Notre dossier : l’affaire des sondages de l’Élysée Enquête

Enregistrements Buisson : un sondage sur DSK au cœur de l'enquête

Mediapart a récupéré des enregistrements clandestins de Patrick Buisson. Ces bandes sont  entre les mains de la justice. Des extraits montrent comment l'Élysée de Nicolas Sarkozy a payé des sondages sans le moindre rapport avec la fonction présidentielle.

Mathilde Mathieu et Fabrice Arfi

9 avril 2014 à 18h31

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Il aura fallu très peu de temps pour que la justice mette la main sur les enregistrements clandestins de Patrick Buisson. Non pas sur la totalité – Nicolas Sarkozy peut provisoirement souffler – mais sur deux fragments captés par le dictaphone secret de l’ancien conseiller les 26 et 27 février 2011.

Après avoir reçu ces bandes « d'une source anonyme » à son cabinet, l'avocat de l’association Anticor, Me Jérôme Karsenti, vient en effet de les remettre au juge d’instruction Serge Tournaire, en charge de l’affaire dite « des sondages de l’Élysée » (comme le révèle Le Canard enchaîné dans son édition du 9 avril).

Patrick Buisson, ancien conseiller "Opinion" de Nicolas Sarkozy © Reuters

Il se trouve que Mediapart, grâce à une source extérieure au dossier, a également pu récupérer ces deux enregistrements volés (Le Canard enchaîné et le site Atlantico en avaient diffusé des extraits en mars dernier). Sur ces quatre heures de bandes, le magnéto glouton a consigné deux réunions stratégiques entre Nicolas Sarkozy et ses proches collaborateurs convoquées au pavillon de La Lanterne le 26 février 2011, puis le lendemain à l’Élysée, et consacrées au remaniement gouvernemental en cours (entre une boutade sur le panaris d’un conseiller et une saillie de Carla Bruni sur « le niqab c’est pas mal »).

Mais l’ancien journaliste d’extrême droite a aussi laissé tourner son dictaphone dans sa voiture, sur la route de La Lanterne, immortalisant à l’aller un conciliabule avec Franck Louvrier (le conseiller « Communication » du chef de l’État), au retour une causerie avec Jean-Michel Goudard (le conseiller « Stratégie »). Désormais sur le bureau du juge Tournaire, ces deux apartés vont lui offrir de quoi revivifier son dossier, qui avançait doucement – bien que les instituts OpinionWay, Ipsos, TNS et Ifop aient été visités par les enquêteurs en janvier et février derniers, d’après nos informations.

D’abord, comme nos confrères d’Atlantico l’ont déjà relevé, Patrick Buisson confie, installé sur le siège arrière, que Claude Guéant « se mouillait un petit peu » sur « les affaires auprès du parquet », en tant que secrétaire général de l’Élysée. Claude Guéant aurait-il fait pression sur des magistrats ? L’avocat d’Anticor, Me Jérôme Karsenti, va en tout cas demander dans les prochains jours que l’instruction sur les « sondages de l’Élysée », initialement ouverte sur des soupçons de « favoritisme » et de « détournement de fonds publics » dans les marchés d’études d’opinion, soit désormais élargie au « trafic d’influence ».

Ensuite, ces babillages en voiture dévoilent une seconde information d’intérêt public, qui mérite que Mediapart la décortique. Ce 26 février 2011, Patrick Buisson parle en effet d’un drôle de « sondage qu’on a fait sur DSK », d’un sondage « qu’on a fait pour l’Élysée ». Utilisant le jargon des instituts, il précise qu’il s’agit d’un « post-test » (une étude postérieure à une émission télé). En l’occurrence, Dominique Strauss-Khan vient d’accorder une interview au « 20 heures » de France 2, tout auréolé de son statut de "big boss" du FMI et de rival en chef de Nicolas Sarkozy pour la présidentielle de 2012.

DSK en février 2011 sur le plateau de France2 © 

Sur le chemin de La Lanterne, Patrick Buisson commente donc les résultats de ce « post-test » commandé par le "Palais". « Il y a une palanquée de questions, souffle-t-il à Franck Louvrier. (Certaines) où DSK a été jugé convaincant, mais tout juste tout juste. » À l’en croire, les téléspectateurs l’auraient plutôt « jugé arrogant », « pas proche des problèmes des Français ». Le "gourou" de Nicolas Sarkozy se frotte ainsi les mains : « C’est pas bon » pour le patron du FMI ! Au fond, DSK « n’existe que par les faiblesses de Nicolas. On peut pas le dire à Nicolas comme ça, mais c’est la réalité. »

Quelques heures plus tard, de retour de La Lanterne, Patrick Buisson ressert la même analyse à Jean-Michel Goudard. « Je sais pas si t’as vu l’enquête qu’on a fait faire (mais) le passage de DSK n’entraîne pas l’adhésion enthousiaste des foules (…). Tu as vu les jugements sur la proximité ? Sur "il se préoccupe des problèmes des Français" ? Il est arrogant, etc. Ouh là là. »

Au passage, son interlocuteur douche un brin ses ardeurs : « Ouais mais enfin il est quand même plus convaincant en étant dans l’opposition. » Finaud, Jean-Michel Goudard glisse même à Patrick Buisson : « Je te répète une chose, (même si) je sais que c’est pas ta vision : je crains Hollande. »

Pour la justice, ces dialogues gravés dans le marbre sont très bavards. Ils démontrent que la présidence de la République a payé rubis sur l’ongle un sondage réalisé non dans l’intérêt du chef de l’État, mais du seul candidat Sarkozy, déjà en lice pour sa réélection.

Aux yeux d’Anticor, cette étude, dénuée de lien avec une quelconque réforme, aurait dû être réglée par l’UMP – de même que plusieurs sondages élyséens sur l’électorat écologiste ou Carla Bruni. « Le contribuable n’a pas à assumer en sus des règles de financement public des partis politiques la prise en charge de sondages relevant du seul intérêt partisan », conteste l’association. L’enregistrement atteste à ses yeux d’un « détournement de fonds publics », délit puni de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende (article 432-15 du Code pénal).

Sur cette "enquête DSK", emblématique de la dérive sondagière du mandat Sarkozy, Mediapart a retrouvé d'autres éléments complémentaires, obtenus grâce à l’action d’un militant de la transparence, Raymond Avrillier, auquel la présidence Sarkozy avait été contrainte de communiquer toute une série de documents relatifs à des achats de sondages (lire nos articles ici et ).

Nous reproduisons ainsi un mail en date du 24 février 2011, qui montre comment Julien Vaulpré, le jeune conseiller « Sondages » de l’Élysée, passe commande auprès d'OpinionWay. Il s'adresse directement à Bruno Jeanbart, le directeur général adjoint de l’institut, pour deux séries de « questions d’actualité », la première sur l’islam, la seconde sur le fameux passage télé de DSK. « A faire partir aujourd’hui, insiste Julien Vaulpré. Je t’appelle pour en parler. »

© Raymond Avrillier
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Il balance des questions en rafale : le patron du FMI a-t-il « parlé comme un professeur donneur de leçons » ? « Rassuré sur la mondialisation » ? « Inspiré confiance » ? « Redonné espoir » ? DSK paraît-il « totalement déconnecté des aspirations et des désirs des Français » ? A-t-il « fait preuve de modestie » ? « Été sincère dans ses propos » ? « Manifesté de l’énergie » ? Etc.

D’après la facture validée par l’Élysée, que Mediapart a pu consulter, la présidence de la République a payé 11 960 euros à OpinionWay pour ce sondage (doublé des questions sur l’islam). 

© Raymond Avrillier

Interrogé par Mediapart sur les accusations de « détournement de fonds publics » formulées par Anticor, Bruno Jeanbart répond que « l’institut est très à l’aise avec ça ». « Nous avions passé un marché avec l’Élysée pour des sondages en ligne, qui nous a été attribué en 2010 à l’issue d’un appel d’offres. Comme prestataire, je n’ai pas à juger de la compatibilité d’un sondage avec la fonction présidentielle. J’ai une commande, je la réalise. »

De toutes façons, ajoute Bruno Jeanbart « à titre personnel », « je ne trouve pas ce sondage sur DSK illégitime. Anticor a une vision restrictive de la façon dont les choses s’organisent en politique ! Oui, la présidence fait de la politique et des sondages politiques. Il vaut mieux cette transparence que l’opacité qui a régné de 1958 à 2009, période où tout se passait sous le manteau. »

De fait, OpinionWay a remporté en toute légalité un appel d’offres publié par l’Élysée à l’automne 2009. Mais ce dernier spécifiait, s’agissant du « lot » attribué à OpinionWay : « Enquêtes quantitatives en ligne de suivi de l'opinion - outil de tracking destiné à mesurer l'appréciation des actions de la Présidence ». En l’occurrence, quel rapport entre l’image de DSK chez les Français et « l’appréciation des actions de la Présidence » ?

De même, sur le « bon de commande » officiel correspondant au sondage DSK, que l’Élysée a validé a posteriori pour "homologuer" la commande par mail de Julien Vaulpré, la présidence de la République est censée acheter des enquêtes « sur les attitudes et les perceptions à l’égard du Président de la République ». Pas la moindre trace des trois initiales.

Mathilde Mathieu et Fabrice Arfi


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