Immigration sahélienne: l'enquête et la controverse

En terre étrangère, le nouveau livre du sociologue Hugues Lagrange vient compléter son précédent ouvrage, Le Déni des cultures, qui a suscité une forte polémique en établissant un lien entre la délinquance des adolescents issus de l'immigration et leurs origines ethniques et culturelles. Mediapart lui a demandé de débattre avec Cris Beauchemin, chercheur à l'Ined et spécialiste des migrations venues d’Afrique de l’Ouest.

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Monographie statistique consacrée au décrochage scolaire et à la délinquance des jeunes issus de l’immigration dans la vallée de la Seine en Île-de-France, Le Déni des cultures (Seuil), du sociologue Hugues Lagrange, a suscité, il y a deux ans, la controverse comme rarement pour un ouvrage de chercheur. En établissant des corrélations, qui en finissent par devenir explicatives, entre les origines ethniques et culturelles et ce qu’il appelle les « inconduites », l’auteur a conforté, à son corps défendant répète-t-il, les détracteurs d’une immigration jugée massive, incontrôlée et inadaptée à la société française. Paru à la rentrée 2010, dans le contexte délétère du débat sur l’identité nationale et du discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy, le livre a été utilisé par ceux qui cherchent à établir un lien immigration et délinquance.

Hugues Lagrange, à gauche, et Cris Beauchemin Hugues Lagrange, à gauche, et Cris Beauchemin

Hugues Lagrange ne nie pas les déterminants économiques et sociaux, découlant des inégalités structurelles et des discriminations, mais ils apparaissent au second plan. Pour les migrants africains venus du Sahel, les traits « culturels » retenus sont le plus souvent connotés négativement : il décrit des familles nombreuses, parfois polygames, dans lesquelles les femmes sont isolées, dominées par leur mari et peu écoutées par leurs enfants, notamment leurs fils, tandis que les pères, tournés vers le pays d’origine, sont volontiers violents et autoritaires, sans toutefois parvenir à exercer leur autorité.

Évoquant une « sous-culture spécifique des familles originaires d’Afrique noire dans les cités », il indique observer une « involution des mœurs ». « Je décris la synergie, à mon sens négative, sur les plans social et moral ainsi que ses conséquences à l’échelle locale de cette culture de la pauvreté », précise-t-il.

Empruntant à l’histoire et à l’anthropologie, le dernier ouvrage d’Hugues Lagrange, En terre étrangère (Seuil), est un complément du précédent. Sans lâcher sa loupe, il a sélectionné des témoignages de migrants sahéliens de la première génération vivant à Mantes-la-Jolie ou aux Mureaux, organisés selon les thématiques construites dans Le Déni des cultures (ségrégation entre les sexes, violences et domination masculines, solitude et isolement des femmes).

À l’occasion de la parution de ce livre, Mediapart a voulu comprendre les enjeux sous-tendus par ces travaux et les confronter à l’analyse du chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined) Cris Beauchemin. Ce spécialiste des migrations venues d’Afrique de l’Ouest a été associé à l’enquête TeO (Trajectoires et Origines), réalisée entre septembre 2008 et février 2009 auprès de 22 000 personnes, portant sur l’intégration des migrants et de leurs enfants en France.

Huges Lagrange et Cris Beauchemin

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Cet entretien a été réalisé à Mediapart jeudi 7 mars. Il a été relu et amendé à la marge par les chercheurs à leur demande.