Plongée dans la complexité des inégalités mondiales

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Les éditions La Découverte publient la traduction française de l’ouvrage d’un des plus grands spécialistes des inégalités, Branko Milanović. Un texte dense et riche, nécessaire à la compréhension d’un des sujets les plus brûlants du moment.

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Si l’on devait définir la principale fonction d’un ministre de l’économie, ce serait de donner le sens du vent, de saisir l’air du temps. Non pas tant par ses actes, du reste, que par ses paroles. Bruno Le Maire est, de ce point de vue, un magnifique exemple et un bon baromètre de ce qui est à la mode en économie. Celui qui, pendant sa campagne de la primaire de droite, et au début de sa présence à Bercy, n’avait que la compétitivité à la bouche, celui qui, à l’été 2017, haussait les épaules lorsque l’on évoquait les effets redistributifs négatifs de la politique du gouvernement, celui qui refuse toujours de rétablir l’ISF ou de modifier l’impôt sur les successions, a formé un vœu « pour le capitalisme » le 28 janvier dernier : « Je souhaite que nous construisions un capitalisme nouveau, capable de lutter contre les inégalités. »

La « courbe de l’éléphant », sa signification et ses limites

Laissons Bruno Le Maire dans son bureau de Bercy, mais ses propos nous confirment au moins que, désormais, la question des inégalités est au cœur du débat économique. Ce phénomène est relativement récent et il est devenu réellement central avec la grande crise entamée en 2007. Parmi ceux qui, auparavant, ont contribué à faire émerger ce problème, on trouve Branko Milanović, formé en Yougoslavie et économiste en chef de la Banque mondiale de 1994 à 2001. Son dernier ouvrage, publié en anglais en 2016, paraît le 7 février dans sa traduction française aux éditions La Découverte, sous le titre Inégalités mondiales – Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances.

L’apport principal de Branko Milanović à la question des inégalités est d’avoir tenté de quantifier les inégalités mondiales au niveau des ménages. De ce travail est ressorti un graphique qui est devenu un symbole, et qui est d’ailleurs en couverture de cette version française : celui de « l’éléphant ». De quoi s’agit-il ? Pour apprécier l’impact de la mondialisation sur les inégalités, l’auteur évalue, pour chaque fraction de la population classée par niveau relatif de revenus (des 1 % les plus pauvres aux 1 % les plus riches), la croissance de ces revenus entre 1988 et 2011. Et l’on constate alors que la courbe obtenue ressemble à un éléphant à la trompe relevée.

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Cette courbe se lit de cette façon : les perdants de la période de mondialisation sont ceux qui sont entre le 75e et le 90e centile de revenus, c’est-à-dire ceux qui ont des revenus compris entre les 10 % et les 25 % les plus élevés. Ces perdants ont vu leurs revenus croître très faiblement, voire stagner au cours de ces vingt dernières années. Ils représentent la classe moyenne et la classe la moins aisée des pays avancés. On l’oublie souvent, mais les travaux de Milanović montrent aussi que les 10 % les plus pauvres sont également les grands oubliés de la croissance de la mondialisation, même si leur situation relative s’est un peu plus améliorée que celle des ménages décrits précédemment.

Les grands gagnants sont ceux dont les revenus sont compris entre le 40e et le 60e décile, donc ceux dont les revenus sont compris entre les 40 % et les 60 % les plus élevés. Ces gagnants représentent ce que Branko Milanović appelle la « classe moyenne émergente », issue des pays asiatiques en forte croissance comme la Chine, l’Indonésie, le Vietnam ou l’Inde. Mais il y a d’autres grands gagnants : les 1 % les plus riches, la « trompe relevée », qui voient leurs revenus progresser presque autant que cette classe moyenne.

Cette « courbe de l’éléphant », qui est le premier graphique de l’ouvrage, est devenue mythique parce qu’elle illustre parfaitement les effets de la nouvelle organisation économique mondiale : le transfert de la production de biens vers la zone asiatique a renforcé le milieu de la répartition des revenus mondiaux en affaiblissant le dernier quart, issu de pays qui ont transféré cette production. Mais les très fortunés ont échappé à cette règle par deux biais, notamment en raison de la financiarisation de l’économie.

Cette courbe ne saurait cependant résumer le propos de Branko Milanović. Car si la classe moyenne émergente a vu sa situation s’améliorer, les grands gagnants en termes absolus sont bien évidemment les 1 % les plus riches, qui regroupent à la fois les plus riches des pays avancés et les « nouveaux riches » des émergents. « La croissance a été bien plus concentrée qu’auparavant sur les super-riches », explique l’auteur. En 2010, 15,7 % du revenu disponible mondial revient à ce pour cent. Mais Branko Milanović signale que, compte tenu du « patrimoine caché » et de la sous-estimation chronique des revenus de ces très riches grâce aux paradis fiscaux, la réalité pourrait être encore plus inégalitaire et ce pour cent pourrait, in fine, recevoir jusqu’à 29 % des revenus mondiaux. Cela supposerait un éléphant avec une trompe beaucoup plus relevée et un dos moins élevé.

Et, comme le souligne l’auteur, plus les revenus sont hauts, plus la concentration de richesse est élevée. Ceux qu’il appelle les « vrais ploutocrates mondiaux », les 1 426 milliardaires (soit approximativement 0,000002 % de la population mondiale) recensés par Forbes, pourraient ainsi concentrer 2 % des richesses mondiales. Leur poids en termes de richesse est donc un million de fois supérieur à leur poids réel dans la population. Et, entre 1987 et 2013, leur richesse a progressé deux fois plus vite que le PIB mondial.

Les inégalités mondiales et les migrations

Aujourd’hui, au niveau mondial, la question des inégalités est donc très complexe et l’ouvrage ne tente pas de minimiser cela. D’une part, on assiste à une baisse globale des inégalités, ce qui est néanmoins un phénomène d’abord asiatique s’expliquant par le poids de l’Inde et de la Chine dans la population mondiale. Mais d’autre part, cette réduction générale des inégalités tranche avec leur creusement au niveau national, qui se retrouve dans cette insolente richesse des plus riches. Le rôle des inégalités nationales reste cependant « secondaire » pour l’instant, car, comme l’explique Branko Milanović, les inégalités entre pays demeurent beaucoup plus élevées que les inégalités à l’intérieur des pays. En d'autres termes, les inégalités selon le lieu restent beaucoup plus fortes que les inégalités selon la classe, qui étaient le phénomène dominant au début du XIXe siècle.

Concrètement, ce phénomène se traduit par l’existence d’une « prime de citoyenneté » : selon le lieu de naissance, on se situe à un endroit précis de la distribution mondiale des revenus. Branko Milanović quantifie cette prime en prenant comme référence le pays le plus pauvre du monde, la République démocratique du Congo (RDC). La prime de citoyenneté des États-Unis est de 9 200 % en moyenne et de 7 100 % pour la Suède. Cette prime existe à tous les niveaux de la distribution des revenus : pour les 10 % les plus pauvres, elle est même de 10 400 % pour la Suède ; pour les 10 % les plus riches, elle reste de 4 600 %. Ces chiffres colossaux montrent que les inégalités mondiales demeurent des inégalités géographiques. Certes, le phénomène tend à se réduire depuis les années 1970, mais il demeure très important d’un point de vue historique. Si la tendance actuelle se poursuit, alors les inégalités de lieux devraient avoir tendance à se réduire et ce seront alors les inégalités de classes qui reprendront de l’importance.

On en est cependant encore loin. Et naturellement, cette prime de citoyenneté alimente les migrations internationales. « Les habitants des pays pauvres ont la possibilité de doubler, tripler ou décupler leur revenu réel en partant dans un pays riche », explique Branko Milanović. Aujourd’hui, on pourrait se situer au comble des tensions induites par cette situation. Lorsque les écarts de revenus sont immenses et qu’une partie notable de la population mondiale vit dans la pauvreté absolue, les contacts entre le monde de l’extrême pauvreté et celui de l’opulence sont faibles. La migration est une option moins envisagée et même moins possible. Mais lorsque les individus deviennent moins pauvres, ils entrent en contact avec la réalité des inégalités et peuvent ainsi envisager la migration. Le phénomène peut se poursuivre jusqu’à ce que les inégalités de lieux soient remplacées par les inégalités de classe. Ce moment de l’entre-deux est précisément le nôtre. Et c’est pourquoi la croissance du nombre de migrants a doublé entre la décennie de 1990 et celle de 2000.

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