L’offensive de Valls et des «laïcistes» en Macronie

Par

Manuel Valls multiplie les interventions médiatiques dans le but de s’imposer sur le sujet, avec le soutien de bon nombre de militants qui s’activent en coulisses et sur les réseaux sociaux. Mais sa conception de la laïcité reste très différente de celle du président de la République, qui entend continuer à s’inscrire « dans la droite ligne de la loi 1905 ».

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Manuel Valls en est persuadé : il a encore un rôle essentiel à jouer. Qu’importent les raisons de sa défaite à la primaire socialiste. Qu’importent aussi ceux qui le disent « isolé » politiquement. L’ancien premier ministre, devenu député apparenté La République en marche (LREM), estime avoir toute sa place au sein de la Macronie. Mieux, il pense être en mesure d’incarner un sujet qu’une partie de la gauche « évite, selon lui, soigneusement » : les questions identitaires, son cheval de bataille depuis plusieurs années déjà.

Lorsqu’il en parle, l’élu de l’Essonne convoque invariablement la laïcité, ou du moins une certaine idée de la laïcité, qui n’a pas grand-chose à voir avec celle que défendent Emmanuel Macron et, dans son sillage, le gouvernement d’Édouard Philippe. Une laïcité proche de ce que l’actuel chef de l’État avait qualifié en octobre 2016 de « laïcité revancharde », expression qui avait d’ailleurs profondément irrité Manuel Valls à l’époque. « C’est ne rien comprendre à la réalité du terrain, c’est une profonde déconnexion, méconnaissance et indifférence de ce qu’est vraiment la laïcité dans notre pays », avait-il réagi.

Emmanuel Macron et Manuel Valls, en juin 2015. © Reuters Emmanuel Macron et Manuel Valls, en juin 2015. © Reuters

Six mois après l’élection de son ancien ministre de l’économie, l’ex-premier ministre ne semble guère plus convaincu par le discours tenu en la matière par l’exécutif. « L’exécutif ne me semble pas avoir de position sur le sujet. Veulent-ils en avoir ? Je ne sais pas. C’est un sujet que l’exécutif craint », glisse-t-il, avant de s’empresser d’ajouter qu’« Emmanuel Macron, comme président de la République, dit les choses clairement ». Et de se féliciter que le chef de l’État l’ait rejoint, mi-juillet, à l’occasion de la commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vél'd’Hiv à Paris, sur l’idée que l’antisionisme « est la forme réinventée de l’antisémitisme ».

Pourtant, malgré sa satisfaction apparente, Manuel Valls ne goûte guère aux signes envoyés par le président de la République au « mouvement laïc », à commencer par la reconduction pour cinq ans de l’Observatoire de la laïcité, de son équipe et de son président, Jean-Louis Bianco. Voilà plusieurs années déjà que l’ancien premier ministre attaque directement cet organisme gouvernemental, lui reprochant de faire, comme il le répétait dernièrement dans L’Obs, « cause commune avec des organisations comme Coexister ou le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), proche des Frères musulmans ».

De façon générale, Jean-Louis Bianco préfère ne pas réagir à ces attaques, pour éviter de leur donner plus d’écho qu’elles n’en méritent. Mais début octobre, après une énième sortie du député apparenté LREM, l’ancien ministre de François Mitterrand est sorti de ses gonds. « Manuel Valls n’a pas le monopole de la laïcité. Son attaque dans Le Figaro Magazine, qu’il est incapable de fonder, ne l’honore pas. Les acteurs de terrain et institutions qui saluent tous l’action de l’Observatoire de la laïcité apprécieront. Car nous, nous agissons », a-t-il tweeté, en renvoyant vers les principales politiques publiques et actions menées par l’organisme gouvernemental depuis sa création en 2013.

La reconduction de l’équipe de Jean-Louis Bianco n’a pas fait débat à l’Élysée, assure un proche d’Emmanuel Macron, qui y voit même un message « clair » envoyé à ses détracteurs. « Ce type de décision, ça crante les choses, comme on dit en Macronie », s’amuse ce conseiller. Comprendre : la vision de la laïcité de Manuel Valls n’est pas et ne sera jamais celle du président de la République. Il suffit pour s’en convaincre de réécouter le discours prononcé par ce dernier le 25 septembre, à l’occasion du 500e anniversaire de la réforme protestante, ou celui que son premier ministre, Édouard Philippe, a énoncé pour la cérémonie de vœux à la communauté juive, le 2 octobre.

« La laïcité, ce n’est pas une religion d’État, c’est une exigence politique et philosophique, ça n’est pas la négation des religions, c’est la capacité à les faire coexister dans un dialogue permanent », a indiqué le premier, en rendant hommage au rapporteur de la loi de 1905, Aristide Briand. « La laïcité, c’est un principe de liberté : liberté de croire ou de ne pas croire, liberté de pratiquer un culte ou de n’en suivre aucun, a réaffirmé le second. Nous ferons respecter le principe de laïcité avec rigueur, avec vigilance, mais aussi avec confiance et discernement. »

Emmanuel Macron le répète depuis le tout début de sa campagne. Il souhaite « rester dans la droite ligne de la loi 1905 », dont il considère qu’elle n’a pas besoin d’être enrichie de nouveaux dispositifs. Sur ce point, il s’oppose à Manuel Valls, qui avait par exemple proposé d’interdire le port du foulard à l’université. « Je ne crois pas pour ma part qu’il faille inventer de nouveaux textes, de nouvelles lois, de nouvelles normes, pour aller chasser le voile à l’université, pour aller traquer ceux qui lors des sorties scolaires peuvent avoir des signes religieux », avait lancé le chef de l’État à la Mutualité à Paris, en juillet 2016.

« Celles et ceux qui pensent qu’il faut étendre le domaine de la lutte et qu’il faut changer les règles de la laïcité pour aller combattre un monothéisme... Je crois que c’est une erreur profonde, avait-il développé lors de son premier entretien à Mediapart Live, en novembre 2016. Moi, je crois à la loi de 1905. [...] La laïcité c’est une liberté. La bataille n’est pas perdue. Si les laïcistes gagnent en mai prochain [aux élections présidentielles – ndlr], je pourrai vous dire que j’aurai perdu cette bataille, mais je pense qu’elle n’est pas perdue. Parce que, au fond, ce n’est pas la laïcité dont les gens parlent. Ce faisant, ils parlent de leur rapport à l’islam. »

Sans pour autant nier les phénomènes de radicalisation religieuse, Macron, qui n’était pas encore officiellement candidat à la présidentielle, avait tenu à préciser que ce « problème [...] n’a rien à voir avec la laïcité ». « La question c’est comment on sort de ça ? On sort d’abord en distinguant les sujets, avait-il ajouté. Bien souvent dans le débat qu’on a sur l’islam, on confond tout. La folie c’est qu’on ravive ces débats dès qu’il y a un attentat. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été interrogées – ou écoutées en ce qui concerne les débats des 7es universités de la Licra – entre le 25 septembre et le 9 novembre. J’ai rencontré Manuel Valls à la mi-octobre, à l’occasion d’un déjeuner réunissant plusieurs autres journalistes de différentes rédactions.

Contactés, ni Laurent Bouvet, ni Amine El Khatmi, ni Gilles Clavreul n’ont souhaité répondre à nos questions, les deux premiers en raison de « la position de [notre] rédaction » sur la laïcité, le troisième parce qu’il est chargé d’une mission sur le sujet. Certains proches d’Emmanuel Macron ont requis l’anonymat, ce que nous avons respecté.

Si la plupart des personnes que nous évoquons dans cette enquête, à commencer par l’ancien premier ministre, sont les mêmes qui accusent aujourd’hui Mediapart d’une « complicité » supposée avec Tariq Ramadan (lire le parti pris de François Bonnet et le billet de la SDJ de Mediapart sur le sujet), il va de soi qu’elle a été initiée bien en amont de cette actualité.

Mise à jour : ce papier a été amendé le samedi 11 novembre, après quelques précisions apportées par Ahmed Meguini sur Twitter.