Macron : à droite toute ! Parti pris

Présidentielle : un débat politique en perdition

Des propositions d’Arnaud Montebourg sur l’immigration aux contorsions de la droite LR face à Éric Zemmour, en passant par les caricatures de certains ministres, le confusionnisme a kidnappé la campagne présidentielle. Emmanuel Macron laisse faire, dans l’espoir d’une réélection.

Ellen Salvi

7 novembre 2021 à 19h21

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Il arrive de plus en plus souvent qu’une interview politique donne envie de se pincer pour être bien sûr que toute cette mascarade n’est pas juste un mauvais cauchemar. Quelques peaux en ont fait les frais, dimanche 7 novembre, en écoutant l’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg, candidat à l’élection présidentielle, parler d’intégration et d’immigration au micro du « Grand Jury » RTL-LCI-Le Figaro.

Entre autres réjouissances, le candidat autoproclamé de la « remontada » a proposé de bloquer les transferts d’argent privé d’étrangers – via Western Union – vers les pays « qui refusent de reprendre » leurs ressortissants, « immigrés clandestins et illégaux sur notre territoire », « qui sont, a-t-il jugé bon d’ajouter, souvent des délinquants ». Cette idée n’est pas nouvelle puisqu’elle avait déjà été avancée, il y a quelque temps, par Éric Zemmour et Marine Le Pen.

Arnaud Montebourg au “Grand Jury”, le 7 novembre. © Capture d’écran LCI

Elle a vivement fait réagir certains soutiens des précédentes campagnes d’Arnaud Montebourg, consternés par l’évolution de ce pan de son projet politique. L’ancien ministre socialiste le dit et le répète : il considère Éric Zemmour comme « un personnage extrêmement dangereux » et a même récemment lancé « un appel à tous ceux, des communistes aux gaullistes, qui ont en héritage la France libre et le Conseil national de la Résistance à aller à Colombey-les-Deux-Églises pour former un mur du silence et [le] faire taire ».

Il n’en demeure pas moins que sa dernière proposition, et plus largement la ligne qu’il tient depuis son entrée en campagne, viennent alimenter le confusionnisme ambiant qui règne désormais sur le débat public. La perte de sens a kidnappé la campagne présidentielle. Depuis que les discussions tournent inlassablement autour des antiennes de l’extrême droite, les responsables politiques ne savent plus quoi faire pour se faire entendre.

Écouter cet article

© Mediapart

Depuis deux mois, poussés par des commentateurs dont la responsabilité est tout au moins aussi grande, ils collent aux idées les plus rances, convaincus que cette seule fuite en avant permettra de ramener les classes populaires dans leur giron. Certains en viennent même à débattre sérieusement du « grand remplacement », de la peine de mort, des prénoms du calendrier chrétien ou du rôle de Pétain sous l’Occupation.

Les discours antisémites, xénophobes et racistes s’installent comme des évidences. Chacun brandit des étiquettes – tantôt celle du « gaullisme », tantôt celle du « wokisme » – dans un jeu de « Kamoulox » géant. Les opinions ont remplacé les faits. Par grand beau temps, Éric Zemmour dit qu’il pleut, les autres responsables politiques cherchent les nuages et Emmanuel Macron regarde la météo.

La présidente du Rassemblement national (RN) Marine Le Pen est qualifiée de « femme de gauche » par le polémiste, tandis que la droite dite traditionnelle considère que ce dernier n’est ni raciste ni d’extrême droite. Le patron des Républicains (LR), Christian Jacob, juge même qu’il est « utile au débat public », quand le président du Sénat, Gérard Larcher, estime qu’il « aborde de vraies questions »le même Gérard Larcher répétant aussi à qui veut l’entendre qu’« Emmanuel Macron n’est pas un homme politique de droite ».

Pendant ce temps, Arnaud Montebourg affirme que « la peur du grand remplacement est peut-être irrationnelle, mais [qu’]elle correspond à un certain nombre de phénomènes » ; la secrétaire d’État chargée de la jeunesse, Sarah El Haïry, explique que ce qui l’« effraie, encore plus que Zemmour, c’est les discours intersectionnels du moment » ; et son collègue chargé des transports, Jean-Baptiste Djebbari, indique que le polémiste « pose des débats intellectuels qui sont assez intéressants ».

Quant à Emmanuel Macron, il ne dit pas un mot et préfère jouer sur les symboles et les commémorations. À peine a-t-il glissé, fin septembre, que « notre identité ne s’est jamais basée sur le rétrécissement, à des prénoms ni à des formes de crispation ». Depuis lors, ses soutiens se divisent, à coups de off distillés dans la presse, sur l’attitude à adopter face à ce déferlement de haine. Certains prônent l’attaque frontale quand d’autres assurent que « la diabolisation n’a jamais endigué la montée de l’extrême droite ».

Incapable de proposer un imaginaire qui ne sente pas le renfermé, le pouvoir a lui aussi choisi, depuis plusieurs mois, de coller à la droite la plus extrême, en répondant à chacune de ses provocations. D’une candidate voilée aux départementales de l’Hérault aux graffitis d’un hall d’immeuble à Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne), en passant par une campagne du Conseil de l’Europe, la moindre polémique Twitter devient un fait politique.

À condition, bien sûr, qu’elle ait d’abord fait réagir Éric Ciotti, Valérie Boyer, Marine Le Pen, Jordan Bardella ou Éric Zemmour. En revanche, quand StreetPress révèle une vidéo dans laquelle des soutiens du polémiste tirent sur des caricatures de juifs, de musulmans et de Noirs, quelques rares voix s’élèvent dans la majorité, mais pas une seule du côté du gouvernement et, a fortiori, du ministère de l’intérieur, où des préfets se forment auprès de CNews dans l’indifférence générale.

Emmanuel Macron, le 27 octobre. © Michel Euler/Pool/AFP

Les sondages et les stratégies à quatre sous ont fait voler en éclats tous les repères. La gauche court après la droite qui court elle-même après l’extrême droite. Dans ce maelström politique, la moindre expression dissonante est caricaturée, méprisée, délégitimée. Certains membres du gouvernement et de la majorité continuent de renvoyer dos-à-dos « les identitaires d’extrême droite et […] les indigénistes et Europe Écologie-Les Verts », sans jamais être corrigés.

D’autres peuvent sombrer dans des polémiques sans fin sur l’« islamo-gauchisme », juger Marine Le Pen « trop molle », recycler le vocabulaire de l’extrême droite, débattre avec Éric Zemmour, ou plonger dans le populisme le plus abouti en disant préférer « le bon sens du boucher-charcutier de Tourcoing » aux enquêtes de victimisation de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), personne ne leur dira jamais rien.

Personne, à commencer par Emmanuel Macron, qui réfléchit en parts de marché et voit là une façon de draguer une partie de l’électorat. Pour convaincre l’autre, il ne dit rien et se contente d’observer le débat public se transformer gentiment, mais sûrement en dépotoir, afin que les peurs – et leur corolaire du vote utile, déjà à l’œuvre en 2017 – gagnent les esprits. Ce laisser-faire est un piège. Un piège tellement grossier qu’il faudrait, là encore, se pincer pour y croire.

Ellen Salvi


563 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne