#MeToo: dans l’édition, «l’omerta est toujours puissante»

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Plus de trois ans après l’émergence du mouvement #MeToo, le milieu de l’édition semble encore hermétique à la prise de conscience collective qui s’est ensuivie. Entre-soi, précarité, pouvoir masculin… Des autrices et des éditrices analysent les ressorts d’une mécanique vieille comme la littérature.

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Alice Zeniter est consciente qu’elle parle d’un endroit privilégié. Un endroit où « la peur » de voir son à-valoir monter ou descendre au gré du bon vouloir d’un éditeur n’existe plus. Un endroit où l’on ne craint pas tellement de déplaire et de se « mettre hors jeu », en dénonçant tel ou tel agissement inapproprié. Un endroit où la « fragilité », économique, artistique, sociale, s’est atténuée au rythme des succès littéraires. L’autrice de L’Art de perdre et de Comme un empire dans un empire (Flammarion), lauréate de nombreux prix, se sent aujourd’hui à l’abri. Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas.

Quand elle a débarqué dans le milieu de l’édition, il y a une dizaine d’années, Alice Zeniter a immédiatement compris ce que beaucoup de femmes ont découvert, avant et après elle : un monde perclus d’inégalités de genre, où les hommes continuent de concentrer tous les pouvoirs, des postes de direction aux jurys littéraires. Elle avait 20 ans, elle voulait être Joyce, on lui répondait qu’elle avait de beaux yeux. « J’ai très tôt réalisé que j’avançais avec “ma chatte en travers de la gueule” », dit-elle, en citant une expression de Virginie Despentes dans King Kong Théorie (Grasset).

Manifestation à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, à Toulouse. © Alain Pitton/NurPhoto via AFP Manifestation à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, à Toulouse. © Alain Pitton/NurPhoto via AFP

Des remarques sur son physique, des conseils sur ses tenues vestimentaires, des sous-entendus qui n’avaient rien de littéraire… L’autrice estime malgré tout avoir été « protégée du sexisme des hommes » grâce aux femmes avec lesquelles elle a travaillé. « Dès qu’il y avait un risque, un journaliste connu pour être un peu lourd ou autre chose, j’étais prévenue », raconte-t-elle. Parce qu’en règle générale, les femmes se parlent dans leur cercle professionnel. Elles savent. D’ailleurs, « tout le monde savait », écrivent une centaine d’entre elles – autrices, éditrices, illustratrices, traductrices… – dans cette tribune publiée sur le site de Libération, dans la foulée de notre enquête sur le patron des éditions Bragelonne, qui nie les faits.

Pourtant, « il en a fallu du temps, pour que le premier #MeToo de l’édition émerge », poursuivent-elles. Comment expliquer un tel retard ? Pour l’autrice et ex-éditrice Laure Limongi, la réponse est à chercher du côté « vieille France » du milieu littéraire parisien. « Beaucoup de gens qui y gravitent pensent qu’ils sont au-dessus de tout ça, indique-t-elle. Parce que nous, on lit Sade, on prône la liberté sexuelle et la liberté tout court… Il y a une soi-disant complexité de la pensée qui dépasserait toutes les questions auxquelles le reste de la société est confronté. » C’est ce que sa consœur Anne-Charlotte Sangam qualifie d’« aura intellectuelle ». D’autres parlent de « vernis ».

Un vernis qui a commencé à se craqueler début 2020, après la publication du livre de Vanessa Springora, Le Consentement (Grasset), dans lequel l’actuelle directrice des éditions Julliard racontait à la première personne l’emprise, les manipulations et les atteintes sexuelles dont elle dit avoir été victime, à l’âge de 14 ans, de la part de l’écrivain Gabriel Matzneff. L’onde de choc avait aussi rattrapé un éditeur de Gallimard, dont le siège avait été perquisitionné. « Le cas Matzneff a suscité l’indignation, pouvait-on lire dans cette tribune publiée à l’époque et signée par différentes figures du milieu, dont les écrivaines Léonora Miano et Valentine Goby. On aurait pu attendre qu’il soulève des interrogations plus larges sur les violences sexuelles et sexistes dans l’édition. On a davantage entendu les réactions hostiles de certains. »

C’est aussi le souvenir que garde Alice Zeniter des discussions qui ont suivi l’émergence du mouvement #BalanceTonPorc à l’automne 2017. « J’ai entendu des hommes critiquer ce mouvement en regrettant qu’on ne puisse plus draguer, affirme-t-elle. La façon dont ils en parlaient était terrible. J’étais atterrée. Je me suis dit : on est un milieu culturel, renseigné, éduqué, et pourtant, certains s’y comportent encore comme les beaufs les plus bornés. » L’autrice pensait elle aussi que les choses bougeraient davantage après l’affaire Matzneff. Elle a été surprise que ce ne soit pas le cas. De fait, « le confinement a écrasé toutes les initiatives », souligne Caroline Laurent, autrice de la fameuse tribune.

Comme plusieurs autres femmes, cette ancienne directrice littéraire chez Stock, aujourd’hui à la tête d’une agence éditoriale indépendante, avait témoigné de ses premiers pas dans l’édition, dans cette enquête de France Info. Elle y évoquait notamment le souvenir de cet « auteur connu » qui avait tenté de l’embrasser de force et plaqué ses mains sur sa poitrine. « J’avais été sidérée, raconte-t-elle à Mediapart. C’est comme un rideau qui vous tombe dessus. À l’époque, je n’avais même pas pensé à en parler ouvertement. Mes supérieurs auraient peut-être ricané. » Aujourd’hui, il n’est plus question de se taire. « Avec #MeToo, je me rends compte que j’ai accepté beaucoup trop de choses il y a 15 ans », glisse aussi Laure Limongi.

Cette dernière avait 20 ans quand elle a commencé à travailler dans l’édition. Elle parle d’une « ambiance sexualisée en permanence », de ces dîners et de ces fêtes où il n’est pas rare de jouer son avenir professionnel, de ces petites phrases lâchées l’air de rien (un jour, un auteur : « C’est quoi votre taille de soutien-gorge ? Un 90C, non ? » ; une autre fois, un éditeur : « Allez, viens sur mes genoux boire du chablis ! » ; puis, un collègue : « T’es habillée en pute, tu vas voir un journaliste ? »). « Je pense qu’on a toutes des histoires comme ça », souffle Caroline Laurent.

« L’omerta est toujours puissante, même si les choses évoluent petit à petit, observe l’éditrice. Les femmes se parlent davantage entre elles, mais malheureusement, au niveau des directions des groupes, y compris dans les services des ressources humaines, les choses restent verrouillées. » Alors même que le secteur du livre est massivement féminin – la part des femmes y travaillant était de 66 % en 2017 –, les postes de direction sont encore majoritairement occupés par des hommes. Selon le dernier rapport de l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication, seules 21 % des 14 plus grandes entreprises du livre étaient dirigées par des femmes au 1er janvier 2020.

Pour comprendre les raisons pour lesquelles l’édition a tant de retard sur le mouvement #MeToo, il faut aussi se pencher sur la précarité qui frappe le secteur. « C’est un milieu où il y a très peu de places, explique l’éditrice indépendante Anne-Charlotte Sangam, qui travaille dans le milieu depuis 16 ans. Quand vous demandez une augmentation, il y a toujours quelqu’un pour vous rappeler que la porte est grande ouverte. Alors dénoncer quelqu’un… » Surtout s’il s’agit d’« un auteur à succès, qui fait le chiffre de la maison », ajoute sa consœur Caroline Laurent. « La direction aura tendance à fermer les yeux et c’est la personne qui aura parlé qui sera en danger. Il y a un pouvoir symbolique lié au prestige. Un auteur qui vend des livres, c’est une poule aux œufs d’or. On ne risque pas de la tuer. »

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été interrogées par téléphone entre le 30 avril et le 5 mai, après le parution de notre enquête consacrée au patron des éditions Bragelonne. Lire ici son droit de réponse.