Jean-Michel Blanquer retouche les rythmes scolaires et la réforme du collège

À peine installé, le nouveau ministre de l'éducation nationale s'attaque aux deux réformes emblématiques du quinquennat Hollande, qu'il entend corriger en profondeur bien qu'il se défende de vouloir les enterrer. Les acteurs de la communauté éducative pointent la précipitation ministérielle. 

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Et c’est reparti pour un tour. Les deux réformes les plus contestées du quinquennat Hollande – à l'origine de discussions qui ont parfois confiné à l’hystérie – sont ressuscitées dans le débat public… pour mieux être enterrées. Officiellement, Jean-Michel Blanquer, le nouveau ministre de l’éducation nationale, ne souhaite pas tout remettre à plat ni défaire l’œuvre de ses prédécesseurs. C’est en tout cas ce qu’il avait promis lors de sa nomination, jurant qu'il serait « pragmatique ». Tant et si bien que Philippe Watrelot, spécialiste de l'éducation, l’a gratifié dans une chronique du surnom de ministre « Ctrl-z », du nom de la manipulation informatique qui permet d’effacer ce qui a été précédemment fait. Pour ce faire, il veut aller vite, très vite. Quitte à sauter l'étape de concertation. 

Le ministre a présenté ce 8 juin au Conseil supérieur de l’éducation, dans lequel les syndicats délivrent un avis consultatif, un projet de décret sur les rythmes scolaires et un projet d’arrêté sur la réforme du collège. Il s’agit de donner de la liberté à ceux qui souhaiteraient revenir sur ces dispositions, lesquelles avaient bouleversé l’organisation des établissements, des professeurs et des parents. Après une séance interminable, le décret a été rejeté par 35 voix contre (dont l'Unsa, la FCPE et FO), 21 voix pour (dont le Snalc et le Snuipp), une abstention et 15 refus de vote (dont le SGEN-CFDT et la CGT). Sur la réforme du collège, le texte a recueilli 8 voix pour (Snalc et SNPDEN), 26 contre (FO, SGEN-CFDT, FCPE, Solidaires) et 24 abstentions (SE-Unsa et FSU). Tous les élus, dont les maires ruraux, ont voté contre le décret, par exemple. Les deux projets ont donc été retoqués par la centaine de membres de la communauté éducative consultée.

À en croire Stéphanie de Vanssay, membre du CSE et conseillère technique au SE-Unsa, le ministre ne devrait pas prendre compte ces oppositions ni même amender ces deux textes, sauf à la marge, sur des points techniques précis. Jean-Michel Blanquer est déterminé à aller vite pour tenir, avant les élections législatives, les promesses de campagne d'Emmanuel Macron sur ces deux sujets. « C'est cohérent et logique », commente la syndicaliste. 

Sur le fond, que veut faire Jean-Michel Blanquer ? Sur la question des rythmes scolaires, le ministre voudrait, dès la rentrée, permettre localement le retour à la semaine de quatre jours avec six heures de classe maximum, contre quatre jours et demi actuellement. Ce retour à la semaine de quatre jours – instituée en 2008 sous l’impulsion de Xavier Darcos –, qui avait été portée à quatre jours et demi en 2013 par Vincent Peillon, va de fait bouleverser l’équilibre précaire trouvé dans les communes, parfois après mille atermoiements et tâtonnements.

Jean-Michel Blanquer © Reuters

Le projet de décret dispose que des adaptations du décret Hamon sont possibles au cas par cas dans les écoles maternelles et élémentaires publiques. Sous réserve que l’organisation ne s’étale pas « sur moins de huit demi-journées par semaine » et qu’il ne s’agisse « ni d'organiser les heures d'enseignement sur plus de vingt-quatre heures hebdomadaires, ni sur plus de six heures par jour et trois heures trente par demi-journée, ni de réduire ou d'augmenter sur une année scolaire le nombre d'heures d'enseignement ni de modifier leur répartition ».

Bien entendu, ces assouplissements ne se feront pas arbitrairement. Si un consensus local émerge entre les conseils des écoles et la commune, ces derniers se tourneront vers l’inspecteur d’académie qui validera ou non le système proposé.

Le front syndical apparaît divisé sur la question. Beaucoup fustigent la volonté du ministre de passer en force. La longue controverse qui avait accompagné la mise en œuvre de la mesure, dans la douleur parfois, a laissé de mauvais souvenirs. Pourquoi prendre le risque, dès la rentrée scolaire, de rouvrir le front de la contestation et de recréer de la cacophonie. Cahin-caha, les communes s’étaient adaptées à la réforme.

Francette Popineau, secrétaire générale du Snuipp-FSU, n’est pas une fervente partisane de cette réécriture. Le syndicat majoritaire du premier degré a toutefois décidé de voter pour le décret, en y ajoutant un bémol. « Qu’il y ait un décret dérogatoire de plus, pourquoi pas ? Quand on en est à un troisième décret en quatre ans, cela veut bien dire que la réforme ne tient pas debout. Mais il est difficile de ne pas voir dans cet assouplissement une forme de cadeau de Blanquer fait à des municipalités. Ce qui intervient comme par hasard dans un délai très rapide, pendant les législatives », explique la responsable syndicale.  

Elle pointe le fait que le ministre n’ait pas interrogé plus que cela des points fondamentaux à ses yeux : « Qu’est-ce que le bon rythme pour un enfant ? Qu’est-ce qu’on pense de la durée hebdomadaire d’enseignement ? Toutes ces questions sont devant nous. On n’a pas tranché cela depuis 2013. »

De son côté, Liliana Moyano, présidente de la FCPE, est surprise de la diligence du ministre pour retoucher les réformes des rythmes et du collège. « Nous pensons que suite à l’élection présidentielle, les Français n’attendent pas qu’on revienne dans l’urgence sur ces deux réformes. Pourquoi faire cela dans un délai si contraint, avec les vacances qui approchent ? Cela inquiète les parents, qui n’y comprennent plus rien. »

La porte-parole de la fédération de parents d’élèves considère par ailleurs que la stratégie adoptée par Jean-Michel Blanquer est mauvaise et contre-productive. « Sur les rythmes, nous ne sommes pas d’accord, ce décret ouvre la voie au retour à la semaine de quatre jours. Encore une fois, l’intérêt éducatif de l’enfant n’est pas du tout pris en compte. Il faut absolument sortir de ce yo-yo politique. Cela vient à peine d’être mis en œuvre, avec toutes les difficultés du monde, qu’on veut déjà tout défaire. Il faudrait qu’il y ait un bilan avant de prendre toute décision. »

Le SGEN-CFDT a refusé de prendre part au vote au CSE. Catherine Nave-Bekhti, la secrétaire générale, explique que son syndicat est favorable au passage à cinq matinées de classe pour déconcentrer les heures de classe et favoriser l’attention des élèves. Elle déplore surtout que Jean-Michel Blanquer se précipite pour défaire le décret Hamon et n’engage pas une réflexion plus large sur le sujet : « Il nous a expliqué, lorsque nous l’avons rencontré, que les changements dès la rentrée ne seraient pas massifs. Nous, on lui a expliqué que si on veut améliorer l’organisation de l’emploi du temps des enfants, il faut que cela ne soit pas fait du seul point de vue de l’éducation nationale. Même Vincent Peillon l’a reconnu durant la primaire du Parti socialiste, il aurait dû faire un projet interministériel. Blanquer est titulaire du portefeuille jeunesse, il pourrait associer tous les acteurs pour penser une réforme plus globale, c’est dommage. » Sans parler du fait que des inconnues demeurent, sur le financement par exemple, comme sur l’avenir du fonds d’aide aux communes, auquel le ministre dit être favorable.

D'autant que la contestation vient de partout. Difficile de croire à une coïncidence. Le 8 juin, une mission sénatoriale a rendu ses conclusions après six mois d’enquête sur les rythmes scolaires. Le rapport complet n'a pas encore été dévoilé, seule une synthèse a été présentée à la presse. Ce qui accroît la résonance politique de ces conclusions. Le groupe de travail a auditionné environ 70 personnes dans plusieurs régions, en Seine-Saint-Denis, en Haute-Garonne, en Sarthe ou encore en Haute-Savoie. Jean-Claude Carle (LR – Haute-Savoie), Thierry Foucaud (CRC – Seine-Maritime), Mireille Jouve (R-RDSE – Bouches-du-Rhône) et Gérard Longuet (LR – Meuse) se sont attelés à cette radiographie qui réunit donc différentes sensibilités politiques. 

Lors de la présentation des conclusions de ce rapport au titre clair – En finir avec l’instabilité –, le sénateur Jean-Claude Carle a affirmé la nécessité de ne pas tout défaire afin de maintenir une certaine « stabilité ». Il s'agit donc de conserver la semaine de quatre jours et demi, tout en en corrigeant les défauts. En somme, l'essence de la réforme est bonne, mais sa mise en œuvre a péché. Elle a été imposée par le haut et s'est révélée coûteuse et complexe à lancer. Mais pour autant, il ne faudrait pas tout « bouleverser » : « ce serait un mauvais signe car on ferait prévaloir le monde des adultes sur celui des enfants », a souligné Jean-Claude Carle.

Les sénateurs ont rappelé que la semaine de quatre jours avait fait l'objet de critiques du monde scientifique, notamment pour la fatigue qu'elle générait tant les journées étaient longues et les semaines chargées. L'argument devrait avoir une portée, puisque Jean-Michel Blanquer accorde beaucoup de crédit aux travaux des spécialistes. La semaine de quatre jours et demi, pour laquelle plaident les sénateurs, avait été mise en place pour « alléger la densité d'enseignement en l'étalant sur la semaine », rappelle Mireille Jouve.

Ce message a été adressé de vive voix au ministre de l'éducation, qui a reçu les sénateurs en début de semaine, même si ce dernier a déjà son idée sur la question. Par ailleurs, les parlementaires soulignent que cette réforme a eu une vertu insoupçonnée, à savoir permettre à tous les membres de la communauté éducative – enseignants, parents d’élèves et collectivités locales – de dialoguer. D'où la nécessité de conserver la capacité à mettre ces acteurs aux intérêts parfois divergents autour de la table. 

Le constat global confirme l’impréparation de la réforme, qui « semblait justifiée du point de vue des apprentissages ». En substance, les sénateurs déplorent que dans la réforme, il n’ait pas été prévu « d’évaluation de ses conséquences » ni qu’aucune étude scientifique n’ait été réalisée à l’instar d’autres acteurs de la communauté éducative.

Ils pointent aussi les difficultés induites par « une réforme incomplète ne touchant pas l’ensemble du calendrier », ouvrant ainsi la voie à un nouveau sujet tout aussi explosif autour du calendrier annuel… Le groupe de travail sénatorial préconise d'instituer un maximum horaire de 5 h 30 d'enseignement par jour, ce qui aboutirait de facto à une réduction des vacances scolaires. Une telle décision ne manquerait pas de provoquer l’ire des professionnels du tourisme, qui veillent à leurs intérêts et souhaitent conserver les longs congés d'été de deux mois et le découpage en trois zones qui permet d'étaler les périodes de vacances sur de plus longues périodes. 

Les inquiétudes des sénateurs rejoignent donc celles ressenties sur le terrain et répercutées par les principaux syndicats.

La réforme du collège amendée

La question financière demeure cruciale. Selon une enquête publiée en 2016 par l’Association des maires de France, le coût annuel moyen par enfant inscrit aux nouvelles activités périscolaires s’élève à 231 euros pour les communes et à 243 euros pour les intercommunalités. Le coût global des activités coûte entre 800 millions et 1 milliard d’euros par an.

Pour compenser les dépenses liées à la mise en place d’activités culturelles ou sportives, l’État a débloqué une aide aux municipalités, comprise entre 50 et 90 euros par élève et par an, auxquels la CAF ajoute 50 euros. Ce qui aboutit à une aide de 500 millions environ. La même somme doit être financée par les communes. Ce fonds d’amorçage est garanti jusqu’à 2019. 70 % des communes avaient des difficultés de financement, de ressources humaines et d’organisation du temps scolaire, rappellent encore les parlementaires de la Haute Assemblée. En effet, une autre interrogation reste en suspens : que vont devenir les personnels recrutés pour animer les ateliers périscolaires ?

Liliana Moyano, de la FCPE, s’inquiète aussi de ce paramètre : « Que va-t-on faire des milliers d’animateurs qui avaient été recrutés pour mener ces activités périscolaires ? Tout cela ajoute un peu plus de confusion. »

Elle plaide pour un « retour à l’esprit initial de la réforme ». Pour la fédération, il est indispensable de donner à tous les élèves la possibilité d’avoir accès à des activités de découverte culturelle. Tout imparfaits que soient ces temps dédiés à des ateliers souvent réalisés à la va-vite le vendredi après-midi, à un moment où les enfants ne sont plus réceptifs, Liliana Moyano soutient leur maintien. « Avant la réforme, entre 20 et 25 % des élèves avaient ces loisirs complémentaires. Aujourd’hui, c’est une question d’égalité. C’est très bien pour forger l’esprit de tous les enfants quel que soit leur milieu social », explique-t-elle. Francette Popineau, du Snuipp-FSU, partage toutes ces réserves et craint aussi le « déséquilibre » au niveau de ces activités.

L'autre chantier concerne la réforme du collège, qui n'a pas encore eu le temps de s'installer réellement. Le sujet divise les syndicats. Là aussi, le Conseil supérieur de l'éducation s'est prononcé contre cette modification. 

La réforme du collège, entrée en vigueur à la rentrée 2016, a elle aussi charrié son lot d’oppositions et de controverses. Le nouveau ministre a décidé, pile un an après, de la corriger grâce à un arrêté qui a depuis été un peu modifié (lire le texte de l’arrêté initial ici et ici ses amendements, publiés par Le Café pédagogique), lui aussi soumis au Conseil supérieur de l’éducation. L’idée est d’octroyer plus d’autonomie aux établissements, selon le principe cher à Jean-Michel Blanquer. Les enseignements pratiques interdisciplinaires (les EPI) devaient être vidés de leur substance, car ils étaient dépourvus de leur caractère obligatoire. La répartition « est déterminée par l’établissement en fonction des élèves accueillis et du projet pédagogique », peut-on lire dans l’arrêté.

Ces EPI permettaient de mêler deux disciplines dans un cours. Huit thématiques avaient été établies parmi lesquelles sciences, technologie et société, corps, santé, bien-être, sécurité, transition écologique et développement durable, langues et cultures étrangères ou, le cas échéant, régionales ou encore langues et cultures de l’Antiquité. La première version du texte supprimait cette liste et permettait de ne pas en faire si l'établissement le souhaitait.

Le ministre est revenu sur cette disposition lors du Conseil supérieur de l'éducation. 

L’accompagnement personnalisé (AP) reste en place et peut être conservé seul ou en complément des EPI, là encore à la discrétion de l'établissement, après décision du conseil d'administration sur proposition du conseil pédagogique. Trois heures hebdomadaires y sont consacrées en 6e, quatre heures pour les autres niveaux comme pour les EPI. 

Au CSE, le ministre a assuré que tous les enfants d'un même niveau bénéficieraient de la même répartition entre l'accompagnement personnalisé et les EPI. Le texte précise dorénavant que tous les élèves bénéficieront au minimum d'un EPI et d'une séquence d'accompagnement personnalisé en 5e, 4e et 3e et que le niveau retenu pour faire un EPI ou l'AP sera le même pour tous les élèves : « La répartition entre les enseignements complémentaires est déterminée par l’établissement, en fonction des besoins des élèves accueillis et du projet pédagogique de l’établissement. Elle est identique pour tous les élèves d’un même niveau. »

Sur ce dernier point, Stéphanie de Vanssay du SE-Unsa est satisfaite. « Nous craignions que l'accompagnement personnalisé ne se transforme en accompagnement scolaire pour les élèves en difficulté et que seuls les bons éléments ne bénéficient des EPI, plus innovants et ambitieux », explique-t-elle.

Ce qui rassure en partie Catherine Nave-Bekhti du SGEN-CFDT, dont le syndicat a voté contre l'arrêté au CSE : « Sur le collège, les EPI sont moins marginalisés que dans la version initiale. Ce qui est une bonne chose. Mais il y a une ambiguïté du ministre sur les enseignements facultatifs. Nous souhaitons éviter que ne soient remises en place des options destinées seulement à une partie des élèves selon leurs niveaux. » 

Comme annoncé lors de la campagne présidentielle par Emmanuel Macron, les classes bilangues seront rétablies et renforcées. En réalité, elles n’avaient pas toutes été supprimées, les rectorats en ont recréé là où les besoins se faisaient sentir. 

Le projet d’arrêté octroie donc la possibilité à chaque collège de proposer une classe bilangue, deux langues vivantes enseignées dès la sixième, à raison de six heures par semaine maximum (au départ, la limite était placée à deux heures). Il sera aussi possible de manière facultative, pour les collégiens, d’étudier le latin, le grec (qui étaient enseignés dans le cadre de l’EPI cultures et langues de l’Antiquité), dans la limite d’une heure par semaine en 5e et de trois heures en 4e et 3e, ainsi qu'une langue régionale, une heure par semaine en 6e et deux heures pour les classes supérieures. Les classes bilangues dites de continuité, lorsque l’élève avait appris en CM1 et CM2 une autre langue que l’anglais, avaient été conservées par la réforme du collège.

L’association (ADEAF), qui avait porté la contestation, explique dans un communiqué que « ce projet d’arrêté répond en grande partie aux demandes de l’ADEAF avec la suppression de l’exigence de continuité pour l’apprentissage d’une autre langue que l’anglais en 6e, ce qui signifie la réouverture sans condition des bilangues, accessibles à tous, la possibilité d’un renforcement linguistique à partir de la 5e, donc le rétablissement de fait des sections européennes et la possibilité d’enseigner une autre discipline en langue vivante dès la 5e ».

Mais le flou demeure sur la mise en œuvre concrète de ce correctif. Les moyens sont déjà répartis et la rentrée déjà prête. Comment le ministre compte-t-il résoudre l’équation impossible à laquelle il va faire face, à savoir rétablir partout les classes bilangues tout en conservant la partie de la réforme qui avait introduit l’apprentissage dès la 5e – soit un an auparavant – de deux langues étrangères, le tout à moyens constants ? Sans parler de la promesse de conserver le dispositif du maître surnuméraire, “Plus de maîtres que de classes”, tout en dédoublant les CP des REP +, le grade le plus élevé de l’éducation prioritaire… 

Frédérique Rolet du Snes, le syndicat majoritaire du secondaire, considère que cet arrêté permet surtout de renforcer l’autonomie des établissements, ce qui n’est pas forcément souhaitable. « En réalité, ces modifications permettent juste de mettre la réforme en conformité avec l’usage qui en est fait sur le terrain. Les EPI par exemple n’avaient rien à voir avec les programmes. Je ne suis pas sûre en revanche qu’il y ait des bouleversements dès la rentrée. Avec le rétablissement des classes bilangues, il va falloir trouver des professeurs et des moyens », explique la responsable syndicale. Elle réclame surtout une réflexion de fond. 

Liliana Moyano de la FCPE, qui a soutenu la réforme du collège, craint pour sa part qu’en autorisant les établissements à l’assouplir, les inégalités ne s’installent : « Nous sommes pour la souplesse et la créativité, mais dans un cadre national. » Elle ne décolère pas, car elle craint que le ministre n’ouvre ainsi la boîte de Pandore et que les polémiques incessantes reprennent, alors que « cela vient à peine de se mettre en place ». Sans compter que la présidente de la FCPE estime qu’il reste beaucoup trop de points d’interrogation : « Plus personne ne comprend rien. Certains parents se demandent si le latin va revenir. Tout irait mieux si on se posait calmement pour faire un bilan. Le système français souffre de cette tendance à tout défaire sans cesse. »

Des constats partagés par des spécialistes du monde de l'éducation. Marie Duru-Bellat, sociologue de l’éducation, considère que le ministre fait preuve de « naïveté » concernant les rythmes scolaires en imaginant que les acteurs de la communauté éducative, les parents et les communes vont parvenir à se mettre d’accord, alors même que leurs intérêts divergent. Sur la réforme du collège, elle déplore ce détricotage qui fait fi de l’investissement réalisé pour mettre en place des mesures comme la formation des professeurs. Pour elle, cette politique encourage les professeurs « à traîner des pieds ». Elle pointe la démotivation qui résulte de ce va-et-vient permanent : « Il faut avoir de bonnes raisons pour renoncer à ces dispositions et surtout expliquer pourquoi. D’autant qu’il y avait des choses intéressantes dans cette réforme, comme les EPI, qui pouvaient intéresser les jeunes de 11 ou 12 ans par exemple. »

De son côté, Bernard Toulemonde, inspecteur général honoraire, fin connaisseur des arcanes du ministère et coauteur avec Soazig Le Nevé du livre Et si on tuait le mammouth (éditions de l’Aube), considère que les premiers pas de Jean-Michel Blanquer sont « sans surprise », puisqu’il souhaite mettre en application ce qu’Emmanuel Macron avait annoncé avant même sa victoire. « On assiste comme d’habitude, à chaque changement de ministre, à la réforme de la réforme antérieure. Seulement les gens en ont assez. Le temps des politiques n’est pas celui de l’éducation. »

Sur le collège, par exemple, celui qui a travaillé au cabinet de Jack Lang ou de Claude Allègre – entre autres – rappelle que « chaque collège a fait ce qu’il pouvait selon ses moyens et l’enthousiasme des professeurs. Blanquer donne une marge de manœuvre aux personnels qu’ils s'étaient déjà octroyée en réalité. Avec cet arrêté, le ministre entérine une situation qui existe déjà ».

Selon Bernard Toulemonde, le ministre ne bénéficie pas tellement de marge de manœuvre et n’a pas le temps d’attendre les évaluations des dispositifs pour se prononcer en fonction des conclusions. « C’est la nature même de ce ministère, tout se gère rue de Grenelle, sans la base. Le ministre doit agir vite, tant qu’il a un petit moment de grâce. Ensuite, le système reprend ses droits. » 

Faïza Zerouala

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