Mobilisation contre la loi sur le travail: fin et suites?

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La manifestation nationale de ce samedi sur la loi El Khomri n'a pas été l'avalanche annoncée par les syndicats. Les organisations peinent à élargir le cercle des militants mobilisés depuis un mois. Mais le mouvement prend d'autres formes, plus ou moins dissonantes avec l'objectif initial du retrait de la loi sur le travail, comme la montée en puissance des Nuits debout un peu partout en France. Effet symptôme d'une mobilisation sociale inédite, à tous points de vue.

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Sixième manifestation contre la loi El Khomri, un mois jour pour jour après la première. Si le mouvement, rythmé toutes les semaines par une action, ne s’essouffle pas, il peine clairement à décoller. Selon le ministère de l'intérieur, ils ont été 120 000 à manifester ce samedi 9 avril dans tout le pays. Soit quasiment le chiffre annoncé par les organisateurs pour la seule manifestation parisienne. Le 31 mars dernier, la « fourchette de l'affluence » nationale était comprise entre 390 000 et 1,2 million. La CGT, ce samedi, n'a pas évoqué de chiffre national, préférant retenir le nombre de rassemblements inédit, près de 200, pour cette sixième journée de mobilisation depuis le 9 mars dernier.

La tension police-manifestants ne faiblit pas, expliquant aussi la réticence de certains à descendre dans la rue : des heurts ont eu lieu à Paris, Rennes, Nantes ou Lyon. Dans la capitale, trois policiers ont été légèrement blessés et neuf personnes ont été interpellées. À Rennes, des échauffourées entre des CRS et des manifestants « extrêmement violents », selon la préfecture, ont éclaté. Quatre policiers ont été blessés dans cette ville et huit personnes interpellées.

Heurts à Paris avec la police, lors de la manifestation du 9 avril © Karl Laske Heurts à Paris avec la police, lors de la manifestation du 9 avril © Karl Laske

Mais ce relevé des compteurs ne suffit pas à évaluer la force de frappe potentielle des actions lancées ce printemps. Samedi soir, une partie de la foule a naturellement convergé vers le deuxième événement de la journée, les Nuits debout organisées sur plusieurs places françaises, à Paris, Toulouse, Lille, Caen, ou encore Lyon. De fait, le printemps social qui anime la France depuis le début du mois de mars n’est en rien classique, malgré les ballons syndicaux, les banderoles qui claquent et les camions peinturlurés déversant du chant militant au kilomètre. Tout, depuis le début, porte la marque sinon d’une rupture, au moins d’une transition dans la manière d’agir, qu'elle soit syndicale ou politique.

Initiée à la fin du mandat Hollande, président socialiste arrivé au pouvoir après dix ans de droite, la mobilisation contre la loi sur le travail a démarré en fanfare par la grâce d’une pétition diffusée sur Internet quand, une semaine avant, une réunion unitaire à la bourse du travail à Paris réunissait péniblement une trentaine de responsables, tous relativement abattus. Le code du travail, que l’on disait si complexe, est devenu tendance voire viral, et sa défense un objet public.

Ainsi aiguillonnés, les syndicats sont entrés dans la danse, mais sans parvenir à conserver un front uni puisque quatre d’entre eux, la CFDT, la CFE-CGC, l’Unsa ainsi que la CTFC se sont dits finalement prêts à signer pour un texte amendé, quand les autres exigeaient son retrait. Empêtrés dans cette intersyndicale à géométrie variable, les représentants des salariés ont assisté en spectateurs à deux nouvelles vagues venues d’en bas. La première, virtuelle, symbolisée par le succès des vidéos concoctées par des YouTubeurs sur le monde du travail ainsi que par l’empilement de témoignages accrochés au hashtag #Onvautmieuxqueça. Et sa traduction physique, plus récente, ces rassemblements citoyens sur des places publiques lorsque le soir tombe, Nuit Debout à Paris, Toulouse, Strasbourg ou encore Lille.

Ces dynamiques suivent des courbes parallèles, se croisent et se chevauchent souvent, s’opposent parfois, rendant encore plus incertaine et excitante l’issue du mouvement. Et on lisait tout ceci dans la manifestation parisienne de samedi, qui précédait la 9e Nuit debout place de la République. 

Au premier rang des cortèges syndicaux, le discours est toujours le même, attentif à ne pas décrédibiliser un souffle venu d’une jeunesse que l’on désire courtiser, et en même temps soucieux du risque d’éparpillement : « Notre rôle est d’arriver au retrait de la loi Travail, et aussi de se battre pour plus de démocratie dans les entreprises, en continuant à manifester et à interpeller les parlementaires, explique ainsi Philippe Martinez, patron de la CGT. Ce qui se passe à côté, dans les Nuits debout, la question de l’alternative politique, on respecte et on s’y intéresse mais cela va au-delà de notre mission, qui est la place du travail et la défense de l’emploi dans notre société. » C'est pourtant la CGT-Paris qui s'est chargée d'imprimer la veille 4 000 tracts annonçant la « Nuit debout » du soir.

Jean-Claude Mailly, de Force ouvrière, s’obstine aussi à voir le syndicalisme au centre, quand il doit désormais partager l’espace : « Les Nuits debout sont très liées à la force des mobilisations sur la loi Travail et du combat syndical que l’on mène depuis le début. C’est sympathique, mais nous n’en sommes pas partie prenante. Pour moi, c’est une chose à la fois. »

Tête de cortège syndical à Paris © MG Tête de cortège syndical à Paris © MG

Plus l’on s’éloigne du pôle d’attraction médiatique et politique (en clair, le trio de tête syndical que constituent la CFDT, la CGT et Force ouvrière, interlocuteurs prioritaires), plus les objectifs s’élargissent, laissant entrer la clameur d’à côté. « Nous sommes toujours sur le texte, mais ce qui se passe va bien au-delà, assure Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU. Ce mois de mars sonne comme une alerte sociale. Et les discours qui émergent ici ou là, sur le travail mais pas seulement, devraient pousser les politiques à s’interroger, tout comme les organisations syndicales. Il y a énormément de défiance, la difficulté est de savoir comment y remédier. » Éric Beynel, l’un des porte-parole de Solidaires, ne voit lui non plus aucune « opposition » légitime entre le bouillonnement à l’œuvre et le mouvement syndical : « Nous appelons les militants à manifester de jour… comme de nuit ! Nos équipes localement sont déjà dans cette dynamique. Parce que la loi Travail est un point de cristallisation, qui marque le refus du pli pris depuis 2008, celui du verrouillage de la société sur tous les plans. »

Chez les plus jeunes, la complémentarité des manifestations, de l’action syndicale et des Nuits debout ne fait presque pas débat : « Tant mieux que les gens se mobilisent. On ne veut surtout pas s’approprier le mouvement », dit Camille Lainé, des Jeunesses communistes, à Paris. Zoïa Guschlbauer, présidente de la FIDL, un syndicat lycéen, estime que le retrait de la loi prime sur le reste même si, concède-t-elle, d’autres revendications se greffent à la contestation. Son syndicat entend lancer d’ailleurs d’autres formes de protestation sous la forme de happenings ou de rassemblements : « On va essayer d’innover », pour pallier l’absence des jeunes en vacances. Son analyse de la Nuit Debout est lapidaire et tient en une phrase : « C’est bien que les gens se réapproprient la rue. »

Sur le bord du pavé parisien, des membres de la Nuit Debout appellent des manifestants syndicaux à les rejoindre. © Karl Laske Sur le bord du pavé parisien, des membres de la Nuit Debout appellent des manifestants syndicaux à les rejoindre. © Karl Laske

Samya Mokhtar, présidente de l’Union nationale lycéenne, maintient le mot d’ordre originel, à savoir le retrait du projet de loi. « Il y a un malaise dans la société et les droits sociaux sont attaqués. On veut avoir un emploi stable, que les bacs professionnels soient aidés dans leur recherche d’emploi, que les apprentis soient rémunérés non pas selon leur âge mais leurs qualifications. » Et si les « les citoyens se rallient, il faut les entendre, toutes les forces doivent converger pour obtenir des avancées ». William Martinet, de l’Unef, trouve « bien que les citoyens occupent les places plutôt qu’ils se résignent ou votent pour le Front national », mais n’oublie pas cependant d’être pragmatique : « Nous continuons de nous mobiliser pour montrer notre détermination dans la durée pour obtenir le retrait de ce projet de loi. En parallèle, nous voulons toujours défendre les mesures que nous proposons. Nous avons quatre sujets prioritaires à porter : l’emploi stable, la protection sociale, la formation professionnelle et l’apprentissage. »

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