Soupçon d'emploi fictif: Marine Le Pen avait été alertée

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Des mails obtenus par Mediapart et
Marianne démontrent que Marine Le Pen a été informée de la situation problématique de son ancien conseiller Gaël Nofri, soupçonné d'avoir été rémunéré pendant la campagne de 2012 par un contrat « fictif ». La justice a été saisie de ce cas le 3 mars, dans l'affaire des assistants parlementaires du FN.

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Le cas de Gaël Nofri, ancien conseiller de Marine Le Pen, est désormais sur le bureau de la juge Claire Thépaut, chargée avec Renaud Van Ruymbeke de l'enquête sur les assistants parlementaires du Front national. Après les révélations de Mediapart et Marianne le 25 février, la magistrate a été saisie, le 3 mars, de ce nouveau soupçon d'emploi fictif. Il s'ajoute aux autres cas examinés dans le cadre de l'information judiciaire ouverte le 15 décembre dernier pour « abus de confiance », « escroquerie en bande organisée », « faux et usage de faux » et « travail dissimulé ». Sur la base des nouveaux éléments, Gaël Nofri a demandé à la justice d'être entendu.

Le cas de Gaël Nofri revêt une dimension particulière, puisqu'il se situe au carrefour de deux enquêtes judiciaires visant le Front national : celle du financement des campagnes frontistes de 2012, qui est renvoyée en correctionnelle, et celle, en cours, des assistants parlementaires européens du parti.

Au cœur de ce dossier, la rémunération de Gaël Nofri, un élu niçois de 31 ans, qui fut le conseiller de Marine Le Pen chargé des services publics pendant la campagne présidentielle en 2012. Ce souverainiste, qui a quitté en 2014 les rangs du Rassemblement bleu Marine pour rejoindre Debout la France, puis les Républicains, avait été embauché « pour la campagne présidentielle de Marine Le Pen » entre septembre 2011 et fin avril 2012. Il explique avoir fourni ce travail, mais il assure que le Front national l'aurait fait rémunérer par des contrats d'assistant au Parlement européen puis de « chargé d'étude » au cabinet de l’expert-comptable du FN, Nicolas Crochet. Sauf qu'il dit n'avoir mis les pieds ni à l'un, ni à l'autre.

C'est le témoignage qu'il a livré en septembre 2014 à la brigade financière, à Paris, où il s'est rendu de sa propre initiative. Son contrat au cabinet comptable de Nicolas Crochet a attiré l'attention des enquêteurs dans l'affaire du financement des campagnes de 2012, qui l'ont considéré comme « fictif ». Vieil ami de Marine Le Pen, Nicolas Crochet est l’expert-comptable qui vérifie les comptes des candidats frontistes depuis 2011, avec son cabinet Amboise Audit, mais aussi le tiers-payant du parti au Parlement européen – c'est-à-dire qu'il établit les contrats et bulletins de paie des assistants locaux des eurodéputés, leur verse leurs salaires, ainsi que les cotisations sociales en France, sur les fonds européens qu’il reçoit. 

Gaël Nofri. © Twitter / Gaël Nofri Gaël Nofri. © Twitter / Gaël Nofri
L'affaire des assistants parlementaires du FN amène aujourd'hui la justice à se pencher aussi sur la rémunération de Gaël Nofri par le Parlement européen. D'après nos informations, il existe bien un contrat d'assistant au nom du jeune Niçois à Strasbourg. Il y apparaît comme assistant local à temps partiel (17,5 heures par semaine) de Jean-Marie Le Pen, du 1er octobre au 31 décembre 2011, pour un salaire brut mensuel, charges comprises, de 8256 euros. Mais ce contrat n'aurait été transmis au Parlement que plusieurs mois plus tard, en 2012. 

Le problème : Gaël Nofri soutient n’avoir « jamais été assistant de Jean-Marie Le Pen, jamais, jamais ! » (écoutez son témoignage ci-dessous). S'il a bien été son directeur de campagne aux européennes, en 2014, l'élu niçois réfute avoir été son collaborateur parlementaire deux ans plus tôt. « Je n’ai évidemment jamais été au Parlement européen, ajoute-t-il. Et d’ailleurs, je n’ai jamais signé de contrat en ce sens. » Gaël Nofri assure aussi à Mediapart ne pas avoir touché l'argent de ce contrat de 2011. Ce document a-t-il pu être établi à son insu ? La justice comme le Parlement européen s'interrogent.

De son côté, le fondateur du FN fait répondre par son conseiller en communication, Lorrain de Saint-Affrique, que c'est un « contrat local » « pour lequel Gaël Nofri a transmis des notes sur des questions locales et européennes ». « Nous pourrons produire les notes qui correspondent à cela ». Pour le reste, il renvoie la balle : « S’il y a autre chose, cela relève de la responsabilité de Nofri ou des autres, mais pour ce qui concerne Jean-Marie Le Pen, il a fait le travail », fait-il répondre par la voix de Lorrain de Saint-Affrique. Au Front national, le vice-président, Louis Aliot, à l'époque directeur de campagne opérationnel, livre à Mediapart une réponse énigmatique : « Je tiens le dossier Nofri avec des perles… et avec tout le travail, l'affection et l'admiration qu'il portait à Jean-Marie Le Pen, puisqu'il était mon lien avec Jean-Marie à un moment où je ne parlais plus à Jean-Marie (agissait-il comme son assistant ?)… telle est la question… »

Mais c'est le rôle de la présidente du FN qui intrigue aujourd'hui. Des mails que Mediapart s'est procurés démontrent que Marine Le Pen et son compagnon, Louis Aliot, ont été alertés personnellement par Gaël Nofri en 2012 sur sa situation.

Mail adressé par Gaël Nofri à Marine Le Pen © Mediapart et Marianne Mail adressé par Gaël Nofri à Marine Le Pen © Mediapart et Marianne
Le 15 mai, alors que son contrat s'achève, le conseiller envoie un mail à la cheffe du FN, s'excusant de l'« ennuyer avec des affaires d'intendance ». Il lui expose le « problème » : « Nous avions prévu que mon contrat s'arrête à la fin du mois et qu'ensuite j'obtienne mes indémnités [sic] puis le chômage. Or, Nicolas [Crochet – ndlr] ne m'a toujours pas fait les fiches de salaire et le contrat en cours est caduc donc je ne peux prétendre au chômage pour le moment. » « De plus il m'informe que les indémnités étaient mensualisées et que donc je ne toucherai rien. Vous comprendrez sans doute, étant donné ce que je vous avais déjà expliqué, que cette situation n'est en rien tenable pour moi… », poursuit le conseiller dans ce mail, qu'il conclut d'un encouragement à sa patronne pour les législatives : « Bonne chance à Hénin, on pense tous à vous. »

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Gaël Nofri a été interviewé à plusieurs reprises au mois de février et début mars. Contacté, le vice-président du FN, Louis Aliot, nous a répondu qu'il « ne compt[ait] pas [nous] parler » et nous a transmis quelques commentaires par SMS, qui figurent dans l'article. 

Sollicitée plusieurs fois ces dernières semaines sur le contrat de son ex-conseiller Gaël Nofri, Marine Le Pen ne nous a jamais répondu, tout comme l'expert-comptable Nicolas Crochet. Face aux autorités judiciaires, celui-ci avait « expliqué avoir appris en mars 2012 que M. Nofri n’était finalement pas pris en charge par le Parlement européen », résument les juges dans leur ordonnance de renvoi, datée du 5 octobre 2016. « Il a refait les fiches de paie directement au nom de son cabinet afin, a-t-il expliqué, de ne pas le pénaliser. » Le tiers-payant chargé de rémunérer les assistants locaux du FN jusque fin 2011, le cabinet Revco, n'a pas non plus souhaité nous accorder d'entretien.

Cet article est le nouveau volet d’un travail d’enquête commun de plusieurs mois de Marine Turchi (Mediapart) et Mathias Destal (Marianne) sur le Front national.