Trois mois de Macron sous l’œil de Mediapart

Mercredi 9 août, la première session parlementaire du quinquennat s’est terminée avec le vote de la loi pour « restaurer la confiance dans la vie politique », tandis que se tenait le dernier conseil des ministres avant la pause estivale.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Emmanuel Macron réussira-t-il à contredire l’enseignement des quinquennats précédents ? Depuis le raccourcissement du mandat présidentiel – passé de sept années à cinq durant la dernière cohabitation (1995-2002) en même temps que le calendrier électoral était inversé pour donner la priorité au fait présidentiel sur le pouvoir législatif –, tous les quinquennats se sont joués dès les premiers mois. Comme si ce temps plus court mettait d’emblée à l’épreuve le président élu, sans lui laisser de répit, ni surtout de droit à l’erreur.

Réélu en 2002, Jacques Chirac ne tint aucun compte du plébiscite dont il avait bénéficié face à l’extrême droite au second tour (82,21 % des suffrages exprimés face à Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national), s’enlisant dans une gestion conservatrice à l’exception de la politique internationale (le refus de la guerre en Irak).

Élu en 2007, après avoir bénéficié du déclin du chiraquisme, Nicolas Sarkozy affirma d’emblée une hyperprésidence hors contrôle, caricaturale et égocentrique, dont restent les images du Fouquet’s pour fêter la victoire, du yacht généreusement prêté par le milliardaire Vincent Bolloré ou de la réception en grande pompe du Libyen Kadhafi – dont on connaît depuis, grâce à Mediapart, les raisons cachées (lire ici notre dossier).

Quant à François Hollande, élu en 2012 par la force du rejet du sarkozysme, il montra d’emblée son absence de cap, sinon celui du renoncement, à la fois par la pauvreté du premier agenda parlementaire – à tel point que les députés de la majorité socialiste se plaignaient de manquer de travail – et par le reniement de sa promesse de renégociation européenne – concrétisé par l’adoption du pacte budgétaire européen (le TSCG) à l’automne 2012 (lire ici notre parti pris).

Pour Emmanuel Macron, élu avec 66,10 % des suffrages exprimés (soit seulement 43,61 % des inscrits) face à la candidate d’extrême droite Marine Le Pen, tout l’enjeu de la rentrée politique, à la fin de l’été, sera de faire mentir cette loi des séries où l’échec final d’une présidence s’est donné à voir dès ses premiers pas. Car le bilan de ses trois premiers mois ne fait guère de doute : le macronisme est sorti à son détriment de l’ambiguïté qui avait fait le succès de son irrésistible marche vers le pouvoir aux allures de raid boursier. Pour en prendre la mesure, il suffit de confronter les deux entretiens que nous avait accordés le candidat Macron (l’un ici le 2 novembre 2016, l’autre là le 5 mai 2017) aux actes du président Macron dont rendent compte les articles réunis dans les pages suivantes de cette note de veille.

Loin de répondre à la crise démocratique dont il a bénéficié, profitant d’un air du temps « dégagiste » qu’il a retourné à son seul profit, Emmanuel Macron a affiché une présidence proclamée « jupitérienne », enfermée dans son Olympe au-dessus du commun des mortels citoyens. Elle éclipse un Parlement déjà bien affaibli et un gouvernement sans présence politique, tandis que l’Élysée revendique sa pratique verticale d’un pouvoir explicitement personnel, à tel point que la France serait désormais entre les mains d’une bande des trois, le président, son secrétaire général et son conseiller spécial (lire cet article du Monde).

Alors que l’exercice du pouvoir démentait la « révolution démocratique profonde » promise durant la campagne – sous réserve de l’annonce d’une réforme pour 2018 du mode de scrutin législatif, avec une dose de proportionnelle, et d’une rénovation des assemblées, dont le Conseil économique social et environnemental transformé en « Chambre du futur » –, les premiers actes concrets de cette présidence ont montré clairement son inspiration conservatrice. Tout en accentuant la dérive césariste française, où la volonté de tous est confisquée par le pouvoir d’un seul, le macronisme a ainsi d’emblée prôné et pratiqué un ultralibéralisme de rupture qui épouse le credo individualiste de l’effort et de la réussite plutôt que l’impératif collectif de la solidarité et de la protection.

Qu’il s’agisse de ses choix économiques (alignés sur les revendications du grand patronat), de sa politique sociale (affaiblissant à la hussarde les droits des salariés), de ses initiatives diplomatiques (une logique de puissance au cynisme affiché) ou des questions de société (les libertés fondamentales, avec l’état d’urgence dans le droit commun, et l’exigence de solidarité, avec le durcissement vis-à-vis des migrants), cette présidence qui se revendique d’un nouveau monde relève donc, par bien des aspects, de l’ancien, celui-là même dont l’aveuglement égoïste – résumé par l’austérité pour tous et l’avidité pour quelques-uns – est aux sources de notre crise de civilisation, aussi bien démocratique qu’écologique, sociale qu’économique.

Reste que le propre du bonapartisme français, dont Emmanuel Macron épouse la doctrine en disciple zélé, est de savoir rebondir en jouant sur des registres et des symboles divers, avec un opportunisme assumé. C’est le défi qui l’attend cet automne où il peut tout aussi bien aggraver sa distance avec un peuple auquel il n’a pas su parler depuis son élection qu’au contraire, renouer la confiance en profitant de l’insigne faiblesse et des divisions macérées de la gauche. Car, après avoir imposé brutalement ses choix économiques, sociaux, institutionnels, qui plus est sans débat (au point de refuser toute interpellation libre par la presse, ne concédant ni conférence de presse ni interview télévisée, lire ici), le nouveau président va logiquement devoir affronter la coalition des mécontentements qu’ils soulèvent.

Salariés, fonctionnaires, enseignants, étudiants, agriculteurs, collectivités, jeunesses, etc. : cette politique à sens unique, qui pour l’instant n’a tenu aucun compte du vote atypique qui l’a portée au pouvoir, prend le risque de mécontenter tous les secteurs de la société, en ne se faisant comprendre que d’une minorité de bénéficiaires, déjà financièrement privilégiés et socialement protégés. L’épisode de la réduction annoncée de 5 euros par mois des APL (Aides personnalisées au logement, lire ici) restera comme le symbole de cette pédagogie dévastatrice, alors qu’au même moment, une étude rigoureuse montrait que les mesures fiscales décidées par le gouvernement profiteront surtout aux 1 % les plus riches (lire là). Sans compter les ravages que pourraient ajouter les deux dossiers qui risquent de mettre en cause deux poids lourds du dispositif présidentiel : le président du groupe parlementaire Richard Ferrand, avec ses affaires immobilières en Bretagne (lire ici) ; la ministre du travail Muriel Pénicaud, avec l’affaire Business France (lire là).

À celles et ceux qui auraient loupé des épisodes ou qui, simplement, auraient envie de les revisiter, la rédaction de Mediapart propose donc ce récapitulatif, afin de contribuer aux débats, mobilisations et réflexions à venir. Nos articles dont les liens sont ici rassemblés ne concernent que les premiers actes gouvernementaux ou votes parlementaires. Ils sont réunis en trois parties :

1. La régression sociale (lire page 2)
2. La déception démocratique (lire page 3)
3. La logique de puissance (lire page 4)

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Le propos de cet article reprend en partie ce que j’ai dit sur LCI, mardi 8 août au matin : cette interview est à revoir ici.