A Beauvau, Darmanin fait de la com au Kärcher

Par

Questions identitaires, politique du chiffre, coups de menton… Avec Darmanin à l’Intérieur, Macron recycle les vieilles recettes de Sarkozy. Le chef de l’État espère ainsi occulter la crise sociale et ravir l’électorat de droite. Au risque de cliver davantage la société.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Depuis son entrée à Beauvau, au début du mois de juillet, Gérald Darmanin règle son pas sur celui de son ancien mentor, Nicolas Sarkozy. Sur la forme, tout a été dit : des expressions volontairement provocantes ; des déplacements tous azimuts ; une communication poussée à son paroxysme ; et beaucoup, beaucoup de coups de menton. Comme l’ancien président de la République, le nouveau ministre de l’intérieur souhaite incarner cette « droite populaire » qui dénonce les « discours angéliques », « boit de la bière et mange avec les doigts ».

À Bercy dans un premier temps, et avec plus d’acuité encore depuis qu’il a remplacé Christophe Castaner, Gérald Darmanin s’emploie à remettre les questions identitaires au cœur du débat public. Dès décembre 2018, en plein mouvement des « gilets jaunes », l’ancien maire de Tourcoing (Nord) expliquait déjà au Figaro que le pays traversait « une crise identitaire ». « Les Français s’interrogent sur la place des religions et notamment de l’islam », insistait-il, alors que les rues résonnaient de revendications sociales et démocratiques.

Dès lors, celui qui avait quitté la direction des Républicains (LR) en janvier 2016, en critiquant la « méthode » de Nicolas Sarkozy – « Moi, je ne suis pas de la droite conservatrice. Les débats identitaires sont nauséabonds », assurait-il à l’époque –, n’a cessé de jouer les copycats. Au printemps 2019, il ouvrait la voie à ses camarades de gouvernement en accordant un entretien croisé avec Éric Zemmour dans Valeurs actuelles. Quelques semaines plus tard, il lançait un débat insensé sur les « listes communautaires », dont le pouvoir a ensuite eu le plus grand mal à se dépêtrer.

Gérald Darmanin et Emmanuel Macron au château de Chambord (Loir-et-Cher), le 22 juillet. © AFP Gérald Darmanin et Emmanuel Macron au château de Chambord (Loir-et-Cher), le 22 juillet. © AFP

Désormais installé à Beauvau, Gérald Darmanin a toute latitude pour recycler les recettes de celui qui occupa le même poste de 2005 à 2007. Outre le projet de loi sur le séparatisme, qui sera présenté en Conseil des ministres dans le courant de l’automne, il va aussi porter un certain nombre de dossiers sécuritaires afin, dit-il, de « réaffirmer l’autorité de l’État » et de « remettre du “bleu” dans la rue, car cela rassure les honnêtes gens ». Pour mimer la fermeté, il s’aventure sur le terrain sémantique et idéologique de l’extrême droite, parlant d’« ensauvagement » et même de « guerre civile ».

Les questions pudiquement qualifiées de « régaliennes » étant les seules sur lesquelles la droite LR trouve encore à redire à son action politique, Emmanuel Macron laisse faire, voire encourage. Pour finir de conquérir cette partie de l’électorat, le chef de l’État joue avec le feu allumé par Nicolas Sarkozy en son temps. Il écoute ses conseils, promeut ses proches, adopte sa stratégie. Tout en faisant mine de ne pas voir où le problème se trouve – récemment, il a accusé les journalistes d’avoir « fait le Kamasutra de l’ensauvagement depuis quinze jours ».

Comme il l’avait fait à l’automne 2019 pour occulter le mouvement social contre la réforme des retraites, l’exécutif sature de nouveau l’espace public de sujets divers et variés – regroupés sous l’appellation fourre-tout d’« ordre républicain » –, priorités du premier séminaire gouvernemental, qui s’est tenu mercredi 9 septembre. Après les « gilets jaunes », le chef de l’État aura le plus grand mal à se relever d’une nouvelle crise sociale. Dans la perspective de la présidentielle de 2022, il lui faut donc trouver de quoi détourner l’attention.

Gérald Darmanin et ses coups de menton sont là pour ça. Non content de reproduire le style de Nicolas Sarkozy, le ministre de l’intérieur pousse le mimétisme jusqu’à remettre en place certains des dispositifs déjà testés par son ancien mentor. Dans un entretien accordé au Parisien, il a ainsi annoncé vouloir communiquer chaque mois les chiffres de l’insécurité, citant la lutte contre les stupéfiants, les violences conjugales, intrafamiliales et sexuelles – il est lui-même visé par une plainte pour viol –, les dérives sectaires, mais aussi l’asile et l’immigration, qu’il lie à l’insécurité, donc.

Le locataire de Beauvau assure ne pas être « pour la politique du chiffre », mais pour « la transparence ». C’est pourtant bien une politique du chiffre qu’il se propose d’instaurer, la même que Nicolas Sarkozy avait introduite à compter de 2006. En 2013, un rapport de l’Inspection générale de l’administration (IGA) avait décrit les fortes « dérives dans le contrôle de l’enregistrement des plaintes » causées par ce « management par objectifs », soulignant que près de 130 000 faits de délinquance s’étaient volatilisés sur l’ensemble du territoire, entre 2007 et 2012.

Ce rapport, toujours disponible sur le site du ministère de l’intérieur, est gravé dans tous les esprits. « À l’époque, ça s’était surtout traduit par une très forte pression hiérarchique, à tous les niveaux. Les directeurs étaient convoqués à Paris, surtout ceux qui avaient de mauvais résultats, et ils mettaient la pression sur toute la chaîne jusqu’à ce qu’elle redescende sur les policiers de terrain », se souvient Thierry Clair, secrétaire national à l’Unsa-Police, pour qui « l’expérience désastreuse » des années 2000 ne doit pas être reproduite.

Pour le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), il s’agit d’« une stratégie politique archi-classique ». « C’était déjà celle de Nicolas Sarkozy et il est clair que Gérald Darmanin ne fait que le copier, dit-il dans Regards. On va de nouveau assister à une instrumentalisation des chiffres. Ce qui, là aussi, est du déjà-vu et du copycat de Nicolas Sarkozy, qui avait construit toute sa stratégie sur la communication des statistiques. C’est d’autant plus agaçant qu’il y a une longue histoire de polémiques autour des chiffres. »

La méthode « sarkodarmanienne » est critiquée jusque dans les rangs de la majorité, où certains s’en inquiètent ouvertement. Rappelant que « le service statistique ministériel de la sécurité intérieure publie déjà une analyse mensuelle des crimes et délits sur les trois derniers mois », le député de La République en marche (LREM) Sacha Houlié a notamment estimé que la seule « nouveauté » reposait sur « la mise en scène » des chiffres et « leur publicité ». « Je n’ai pas de réserve sur un outil qui, de toute façon, existe déjà, mais sur la manière dont le ministre et une opposition de droite ou d’extrême droite risquent de l’instrumentaliser », a-t-il ajouté.

Si elles se multiplient, parfois même au sein du gouvernement ou dans l’entourage proche du chef de l’État, ces craintes ne semblent guère émouvoir ce dernier. Mercredi, à l’issue du séminaire gouvernemental, aucune nouvelle annonce n’a été faite en matière de sécurité ou de « patriotisme républicain » – autre expression fétiche de l’Élysée

À peine a-t-on appris que le président de la République avait demandé à ses ministres de « ne pas créer des polémiques entre [eux] », s’adressant, sans les nommer, à Gérald Darmanin et au garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, qui ont récemment bataillé autour du mot « ensauvagement ». Mais sur le fond, rien. Beaucoup de communication, peu de résultats et une société clivée : le bilan de Nicolas Sarkozy donne un aperçu assez clair de ce que sera celui d’Emmanuel Macron.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous