Les sulfureuses privatisations d’Emmanuel Macron

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Le gouvernement envisage 10 milliards d'euros de privatisations. Même s'il s'agit de financer l'innovation, le projet a de quoi inquiéter. Car il n'y a plus grand-chose à céder, hormis des entreprises stratégiques ou des services publics. Le profit s'imposera-t-il à l’intérêt général?

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Même si le gouvernement n’a encore donné que très peu de détails sur les privatisations qu’il envisage pour la durée du quinquennat, deux raisons majeures font craindre qu’elles ne soient les plus controversées que la France ait jamais connues. D’abord, la France a déjà abandonné aux appétits privés les sociétés industrielles, financières et commerciales qu’elle contrôlait et ne détient plus dans certains de ces groupes que des participations minoritaires. L’essentiel des futures cessions d’actifs pourrait donc porter sur des biens d’un autre type : des « biens communs », comme disent les économistes, c’est-à-dire des entreprises qui assument des missions de service public. Ensuite, si le passé parle pour l’avenir, les privatisations conduites par Emmanuel Macron du temps où il était ministre de l’économie constituent  un très mauvais présage pour les futures opérations.

Bruno Le Maire a présenté mercredi, lors d'un discours à l'occasion de « la soirée de l'attractivité » au Cercle de l'Union interalliée, à Paris, la philosophie générale du projet, consistant à engager « d’importantes cessions d’actifs » pour apporter quelque 10 milliards d’euros à un fonds qui devrait servir à financer l’innovation. « Nous mettrons dix milliards d'euros à disposition pour financer l'innovation et, en particulier, l'innovation de rupture », a expliqué le ministre, avant d’ajouter : « Ces dix milliards d'euros seront financés par la cession d'actifs de l’État dans un certain nombre d'entreprises, qui seront placés et rapporteront les moyens financiers nécessaires pour financer l'innovation. […] J'assume d'annoncer d'ici quelques mois des cessions d'actifs importantes dans les entreprises publiques, qui permettront au contribuable de savoir que son argent est placé pour le futur et non pas pour le passé. »

Lors de la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait déjà annoncé son intention de créer un fonds pour l’innovation disposant d’une force de frappe de 10 milliards d’euros, constitué grâce aux dividendes empochés par l’État en provenance des groupes dans lesquels il détient des participations et aux ressources générées par des cessions d’actifs publics. Bruno Le Maire n’a donc fait que réciter le nouveau catéchisme élyséen.

Il y a beaucoup à craindre des privatisations à venir. La première raison coule de source : la France a tellement privatisé dans le passé que les entreprises qui sont encore dans le giron public sont d’un type particulier. Il y a d’abord eu la première grande vague de privatisations des années 1986-1988, avec une cascade de ventes au privé de ce que l’on appelait à l’époque des « bijoux de famille », essentiellement des géants de l’industrie ou de la finance : Saint-Gobain, CGE, Matra ou encore Suez pour l’industrie ; Paribas, CCF ou Société générale pour le secteur de la banque ; et encore TF1 ou Havas pour la communication…

Après un moment célèbre de pause, celui du « ni-ni » (ni nationalisation ni privatisation) édicté par François Mitterrand pour son second septennat, la fureur des privatisations a repris dès 1993, avec des cessions partielles ou totales : celles de BNP, d’Elf, de Rhône-Poulenc ou encore de la Seita, organisées par le gouvernement d’Alain Juppé ; puis celles des AGF, de Pechiney, d’Usinor-Sacilor, de Renault ou encore de Bull, également mises en œuvre par le gouvernement d’Alain Juppé…

On a cru, lors de l’alternance de 1997, que le nouveau premier ministre, Lionel Jospin, respecterait son engagement d’interrompre les privatisations. Or il a davantage privatisé que ses prédécesseurs (lire Lionel raconte (assez mal) Jospin), ouvrant leur capital ou cédant totalement au privé des entreprises comme Air France, Eramet, le GAN, etc. Lionel Jospin a aussi commencé à privatiser des biens d’un autre type : en engageant l’ouverture du capital hautement symbolique de France Telecom, qui à l’époque était considéré comme une entreprise assumant des missions de service public ; puis en lançant la scandaleuse privatisation des autoroutes, bradant ainsi les missions d’aménagement du territoire induites par ces sociétés ; et bradant aussi l’intérêt public, puisque ces sociétés ont été abandonnées au privé au moment précis où elles devenaient hautement rentables.

Le jackpot des autoroutes, dont les finances publiques auraient eu tant besoin, a été cédé au privé au pire des moments. Et cela a continué, avec des cessions des compagnies d’autoroutes, des décombres de la société Thomson ou encore de ceux du Crédit lyonnais, sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Ayant de moins en moins d’entreprises à privatiser, Dominique de Villepin, lui, a poursuivi la cession des autoroutes et a engagé la privatisation d’autres services publics : ceux du gaz et de l’électricité, avec l’ouverture du capital de GdF puis d’EDF.

Après la tempête financière qui durant tout le quinquennat de Nicolas Sarkozy a rendu beaucoup trop hasardeuse toute opération de privatisation, le ballet des privatisations a repris avec François Hollande, aidé en cela par son ministre de l’économie, un certain… Emmanuel Macron. Avec notamment la mise en vente de plusieurs aéroports, dont ceux de Toulouse, Lyon et Nice.

Plus les années ont passé, plus les privatisations ont soulevé de polémiques. Privatiser, par exemple, une société gestionnaire d’un aéroport n’a pas grand-chose à voir avec la cession au privé d’une banale société marchande. Dans le premier cas, la société publique a des missions d’intérêt public. Prenons, à titre d’illustration, la société gestionnaire de l’aéroport de Toulouse-Blagnac : quand le ministre de l’économie a décidé de sa privatisation, il a pris un risque considérable, pour au moins deux raisons. Parce que, dans l’économie régionale, l’aéroport a une fonction évidemment décisive, et il apparaît très contestable que l’État abandonne cette fonction de régulation à des appétits privés. Ensuite, l’aéroport de Toulouse est l’un des plus enclavés en Europe à l’intérieur d’une grande métropole. La société qui le gère doit donc être soucieuse des exigences environnementales (nuisances sonores, etc.). En somme, abandonner au privé de semblables sociétés, c’est évidemment compromettre la sauvegarde de l’intérêt public.

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