1981: comment l’alternance a été rendue possible

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En 1969, la gauche est divisée et éliminée dès le premier tour de la présidentielle. Douze ans plus tard, elle parvient au pouvoir pour la première fois depuis les débuts de la Ve République. François Mitterrand restera comme l’habile architecte de la stratégie ayant mené à cette issue, s'appuyant sur un PS défendant une troisième voie doctrinale entre collectivisme et capitalisme.

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En novembre 1981, lors de son récital devenu mythique à Pantin, la chanteuse Barbara entonne Regarde, créée pour la campagne présidentielle de François Mitterrand. L’alternance, accomplie le 10 mai après vingt-trois ans de règne de la droite gaulliste et giscardienne, y est décrite comme un phénomène physique plus qu’institutionnel : « Quelque chose a changé / L’air semble plus léger / C’est indéfinissable ». L’élection du nouveau président de la République ne s’inscrit pas seulement dans l’histoire, elle fonde un avenir : « Un homme, une rose à la main / A ouvert le chemin / Vers un autre demain ».

Le lyrisme naïf qui transpire de cet enregistrement suscite aujourd’hui une forme d’incrédulité, quand il n’incite pas au sarcasme. Il faut dire que quarante ans plus tard, une fois accomplis et documentés l’exercice et les abus du pouvoir, les renoncements politiques et les fautes morales de ceux qui devaient « changer la vie », la « féérie féérique » a pris du plomb dans l’aile.

Mais notre avantage est justement de connaître la suite de l’histoire. Si certains avaient d’emblée réduit leurs attentes – « on fête quoi, au juste ? », aurait demandé Aragon le soir du 10 mai – les paroles exaltées de Regarde, et la réaction du public à leur écoute, disent quelque chose des frustrations endurées par des pans entiers de la population, privés de représentation gouvernementale depuis au moins deux décennies.

Barbara chante « Regarde » à Pantin

On aurait tort de voir cette première alternance comme le résultat d’une marche irrépressible de la gauche vers l’Élysée. Des facteurs conjoncturels ont joué pour que l’événement advienne précisément en 1981. Surtout, la victoire du 10 mai a été le fruit d’une stratégie qui ne tombait pas du ciel, mais fut poursuivie ou contestée par des acteurs précis, aux prises avec un environnement politique changeant.

Au demeurant, les résultats de l’élection présidentielle de 1969, onze ans plus tôt, renseignent sur l’ampleur de l’échec qu’il y avait à conjurer. Au lendemain du mouvement social historique de Mai-68, la gauche a été éliminée dès le premier tour du scrutin, le candidat socialiste n’ayant rassemblé que 5 % des suffrages, contre quatre fois plus au candidat communiste, tout aussi impuissant néanmoins. Comment, en une décennie, la gauche a-t-elle trouvé le chemin d’une victoire au même type d’élection ? Et y a-t-il quelque leçon à en tirer pour aujourd’hui ?

L’architecte principal de la victoire est évidemment François Mitterrand. L’homme ne venait pourtant pas du socialisme et souffrait même d’un pedigree a priori repoussoir pour la gauche. Après des engagements de jeunesse au sein de la droite nationaliste et un parcours de « vichysto-résistant », il aurait en effet pu rester une figure typique des caciques centristes de la IVe République, ringardisée par le nouveau régime gaulliste.

Il disposait cependant de plusieurs atouts. Outre sa capacité de séduction dans les rapports individuels, Mitterrand a suivi une ligne stratégique cohérente, fondée sur une compréhension précoce de la double dynamique à l’œuvre dans la Ve République. Après 1958 et surtout 1962, date du référendum sur l’élection du chef de l’État au suffrage universel, la vie politique deviendrait de plus en plus présidentialisée et bipolarisée entre droite et gauche. 

Le cap stratégique de l’Union de la gauche

Selon lui, il ne fallait donc pas hésiter à bâtir l’union avec les communistes, à partir d’une force socialiste démocratique qui devait prendre l’ascendant sur ces derniers, et être incarnée par une figure susceptible de rassembler une majorité d’électeurs. Sa propre personne apparaissait d’autant plus appropriée pour s’adapter à cette nouvelle ère, qu’il était un des rares responsables de la gauche non communiste à s’être très tôt opposé à de Gaulle, et le seul à l’avoir mis en ballotage en 1965. 

Des stratégies concurrentes étaient promues dans l’espace où il défendait ce cap. Certains voulaient bien jouer le jeu de l’élection présidentielle, mais en orientant le système d’alliances vers le centre. Ce dernier restait cependant bien arrimé aux gaullistes, tandis que le principal avocat de cette orientation, Gaston Defferre, a échoué à imposer sa candidature en 1965, et a plafonné à 5 % en 1969, scellant ainsi son destin.

D’autres, comme Guy Mollet ou Alain Savary, se montraient ouverts au dialogue voire à l’union avec les communistes, mais ne souhaitaient pas jouer le jeu de la présidentialisation, et donnaient la priorité à la préservation de l’identité du parti plutôt qu’à la conquête effective du pouvoir. C’est de ces derniers que Mitterrand a triomphé lors du fameux congrès d’Épinay de juin 1971. Pour ce faire, il n’a pas hésité à construire une alliance baroque avec d’un côté des notables campant au centre voire à la droite du parti socialiste, et d’un autre côté les dirigeants de l’aile gauche marxisante du Ceres.

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« [Son] habileté, résume l’historien Alain Bergounioux dans un ouvrage collectif consacré au PS d’Épinay, fut de réunir toutes les personnalités et les minorités qui considéraient que l’influence de Guy Mollet et de ses soutiens était l’obstacle principal au développement d’un parti socialiste rénové. Quitte pour cela à différer sur le contenu exact de la future Union de la gauche. » Là où certains en avaient une conception « froide », uniquement fondée sur un réalisme électoral, le Ceres en défendait en effet une conception plus fusionnelle, destinée à empêcher toute dégénérescence sociale-démocrate une fois aux responsabilités.

« Le PS est l’appareil qui manquait à Mitterrand dans sa conquête du pouvoir, explique Laurent Jalabert, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Pau. La petite Convention des institutions républicaines (CIR), dont il était le chef, ne pouvait pas convenir à l’organisation et au financement de campagnes électorales. Dès lors, il n’y avait pas d’autre solution que de prendre le contrôle du seul grand Parti de gauche en dehors du PCF, et de s’appuyer sur des jeunes cadres de 30-40 ans, issus de milieux sociaux dynamiques, pour en faire un parti moderne. »

À la lecture de l’article de cet historien consacré à la CIR, il est frappant de constater que la doctrine et la stratégie du PS d’Épinay y étaient plus qu’en germe, puisque ses membres ont peu à peu défendu « un programme ouvertement à gauche loin de la social-démocratie européenne ; une alliance avec le parti communiste ; la nécessité de conserver un lien permanent avec l’opinion, le refus de toute compromission avec la majorité ; le bouleversement des structures internes du nouveau parti ». Autant d’ingrédients présents dans la transformation de l’appareil socialiste qui s’opère au cours des années 1970.

On y retrouve notamment l’idée d’une troisième voie entre collectivisme et capitalisme, sorte de mode de production inédit et propre à la France, qui s’avèrerait plus ambitieux que la social-démocratie tout en évitant les ornières liberticides du soviétisme. « Au sein du paysage européen de l’époque, le PS d’Épinay est très original, relève l’historien Gilles Vergnon, maître de conférences à Sciences-Po Lyon. Il pratique une synthèse keynésiano-marxiste qui le distingue des grandes social-démocraties d’Europe du nord, mais aussi des partis d’Europe du Sud. La rupture est d’ailleurs pensée dans un cadre essentiellement national. Ce n’est que plus tard que Mitterrand s’intéressera à la construction européenne. »

« Il est toujours difficile de mesurer le degré de croyance idéologique des acteurs, admet Laurent Jalabert, mais il y en avait assurément. N’oublions pas que pour ces responsables de gauche des années 1970, le Front populaire et ses aspirations leur étaient plus proches dans le temps que nous ne le sommes de 1981. En tout cas, Mitterrand et ses alliés ont travaillé sérieusement à cette voie originale, en s’ouvrant à des idées diverses, comme le féminisme ou la décentralisation. » L’innovation doctrinale a été réelle, là où les communistes restaient bien plus frileux quant à l’évolution de leur identité, réduisant d’autant leur capacité à attirer durablement les nouvelles classes moyennes salariés en ascension démographique.

En parallèle, l’ancrage territorial du parti s’est étendu, et la vie des fédérations a été dynamisée, grâce au renouvellement des cadres locaux et à l’irruption d’une nouvelle génération de militants. L’activité de propagande et le tissage de liens avec les secteurs mobilisés de la société ont été encouragés, contribuant à l’attractivité d’un parti qui a doublé ses effectifs en dix ans. Cette « parenthèse militante », analysée par Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre dans leur ouvrage classique sur La Société des socialistes, a été mise au service d’une stratégie d’élargissement de l’audience électorale du socialisme, qui a porté ses fruits.   

Un an après la signature du Programme commun de la gauche, les élections législatives de 1973 sont en effet encourageantes pour François Mitterrand. En 1974, il perd face à Valéry Giscard d’Estaing, mais d’un cheveu seulement. « La confrontation arrivait un peu trop tôt, en raison de la maladie qui a emporté Georges Pompidou. Mitterrand se préparait pour une élection présidentielle qui devait initialement se dérouler en 1976 », relève Laurent Jalabert. Et aux législatives de 1978, le PS redevient la première force de gauche devant le PCF, ainsi que le préfiguraient les municipales réussies de 1977.

Division de la droite et déclin communiste

Entre-temps, cependant, le PCF a décidé d’en finir avec une union dont il se sent le partenaire lésé. Cela entraîne des turbulences dans la vie interne du Parti socialiste. Rocard aiguise ses propres ambitions face à Mitterrand, deux fois défait à la présidentielle, qu’il tente de renvoyer à une gauche archaïque. Il échoue dans son entreprise mais le premier secrétaire doit se rapprocher à nouveau du Ceres pour conserver sa mainmise sur le parti. Il en résulte un gauchissement certain des positions officielles du parti. Cela dit, Mitterrand est convaincu qu’il faut continuer de tendre la main aux communistes, ou du moins à leurs électeurs, afin de rendre improbable la rhétorique outrancière de Georges Marchais à l’égard du PS.

Il joue d’autant plus finement que le tournant ouvriériste du PCF, en contradiction avec les innovations les plus prometteuses de l’orientation eurocommuniste (lire notre article), s’accompagne d’un réalignement sur le bloc soviétique qui tombe au pire moment. En effet, peu avant l’élection présidentielle de 1981, deux événements frappent l’opinion : l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS et la révolte des ouvriers polonais à travers Solidarnosc. Alors que le PCF était resté stable à 20 % des suffrages aux élections nationales depuis les débuts du régime gaulliste, Georges Marchais n’en recueille que 15 % lors du premier tour qui se tient le 26 avril.

Non seulement les pertes communistes bénéficient au PS, mais la faiblesse inédite du PCF a de quoi désamorcer les éventuelles craintes des électeurs les plus modérés. Or le président sortant a déçu nombre d’entre eux, en raison de son échec sur le front du chômage. L’anticommunisme, qui aurait pu lui servir à souder une droite divisée depuis plusieurs années entre giscardiens et gaullistes, perd au même moment de sa pertinence. Et Jacques Chirac choisit d’enfoncer Giscard plutôt que de lever le petit doigt pour lui…

La conjugaison de tous ces facteurs ouvre ainsi les portes de l’Élysée à Mitterrand. Le nouveau président de la République obtient une majorité parlementaire dans la foulée, sans même avoir besoin de l’appoint du PCF.

La passation de pouvoir entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. © STF / AFP La passation de pouvoir entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. © STF / AFP

Grâce à l’alternance, des réformes significatives sont allées dans le sens d’une démocratisation et d’une ouverture de la société française, qu’il s’agisse de l’abolition de la peine de mort, de la dépénalisation de l’homosexualité, de la libération des ondes ou des lois Auroux en matière de droit du travail. En revanche, la modernisation du pays ne s’est pas traduite comme attendu sur le plan économique : elle ne fut ni socialiste (comme cela était promis dans les années 1970), ni colbertiste (comme cela pouvait se dessiner à l’arrivée au pouvoir), mais néolibérale. Jacques Delors, l’un des principaux artisans du tournant de la rigueur (lire notre article) est aussi celui qui a utilisé l’idée du marché pour relancer l’intégration européenne, embrassée par un Mitterrand en quête d’un nouveau grand dessein. À cet égard, les choix lancés par les socialistes ont eu des conséquences encore prégnantes.

Le 10 mai 1981 marque aussi la rupture de l’ordre électoral issu des premières années du régime gaulliste, ainsi que l’a montré Pierre Martin dans Comprendre les évolutions électorales (Presses de Sciences Po, 2000). Cette période s’était achevée par la formation d’un « quadrille bipolaire » avec, au sein de chaque bloc de droite et de gauche, deux forces de taille équivalente (RPR et UDF d’un côté, PS et PCF de l’autre). Après 1981, l’alternance droite/gauche est devenue systématique, le RPR et le PS se sont imposés comme les forces dominantes de leurs camps respectifs, tandis que le Front national s’est installé à l’extrême droite comme une force à la fois significative et impuissante. Mais ce nouvel ordre s’est lui-même évanoui depuis la succession de Nicolas Sarkozy à Jacques Chirac en 2007, et plus encore depuis la « révolution Macron », accompagnée de l’effondrement du Parti socialiste.  

Ce changement de contexte constitue une limite forte à toute analogie entre l’état actuel des gauches et celui qui était le leur au lendemain de la désastreuse présidentielle de 1969. D’une part, ce scrutin ne doit pas faire oublier que le niveau des gauches aux législatives, même en 1968 en plein raz-de-marée gaulliste, était bien supérieur à celui qu’elles connaissent depuis 2017. D’autre part, la culture et les organisations de gauche étaient ancrées beaucoup plus profondément dans le pays, avec des réseaux associatifs et syndicaux qui se sont en partie délités. Enfin, souligne Gilles Vergnon, « les gauches étaient parées d’une virginité politique qui n’existe plus. Sur 80 années définies par la question sociale, elles n’en avaient eu que six d’exercice du pouvoir ».

Si l’acceptation du jeu présidentiel est une des leçons du mitterrandisme qui a sans doute été le plus intégré à gauche, d’autres dimensions de la conquête du pouvoir ont été négligées, regrette pour sa part Laurent Jalabert. L’historien mentionne notamment le sérieux avec lequel les dirigeants politiques de l’époque ont absorbé de nouvelles idées adaptées aux mutations de la société, en repérant et s’entourant des bonnes personnes pour cela, et « pas en organisant des auditions d’intellectuels sans lendemain ». Une tâche qui exigerait de la méthode et du temps, alors même que les urgences sociales et écologiques se font pressantes.

Alors que le premier septennat de Mitterrand a été inauguré par la création de Regarde, le second s’est achevé en 1995, année de la sortie du dernier album de Jean Ferrat. Parmi les seize adaptations de textes d’Aragon qui y figurent, la dernière s’intitule Épilogue. On y trouve la strophe suivante : « Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire / Rappelez-vous que nous avons aussi connu cela que d’autres sont montés / Arracher le drapeau de servitude à l’Acropole et qu’on les a jetés / Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l’histoire ». Le poète précise : « Je ne dis pas cela pour démoraliser / Il faut regarder le néant / En face pour savoir en triompher / Le chant n’est pas moins beau quand il décline / Il faut savoir ailleurs l’entendre qui renaît comme l’écho dans les collines ».

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