocratique du projet : donner à la jeune République des fonctionnaires qui lui soient dévoués – et non pas des fonctionnaires d’Ancien Régime. Et Hippolyte Carnot de faire une digression qui peut paraître secondaire : « Pour arriver à la formation d’une pareille pépinière, deux systèmes étaient recommandés : la création d’une école spéciale ou celle d’un certain nombre de chaires rattachées aux facultés. J’aurais moi-même incliné de ce côté, ayant fait une grande partie de mes études en Allemagne. Mais de nouvelles réflexions modifièrent mon opinion. » Le ministre républicain a-t-il raison ? Laissons de côté cette question – mais nous verrons qu’elle est d’une grande importance.

Cette première école voit le jour dans l’ancien collège du Plessis, rue Saint-Jacques, à deux pas du lycée Louis-le-Grand : pas loin de 900 candidats se présentent pour les 150 premières places disponibles. Mais, très vite, l’école est menacée : Hippolyte Carnot rend son portefeuille quelques mois plus tard, le 5 juillet 1848, et le très réactionnaire Alfred de Falloux (1811-1886), devenu ministre de l’Instruction publique, que cette école, construite sur des règles républicaines, insupporte, en décide la suppression par un projet de loi en date du 22 janvier 1849. L’école n’aura pas vécu une année. 

Plus de deux décennies plus tard, un autre projet est lancé, privé cette fois. À l’initiative de l’écrivain et politologue Émile Boutmy (1835-1906), et avec des soutiens financiers importants du monde de la banque et de la finance parisienne, une École libre des sciences politiques est créée au lendemain de l’écrasement de la Commune de Paris. Un projet dont l’esprit est radicalement différent : il ne s’agit pas de mettre en place un cursus égalitaire pour former des cadres au service de la République mais de former les enfants de la haute bourgeoisie. « Boutmy reprenait le vieux programme doctrinaire qui s’était développé sous la monarchie censitaire et qui visait à assurer le pouvoir d’élites que la défaite avait montrées défaillantes, à leur conférer la légitimité du mérite et à contrer la montée des revendications démocratiques », explique Alain Garrigou.

Il y a, dès l’origine de cette École libre, un esprit oligarchique qui en émane. Son présupposé est que le peuple est ignorant et que la société doit veiller à former une élite pour l’encadrer – cette idée, pas franchement progressiste, jouera un rôle majeur lors de la création de l’ENA. Cette école, toute privée qu’elle soit, devient rapidement le passage obligé pour les différents concours de l’administration. Alain Garrigou rappelle ce que disait à son propos Hippolyte Taine (1828-1893) : « La science engendre la prudence et l’étude minutieuse diminue le nombre des révolutionnaires en diminuant le nombre des théoriciens. » L’historien précise aussi qu’Émile Boutmy comptait parmi ses inspirateurs Ernest Renan (1823-1892), lequel, dans un essai, avait longuement défendu une idée voisine : « Former par les universités une tête de société rationaliste, régnant par la science, fière de cette science et peu disposée à laisser périr son privilège au profit d’une foule ignorante. » L’École libre des sciences politiques est donc aux antipodes du projet républicain et égalitaire porté par la IIRépublique : c’est l’école de formation de la grande bourgeoisie, qui ne veut rien perdre de ses privilèges et qui se défie du peuple.

Il faut attendre plusieurs décennies pour que le projet progressiste d’une nouvelle école d’administration, fonctionnant sur un principe égalitaire, et remplaçant les concours spécifiques des grandes administrations, soit de nouveau discuté. Le 1er août 1936, le ministre radical de l’Éducation Jean Zay (1904-1944) dépose sur le bureau du Parlement, au nom du président du Conseil Léon Blum (1872-1950), un projet de loi « autorisant la création d’une École nationale de l’administration relevant directement du ministère de l’Éducation nationale ». Mettant en œuvre une promesse consignée dans le programme du Front populaire, Jean Zay reprend le vieux projet démocratique d’Hippolyte Carnot de former des fonctionnaires qui auront à cœur de servir la République et d’assurer l’égalité d’accès aux carrières publiques.

Le Musée de la résistance en ligne, qui honore la mémoire de Jean Zay assassiné par la milice en juin 1944, rappelle en ces termes le contenu du projet de loi : « L’ENA devait comprendre deux sections : l’une normale, destinée au recrutement des emplois de rédacteurs ou assimilés, l’autre dite “section supérieure”, ayant pour but la préparation aux postes de la haute administration. L’École des sciences politiques formerait seulement les fonctionnaires du premier degré, sous le contrôle de l’État. En plus de cette École nationale d’administration, Jean Zay envisageait de créer auprès des principales universités de province des instituts de préparation administrative recevant les boursiers. »

Seulement voilà, le projet de loi n’aboutit pas. Approuvé par la Chambre des députés le 27 janvier 1938 par 422 voix contre 137, il ne sera jamais examiné par le Sénat, à cause de la guerre qui éclate.

Progressiste, cette réforme suscite pourtant une controverse, ouverte par Marc Bloch – qui sera lui aussi exécuté par la Gestapo en juin 1944. Dans L’Étrange Défaite (« Folio Histoire », Gallimard, Paris, 1990), écrit juste après la débâcle de juin 1940, l’historien s’applique à décrypter la faillite des élites françaises. Pas seulement les élites militaires, mais aussi les élites publiques, qui en réalité s’étaient déjà rangées du côté des vainqueurs avant même qu’ils n’occupent la France.

Contre la haute fonction publique de l’époque, qui n’a servi la République « qu’à contrecœur », il a des mots très durs. Une sévérité visant la haute fonction publique de la fin des années 1930, mais qui vaut tout autant pour celle d’aujourd’hui.

Marc Bloch s’applique aussi à comprendre les raisons pour lesquelles la France a connu une telle faillite de ces élites : « Asile préféré des fils de notables, l’École des sciences politiques peuplait de ses élèves les ambassades, la Cour des comptes, le Conseil d’État, l’Inspection des finances. L’École polytechnique, dont les bancs voient se nouer, pour la vie, les liens d’une si merveilleuse solidarité, ne fournissait pas seulement les états-majors de l’industrie ; elle ouvrait l’accès de ces carrières d’ingénieurs de l’État, où l’avancement obéit aux lois d’un automatisme quasi mécanique. Les universités, par le moyen de tout un jeu de conseils et de comités, se cooptaient à peu près complètement elles-mêmes, non sans quelques dangers pour le renouvellement de la pensée, et offraient à leurs maîtres des garanties de permanence, que le système présent a, provisoirement, dit-il, abolies. » Il ajoute : « Le régime eut-il tort ou raison de respecter ces antiques corporations ? On peut en disserter à perte de vue. Les uns diront : stabilité, tradition d’honneur. Les autres, vers lesquels j’avoue incliner, répliqueront : routine, bureaucratie, morgue collective. Une chose, en tout cas, est certaine : sur deux points, la faute fut lourde. »

C’est là qu’il en vient à formuler sa critique à l’encontre du projet de Jean Zay : « Quel tollé quand, par l’établissement d’une École d’administration, un ministère de Front populaire prétendit battre en brèche le monopole des “Sciences Po” ! »

Dans un autre texte, intitulé Sur la réforme de l’enseignement (Les Cahiers politiques, n° 3, juillet 1943), rassemblé en annexe d’une réédition de son célèbre essai, Marc Bloch critique vivement toute forme d’enseignement spécialisé qui pourrait conduire à un esprit de corps : « À nos groupes dirigeants, trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d’action ne sera jamais qu’un contremaître. Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. À aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls [...] le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen. »

Et il en profite pour pointer le projet de Jean Zay : « Nous avons vu naguère le Front populaire se proposer de briser le quasi-monopole des sciences politiques, comme pépinière de notre haute administration. Politiquement, l’idée était saine. Un régime a toujours le droit de ne pas recruter ses serviteurs dans un milieu, dont les traditions lui sont presque unanimement hostiles. Mais qu’imaginèrent alors les hommes au gouvernement ? Ils auraient pu songer à instituer un grand concours d’administration civile, analogue à l’admirable concours du Civil Service britannique : comme lui, commun à toutes les branches de l’administration ; comme lui, fondé avant tout sur des épreuves de culture générale et laissant, grâce à un libre jeu d’options, une grande part aux curiosités individuelles ; comme lui, enfin, préparé dans des universités d’esprit élargi. Ils préférèrent tracer le plan d’une nouvelle école spéciale : une autre École des sciences politiques, encore un peu mieux close que sa rivale… »

Une machine à produire une oligarchie triomphante

Cette mise en garde devrait faire réfléchir ceux que la puissance de l’oligarchie française inquiète. Marc Bloch partage les convictions défendues par Hippolyte Carnot ou par Jean Zay, selon lesquelles il faut briser les comportements corporatistes des grands corps de l’État et garantir l’égalité d’accès aux carrières publiques. Mais il lance cette alerte, que personne à l’époque, ni à la Libération, n’a voulu entendre : la formation d’une élite de la haute fonction publique, est-ce à une école dédiée qu’il faut la confier, ou à l’université, dont l’une des richesses est le pluralisme de ses approches ? En clair, Marc Bloch reprend ce qui était l’intuition première d’Hippolyte Carnot mais que ce dernier n’avait finalement pas suivie.

Las, à la Libération, le gouvernement provisoire reprend à son compte les projets anciens de Carnot et de Zay. Par une ordonnance du 9 octobre 1945, à l’article 5, est créée « une École nationale d’administration chargée de la formation des fonctionnaires qui se destinent au Conseil d’État, à la Cour des comptes, aux carrières diplomatiques ou préfectorales, à l’Inspection générale des finances, au corps des administrateurs civils ainsi qu’à certains autres corps ou services déterminés par décret pris après avis du Conseil d’État et contresigné du ministre intéressé et du ministre de l’Économie et des Finances. » La même ordonnance prévoit une nationalisation de l’École libre des sciences politiques – une vraie-fausse nationalisation sur laquelle nous reviendrons.

Simplement, cette ENA a d’emblée de quoi inquiéter : si elle trouve son origine dans le combat de plusieurs générations de républicains pour assurer l’égalité d’accès aux carrières publiques et casser les systèmes de caste ou d’oligarchie, l’école tourne cependant le dos à la recommandation de Marc Bloch. Et il y a plus grave.

À l’initiative du général de Gaulle, chef du gouvernement, et de Maurice Thorez, secrétaire général du PCF et ministre de la Fonction publique, la création de l’école est préparée dès avril 1945 par une « mission provisoire de la réforme de la fonction publique », présidée par Michel Debré en sa qualité de commissaire de la République. Or, le compagnon de route du général de Gaulle, qui en 1958 dirigera le groupe de travail chargé de la rédaction de la Constitution de la Ve République, a des idées arrêtées sur l’ENA. Partisan d’une Constitution autoritaire, Michel Debré a déjà envisagé un lieu de formation pour la haute fonction publique qui corresponde à sa vision d’une démocratie pour le moins encadrée.

Les opinions tranchées du principal concepteur de l’ENA remontent au début des années 1920, quand il est étudiant. Diplômé de l’École libre des sciences politiques, il mène aussi de longues études en droit et obtient un doctorat dans cette discipline. Or, à l’époque, le professeur Joseph Barthélemy (1874-1945) fait autorité à la faculté de droit de Paris ; il enseigne aussi à l’École libre des sciences politiques. Des années plus tard, il jouira d’une détestable notoriété, puisqu’il finira garde des Sceaux du régime de Vichy. Mais, avant la Première Guerre mondiale, et juste après, il est connu pour être un fervent défenseur de la démocratie libérale. Michel Debré, un temps son étudiant, l’écoute avec beaucoup d’intérêt.

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En 1918, Joseph Barthélemy publie Le Problème de la compétence dans la démocratie (cours professé à l’École des hautes études sociales pendant l’année 1916-1917, Librairie Félix Alcan, Paris, 1918), qui est la retranscription d’un cours donné pendant la guerre et qui reprend des thématiques déjà entendues sous la plume d’Hippolyte Taine ou d’Ernest Renan, pour justifier l’élitisme de l’École libre des sciences politiques. Brutalement dit, le peuple ne sait pas ce qui est bon pour lui. « Un examen rapide de l’histoire des peuples montrerait à l’évidence que les monarchies mettent au service de l’État des fonctionnaires spécialistes et, avec la restriction de la défaveur du prince, permanents. Au contraire, les démocraties font aux amateurs, non spécialisés, un appel infiniment plus large », déplore par exemple Joseph Barthélemy. « L’amateurisme est dans l’essence même de la démocratie : elle définit le gouvernement par les gouvernés eux-mêmes, c’est-à-dire par des incompétents. La démocratie est hostile à la permanence dans les fonctions qui supposent à un certain degré la participation à l’exercice de la puissance publique. Elle choisit pour les fonctions publiques des hommes qui y sont peu ou point préparés et, quand ils commencent d’être au courant, elle les renvoie. Mais le plus grand ennemi de la technicité, c’est l’esprit d’égalité. Le premier souci d’un peuple démocratique n’est pas nécessairement d’être bien gouverné, mais de ne pas reconnaître de supérieur, d’avoir le sentiment qu’il se gouverne lui-même. Les fonctions publiques doivent donc rester ouvertes à tous. »

Son jugement désabusé ne le conduit pas encore à une détestation de la démocratie, mais à une justification des systèmes oligarchiques : il faut à tout le moins brider les démocraties pour que les experts soient entendus. De ces lignes transparaît la défense d’une démocratie autoritaire ou technocratique : « Le premier devoir de la démocratie est de comprendre qu’elle doit se soumettre à la direction des plus capables », dit encore le professeur de droit, dans une formule que ne contrediraient pas aujourd’hui nombre de hauts fonctionnaires de Bercy.

À l’époque, Joseph Barthélemy n’est pas le seul à professer ce genre d’idées. Au même moment, lors de son discours de réception à l’Académie française, le 24 janvier 1918, le philosophe Henri Bergson (1859-1941) enfonce le clou : « Comment se recruterait, comment se constituerait en classe dirigeante et en conseil de gouvernement cette aristocratie nouvelle, toujours à renouveler, du talent, de la compétence, et surtout du caractère ? Tout le problème de l’organisation de la démocratie est là ; nous ne l’avons pas résolu. » Puis, rendant hommage à celui dont il va occuper le fauteuil, Émile Ollivier (1825-1913), qui dirigea l’un des derniers gouvernements du Second Empire, il a cette formule révélatrice : « Si ç’avait été la République, il l’aurait voulue autoritaire. Puisque c’était l’Empire, il le voulait libéral. »

Dans un livre collectif intitulé Serviteurs de l’État (« L’espace de l’histoire », La Découverte, Paris, 2000), les universitaires Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert montrent à quel point cette conception élitiste est partagée par nombre d’intellectuels, et peu combattue. Tout juste mentionnent-ils la réplique du philosophe Jean Lacroix (1900-1986) dans la revue Esprit : « La démocratie est la lutte contre toute élite qui voudrait s’attribuer l’autorité sur autrui en vertu de sa puissance propre, que ce soit l’élite de la naissance, de l’argent ou même de l’intelligence. »

Ces plaidoyers pour un pouvoir technocratique prennent une telle ampleur à la fin de la Première Guerre mondiale qu’ils vont déboucher sur plusieurs regroupements. Un industriel français, Ernest Mercier (1878-1955), fondateur de la Compagnie française de pétrole (l’ancêtre du groupe Total), lance ainsi en 1925 un mouvement qu’il baptise le Redressement français. Selon lui, son organisation est apolitique et a pour ambition de proposer des réformes pragmatiques pour le pays. Mais derrière cette posture se cache un courant profondément anticommuniste et élitiste. Dans le livre collectif évoqué, l’historien Olivier Dard rappelle aussi cette sortie d’Ernest Mercier dans La Revue des deux mondes : « Il n’est pas de pays au monde où les hommes d’élite soient aussi démunis d’influence que chez nous. »

Fondé quelques années plus tard par des polytechniciens dans le prolongement de la crise de 1929, une autre association, baptisée X-Crise, va elle aussi flirter avec des conceptions voisines, mais sans les accents les plus populistes ou antiparlementaires du Redressement français.

Les idées de Joseph Barthélemy sont bien populaires dans certains cercles : parmi ceux qui ont été ses étudiants, comme Michel Debré, mais aussi dans l’industrie et la finance. Le plus étonnant, c’est que son influence se prolonge à la Libération. Fréderic Saulnier, un universitaire qui a consacré une étude au professeur de droit, démontre que des courants politiques ultérieurs, dont le RPF du général de Gaulle, se sont imprégnés des idées du professeur Barthélemy (Joseph Barthélemy (1874-1945) : la crise du constitutionnalisme libéral sous la IIIRépublique, Éditions LGDJ, Paris, 2004). La Fondation Charles-de-Gaulle, qui veille à la mémoire du Général, s’attarde elle-même longuement sur son site Internet sur cette filiation, au demeurant logique, entre la doctrine élitiste du professeur de droit et la doctrine gaulliste. Évoquant la création de l’ENA supervisée par Michel Debré, elle note d’abord qu’à la Libération ses idées prennent en compte « toute une tradition intellectuelle et juridique » bien antérieure. Parmi ceux qui ont installé cette tradition, elle mentionne Henri Chardon (1861-1939), un conseiller d’État qui, dans l’entre-deux-guerres, professe des idées proches de celles de Joseph Barthélemy. Dans un livre, dont le titre à lui seul établit le cousinage, L’Organisation d’une démocratie : les deux forces, le nombre, l’élite, publié en 1921, il écrit que la France doit désormais, sous peine de périr, « organiser l’action », c’est-à-dire : « organiser rationnellement et démocratiquement la force administrative, la force de l’élite appelée, sous le contrôle du nombre, à conduire les hommes vers leurs destinées ».

La Fondation Charles-de-Gaulle cite encore Barthélemy, qui possédait, dit-elle, « une grande influence sur ses élèves et notamment sur Michel Debré ». Elle en conclut que l’ENA, telle que la crée Michel Debré, est « une institution conforme au tempérament de Charles de Gaulle [...]. L’École nationale d’administration a été, dès l’origine, une institution gaullienne ». Avant d’ajouter : « De Gaulle croyait aux élites. Et à la sélection la plus sévère. »

Voilà le principal paradoxe de la création de l’ENA à la Libération – ou le quiproquo auquel elle donne lieu. Beaucoup y voient l’aboutissement d’un combat mené en vain depuis près d’un siècle par de grands républicains. Mais, pour De Gaulle, l’école sera la cheville ouvrière de l’État, tel qu’il le conçoit, et qui prendra véritablement forme après son accession au pouvoir en 1958. Dès le 16 juin 1946, lors de son célèbre discours de Bayeux, De Gaulle annonce que ce dont il rêve pour la France, c’est d’un État fort – on y devine par avance les contours de la Constitution autoritaire de la VRépublique, façonnée par Michel Debré. Et le Général dira plus tard aux étudiants de l’ENA, lors d’un discours du 17 novembre 1959, que leur école avait été précisément façonnée dès la Libération, de telle sorte qu’elle corresponde au projet constitutionnel dont il était porteur. « Rien n’est possible si les pouvoirs n’ont pas à leur disposition une administration qui soit adéquate à ces pouvoirs mêmes ; et c’est là que s’est posée, dès 1945 et en prévision de ce qu’un jour nécessairement les pouvoirs devraient être, la question de l’École nationale d’administration. »

En somme, à l’État autoritaire devra correspondre une École nationale d’administration s’inspirant de la même philosophie, ayant pour vocation de former les élites d’une démocratie non pas tempérée mais encadrée. Le détournement du projet républicain est d’autant plus spectaculaire que la nationalisation de l’École libre des sciences politiques est de pure forme : l’enseignement n’est quasiment pas modifié et Sciences Po continue d’être le lieu de formation des enfants de la grande bourgeoisie. Le projet visant à supprimer l’Inspection des finances tourne court sous la pression de multiples lobbies, dont l’Inspection, mais aussi sous celle de Maurice Thorez.

La création de l’ENA se déroule dans les plus mauvaises conditions. C’est une machine à produire une oligarchie triomphante et, plus de soixante-dix ans plus tard, la France en paye le prix fort, puisque cette oligarchie détient tous les leviers des pouvoirs, politiques et économiques.

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