France Analyse

Extrême droite et laïcité: 112 ans de tension

Alors que ce 9 décembre marque l’anniversaire de la loi de 1905, l’historien Nicolas Lebourg revient pour Mediapart sur la façon dont la laïcité a été, au fil des ans, un enjeu clivant à l’intérieur des courants nationalistes, en France comme en Europe, et rappelle comment l’extrême droite a finalement réussi à diffuser l’idée d’une « laïcité de la revanche » dans le débat public.

Nicolas Lebourg

9 décembre 2017 à 17h25

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Le mot laïcité est devenu frontière. Aujourd’hui, 112 ans après le vote de la loi de 1905, on s’en pare pour attaquer les musulmans, qui en seraient les pires ennemis selon beaucoup, ou bien, chez quelques-uns, pour la fustiger comme discriminante et ainsi faire le procès de l’universalisme. Mais, dans un même mouvement, ces deux camps ne cessent de se situer par rapport à « l’extrême droite », étiquette ici utilisée comme une injure que l’on jette à un adversaire dont on veut dire qu’il serait liberticide. Voici deux notions que l’on fait résonner ensemble, comme si cela recouvrait un sens évident. On les agite en affirmant bien que chacune serait « une tradition française »… Un moyen d’évacuer d’autorité toute comparaison dans le temps et l’espace pour proclamer qu’un fait se réduit à ce que l’on en dit.

Avant de dire qu’une position sur la laïcité est d’extrême droite, il est de bonne méthode de savoir d’abord quelles sont les positions des extrêmes droites sur la laïcité. Il faut partir des liens qui se tissent dans le lointain entre refus de la République et conception de l’Église. Il faut voir dans leur pluralité comme les extrêmes se situent. Et comprendre comment le thème de la laïcité a été une arme interne à l’extrême droite avant que d’enflammer l’espace public. Il restera, alors, à savoir où l’on va.

Le sabre et le goupillon

La jonction entre nationalisme et catholicisme s’est opérée dès la fin du XIXe siècle, non seulement en France mais encore dans l’espace euro-méditerranéen. En France, l’expression selon laquelle notre nation serait la « fille aînée de l’Église » apparaît en 1841, soit finalement peu de temps avant la loi de séparation de l’Église et de l’État votée en 1905. Entre-temps, la France a connu sa première vague électorale d’extrême droite, avec les succès connus par le général Boulanger, dit « Général la Revanche », tant ce phénomène est lié au désir de se venger de l’Allemagne après la défaite de 1870. Le bouillonnement nationaliste du début du siècle est cependant avant tout propice à l’Action française (AF). La revue L’Action française est née en 1898 lors de l’Affaire Dreyfus : elle est alors nationaliste, antiparlementaire, antidreyfusarde et républicaine.

Affiche de l'Action française

Elle évolue avec le ralliement de Charles Maurras (1868-1952) en 1899, devenant le porte-voix du « nationalisme intégral » : il s’agit de faire coïncider le « pays réel » et le « pays légal », de mettre fin à l’individualisme au profit de la restauration des communautés et hiérarchies naturelles (famille, métier), de faire céder l’État centralisateur pour retrouver les anciennes provinces. L’AF se structurera en mouvement en 1905. L’année suivante ont lieu les inventaires des églises, conformément à l’application de la loi de séparation. Les ligueurs de l’Action Française sont en première ligne des protestations, prompts à faire le coup de poing, désignant leur mouvement comme le fer de lance de l’opposition à la République laïque.

En une de son journal, l’AF affiche son tableau d’honneur des militants arrêtés, blessés ou condamnés dans le cadre de la défense des églises. Ce n’est pourtant pas par mysticisme qu’elle agit ainsi. Maurras est agnostique. Il se veut un rationaliste qui constate le rôle structurel de l’Église. La position est bien résumée par Georges Valois, alors militant d’AF : « Croyants ou incroyants, nous savons que c’est à l’Église seule qu’il appartient de former les mœurs, et de juger de la moralité, et que, hors l’Église, tout effort moral est une pure absurdité. » La participation du religieux au politique n’est nullement défendue au nom d’une monarchie de droit divin, mais par affirmation qu’elle serait un élément consubstantiel de l’ordre naturel.

Toutefois, « l’Union sacrée » provoquée par la Première Guerre mondiale rapproche les ennemis d’hier – si bien que le doctrinaire d’extrême droite Maurice Barrès estimait que 14-18 avait permis au pays d’échapper à la guerre civile. Sur le plan international, l’influence de Maurras se fait sentir de l’après-guerre jusqu’aux années 1960. C’est dans la péninsule ibérique qu’il reçoit probablement l’accueil le plus enthousiaste. Le général Franco, à la tête de l’Espagne de 1939 à 1975, et António de Oliveira Salazar, dirigeant l’Estado Novo portugais de 1933 à 1970, connaissent et apprécient ce travail doctrinal. Comme l’ont montré les travaux d’Olivier Dard, le nationalisme intégral est aussi une inspiration en Belgique, en Suisse, au Canada français, au Brésil ou en Argentine.

L’Espagne constitue un cas particulièrement intéressant, puisque c’est là, dans les années 1880, qu’apparaît le terme « intégriste » avec la fondation du Parti catholique national, plus connu sous l’appellation de Parti intégriste. L’intransigeance théologico-politique a ici à voir avec le carlisme, mouvement contre-révolutionnaire lancé en 1833, à l’origine de la théorie des « deux Espagne » et du thème de la « croisade », que l’on retrouve en 1936 dans le franquisme… et dont le spectre plane encore aujourd’hui.

Mais ce mouvement est très protéiforme, une partie s’étant rapprochée des thèses autogestionnaires après que le général Franco l’eut quasi liquidé. Cette évolution à gauche est quelque peu comparable à celle qui mena une partie de l’Action française à fonder la Nouvelle Action française en 1971 (devenue Nouvelle Action royaliste en 1978 pour signifier sa pleine rupture et soutenant le socialiste François Mitterrand aux élections présidentielles). Mais les prétendants royaux de Bourbon-Parme eux-mêmes se divisèrent entre extrémistes de droite catholiques intégristes et socialistes. Le prince traditionaliste Sixte-Henri de Bourbon-Parme, prétendant au trône de France, a tenté de fédérer la mouvance carliste espagnole à partir de 1986, en même temps qu’il entretenait des liens avec le Front national de Jean-Marie Le Pen, puis qu’il participait aux contre-manifestations organisées par divers mouvements français d’extrême droite lors du bicentenaire de la Révolution en 1989.

La question laïque, marqueur de la radicalité des régimes

À côté des réactionnaires, on trouve dans les extrêmes droites des révolutionnaires qui veulent forger un « homme nouveau », et ceux-là ne goûtent aucune intervention dans les affaires de l’État. Hitler affirmait qu’après la victoire mondiale du nazisme, sa dernière œuvre consisterait à extirper les Églises de la société, avec cette formule : « Je les écraserai comme des crapauds. » En Italie, nombre de fascistes étaient des anticléricaux convaincus, mais le poids de l’institution ecclésiale leur interdisait de suivre leur penchant et mena aux Accords du Latran en 1929, organisant un système de relations courtoises entre État fasciste et Église.

Franco et Salazar

De leur côté, les régimes autoritaires ibériques ont travaillé à l’évacuation de leurs radicaux. L’État franquiste se constitue et se consolide contre le phalangisme. À compter de 1958, les phalangistes sont marginalisés par un régime toujours plus clérical et réactionnaire, si bien qu’une partie d’entre eux évoluent vers la gauche dans leur critique des institutions. Pareillement, l’Estado Novo met rapidement au pas le national-syndicalisme portugais. Ici aussi, le parti pèse moins dans le régime que les administrations. Le système corporatiste s’inspire du modèle fasciste italien, mais il le mâtine fortement de l’influence du catholicisme social.

Ironie des faits, les deux régimes nationaux-catholiques disparaissent ensuite sous l’action de ses officiers pour l’un (la révolution des Œillets au Portugal en 1974), et de son roi pour l’autre (le retour à la démocratie imposé par Juan Carlos en Espagne en 1978). On a bien là des dictatures d’extrême droite, ayant comme toutes les extrêmes droites la volonté de régénérer la société par un organicisme inégalitaire. Mais ces forces pro-cléricales s’opposent dans cette perspective avec l’extrême droite radicale. Cette dernière le leur rend bien, partout.

Le régime vichyste rejette lui le totalitarisme des régimes ibériques. Pétain refuse l’instauration du parti unique : il y a 91 groupements politiques recensés par la préfecture de police en janvier 1944, chacun tirant à hue et à dia. Et les fascistes se heurtent parfois à l’ordre vichyste : il est des manifestations où les débordements se font aux cris d’« À bas les flics ! Vive Doriot ! », l’ex-leader communiste devenu pro-nazi. Chose remarquable, les fascistes français ne se vivent pas mécaniquement comme des « anti-Lumières », comme on le serine tant. Selon Georges Valois, devenu fasciste, la Révolution et la République sont bourgeoises, mais ont eu le mérite de détruire un État parasite.

Face à l’oppression de classe, l’élite ouvrière prend le même chemin et, par le fascisme, instaure l’État qui fera connaître à la nation tout entière une « prodigieuse renaissance » : le fascisme comme « seconde révolution française » serait l’aboutissement, et non l’annulation, de 1789. Maurice Bardèche, qui devait gagner le surnom de « plus fasciste des Français » exposa nettement comment il ne se reconnaissait pas dans Vichy : « “Travail, Famille, Patrie” : on ne m’enlèvera pas de l’idée que c’est une devise pour la Suisse. [C’est là] l’habituel dessein d’émasculation du monde moderne. “Travail” : soumission aux riches. “Famille” : soumission à la morale. “Patrie” : soumission au gendarme. Il n’est question que d’obéir là-dedans. Je ne me sens pas si obéissant»

Il est un cas spécifique : les « néosocialistes » de Marcel Déat sont devenus des fascistes en conservant leur laïcisme strict. Comme Doriot, Déat se reconnaît lui-même partisan de ce que n’est pas Vichy : un « totalitarisme ». Quand, en janvier 1941, le régime de Pétain prend une série de mesures pour favoriser l’évangélisation en milieux scolaires, Déat ferraille pour défendre la laïcité. Plus il s’engonce dans le collaborationnisme, plus l’ancien normalien socialiste approfondit son créneau. Son totalitarisme serait national et républicain, car ce serait Jean-Jacques Rousseau qui, si l’on savait le lire, constituerait le père du totalitarisme. Son totalitarisme serait européen, car les Waffen-SS d’aujourd’hui auraient été préfigurés par les soldats de l’An II – alors que le cardinal Baudrillart a apporté sa bénédiction à la Légion des volontaires français contre le bolchevisme, en considérant que « cette légion constitue une chevalerie nouvelle […], les croisés du XXe siècle ».

Chez nombre de collaborationnistes d’autres chapelles, la cause est entendue : Déat serait l’homme de la franc-maçonnerie – en particulier, il serait l’homme de « la synarchie », dont le mythe connaît aujourd’hui une nouvelle jeunesse dans les marges de la gauche. Lui estime que les contre-révolutionnaires fuient le réel : « Plutôt que d’annuler allègrement deux siècles d’histoire comme le proposent quelques étourneaux, nous préférons les mieux comprendre et y puiser d’utiles enseignements. La révolution n’est pas faite de candide ignorance, et la rupture même avec le passé en implique la connaissance. »

C’est bientôt un laïque modéré, Jérôme Carcopino, qui est fait secrétaire d’État à l’Éducation nationale et à la jeunesse de Vichy. Il met de côté l’enseignement religieux de l’école avec divers prétextes (manque de formation des enseignants, incapacité de l’enfance à aborder la métaphysique) et défend la laïcité en la différenciant du « matérialisme » et en la désignant comme apte à la transmission des « valeurs spirituelles ». Les pas faits du côté de l’Église provoquent néanmoins encore une fois la colère des collaborationnistes. Déat comprend la nécessité de faire des efforts : il propose de considérer l’Église comme une corporation organisée travaillant avec l’État, participant à un système national unique d’enseignement, bref de la reconnaître en échange de sa reconnaissance de la naissance d’un ordre nouveau (et laïque).

Le fossé entre réactionnaires et radicaux ne se réduit pas avec la chute de Vichy, qui contraint les extrêmes droites à la marginalité. Pour les partisans d’un État catholique, le combat politique va se replier, entre 1956 et 1965, sur la volonté d’influencer les officiers pour préserver l’Occident face au communisme, puis, après 1965, sur la critique de la modernité de l’Église consécutive au concile Vatican II.

Résumons. Au sein de l’extrême droite existe un camp réactionnaire pour qui l’Église est au cœur du processus d’établissement d’une société ordonnée. Ce camp n’est pas hégémonique à l’extrême droite, mais il a idéologiquement pesé sur les dictatures réactionnaires d’extrême droite connues en Espagne, en France et au Portugal. Il peut aussi entretenir des liens à gauche ou se greffer à la contre-subversion des régimes démocratiques occidentaux. Refusant toutes les évolutions libérales du XXe siècle, finissant même souvent par s’opposer à l’Église accusée de s’être perdue dans le modernisme à partir du concile Vatican II, cette tendance a ses réseaux d’influence mais se bunkérise, perdant de sa pénétration sociale et politique, d’autant que la sécularisation des sociétés européennes s’amplifie.

Usages polémiques internes à l’extrême droite

Malgré l’entretien permanent de querelles religieuses, la société française est aujourd’hui profondément sécularisée. Selon les enquêtes d’opinion, plus des deux tiers des sondés se disent athées ou sans religion, et parmi la minorité croyante, les pratiquants ne représentent qu’une faible part. Le créneau du national-catholicisme est donc devenu un micro-segment. En affichant aujourd’hui un postulat laïque et ouvert sur les questions de l’orientation sexuelle, Marine Le Pen présente son offre politique comme intégralement déconnectée de ces expériences comme de leurs nostalgiques. Pour autant, il faut bien voir que cette position n’est pas unique dans l’histoire des extrêmes droites. Et il faut comprendre ce que le laïcisme des radicaux a impulsé dans l’actuelle radicalisation de la laïcité.

Après guerre, les néo-fascistes continuent à défendre la fibre laïque contre les nationaux-catholiques et les racialistes, se tournant vers le néopaganisme. Le Front national va vivre longtemps dans cette tension. La dispute n’est pas une querelle de foi mais une bataille politico-culturelle. Dans le champ de l’extrême droite, cela relève en grande partie de l’esthétique. D’ailleurs, le conflit est à l’origine exempt de l’élément païen. En effet, cet antagonisme est présent dès que le néofasciste François Duprat rejoint la direction du FN en 1974 – un Duprat athée qui méprise le néopaganisme plus encore que le catholicisme. Ses amis et lui sont dénoncés par des cadres catholiques pour leurs conceptions fascistes : c’est leur conception fondamentaliste de la nation qui constitue en soi un objet païen au vu du dogme chrétien, et non une adoration odiniste quelconque.

François Duprat © dr

Dans le même temps, le darwinisme social et le matérialisme biologique de la Nouvelle droite braquent l’extrême droite catholique. Ainsi, en 1979, le principal théoricien national-catholique Jean Madiran affirme que, par son antichristianisme, la Nouvelle droite est soit de gauche, soit un complot de la gauche pour détruire l’extrême droite de l’intérieur. La querelle catholicisme versus paganisme/laïcité devient un classique des tensions internes à l’extrême droite. Elle est manœuvrée pour durcir son clan et attaquer les places des autres.

Les néofascistes peuvent moquer ce qu’ils estiment être la ringardise des nationaux-catholiques. Ces nationalistes-révolutionnaires surnommaient Romain Marie, chef de file de ces derniers dans le FN, « l’ayatollah cassoulet ». Ils peuvent se rattacher à leur tradition moderniste propre en citant Valois… et en précisant cette fois que ce dernier avait rejoint la Résistance avant de mourir dans un camp nazi. Ainsi, le mouvement nationaliste-révolutionnaire Troisième voie indiquait-il à ses membres en 1988 qu’il y avait des « thèmes à proscrire » : « national-socialisme, révisionnisme, collaboration, anti-sémitisme, etc., ainsi que tous les thèmes droitistes, nostalgiques et pleurnichards : anti-maçonnisme, Algérie française, ordre moral, avortement, drogue, défense des bonnes mœurs ». La première partie vise à sortir de l’ombre de la Seconde Guerre mondiale, la seconde partie vise les milieux nationaux-catholiques qui, de Vichy à la Guerre d’Algérie, ont coloré l’image de l’extrême droite française.

La laïcité permet de jouer sur des signifiés de liberté et de modernité. Elle est un terme polysémique mais attaché à des conceptions égalitaires, grande passion française. Dans les sondages, elle est questionnée et définie comme mettant « toutes les religions sur un pied d’égalité », séparant « les religions et la politique », assurant « la liberté de conscience ». Et en 2005, les sondés français se divisaient en trois tiers. En 2017, une autre enquête montrait ainsi que, selon l’intention de vote, c’était à chaque fois une définition différente qui l’emportait :  pour les partisans de Marine Le Pen, elle signifie « la préservation de l’identité traditionnelle de la France », pour ceux d’Emmanuel Macron, c’est « la possibilité pour des gens de convictions différentes de vivre ensemble », pour ceux de Benoît Hamon, il s’agit de « la liberté de pratiquer la religion que l’on souhaite », tandis que ceux de Jean-Luc Mélenchon y voient la « séparation des religions et de l’État ». Chacun manie la formule en lui donnant son propre sens, rendant vain tout débat.

Lors de son discours au Zénith de Paris le 18 avril 2017, Marine Le Pen se dit la "seule à défendre une laïcité ferme" © Reuters

Cette dimension instrumentale se retrouve au FN dans ce qui a été nommé « la dédiabolisation ». La stratégie de normalisation s’est d’abord fait connaître par un visage sociétal et l’opposition aux nationaux-catholiques, par la modération de Marine Le Pen quant à l’avortement, sa vie en concubinage et ses références républicaines et laïques, ainsi que par les prises de position contre le négationnisme et les bilans des dictatures d’extrême droite. Elle a poussé les nationaux-catholiques à quitter le FN en 2004. Il ne s’agit pas là d’un double discours. Car s’opposer aux nationaux-catholiques, c’est être « à gauche » dans l’extrême droite, donc être dans une posture qui vise non à une alliance des droites mais à la « désintégration du système », selon la visée nationaliste-révolutionnaire. Ou à la prise du pouvoir, pour Marine Le Pen.

À l’intérieur de l’extrême droite, l’opposition avec les nationaux-catholiques est un mode aisé de différenciation progressiste. À cet égard, le discours d’Unité radicale était exactement celui des amis de Marine Le Pen regroupés dans l’association Générations Le Pen (2002) lorsqu’ils partent à l’assaut du parti : la mise en cause des « fous de jésus » sert à affirmer sa modernité et son adaptation aux masses populaires. Pour Générations Le Pen, il s’agissait tout à la fois de « déringardiser » (contre les nationaux-catholiques), de déracialiser (contre les racialistes et identitaires) et de purger le lepénisme des provocations antisémites. Afficher une ligne laïque est un signe intelligible de « dédiabolisation » pour les observateurs médiatiques et permet d’attaquer les nationaux-catholiques soutenant Bruno Gollnisch. Le laïcisme prôné par les nationalistes-révolutionnaires comme par les marinistes est ainsi une arme interne de haute qualité pour marginaliser tout à la fois les nationaux-catholiques et les néopaïens racialistes. Il s’agit bien de lutte des places, mais pas seulement. Les polémiques contre les maurrassiens sont aussi la recherche d’un mode opératoire en accord avec son temps. 

Mais, alors que l’attitude de Marine Le Pen vis-à-vis de la laïcité a été utilisée par certains pour dire qu’elle ne serait plus d’extrême droite, par d’autres pour dire que c’était là la preuve que la laïcité serait en soi un instrument d’oppression ethno-culturelle, il s’avère bien que ces deux interprétations ignorent complètement l’histoire séculaire du lien entre certains radicaux de droite et laïcité. La présidente du FN a refait l’image de son parti avec les mêmes « thèmes à proscrire » que les néofascistes, et le même désir de casser ainsi le système politique pour s’y forger une place. L’opposition simpliste entre radicalité et dédiabolisation a été un leurre important pour construire la dynamique du FN deuxième manière.

Une laïcité « revancharde » ?

Après la polémique sur le burkini, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve avait tenté de ramener quelque raison, en faisant référence dans un de ses discours à une formule de Jean Jaurès datée de 1904. « L’attachement de tel ou tel citoyen à telle ou telle croyance, à telle ou telle religion ne saurait être pour lui ni une cause de privilège, ni une cause de disgrâce. » C’est effectivement cela la laïcité, pas plus un mètre étalon de la bonne manière d’être un bon Français qu’une pseudo-manœuvre coloniale.

Manuel Valls et Emmanuel Macron © Reuters

Sans les assimiler politiquement, Emmanuel Macron avait rassemblé ce qu’il y a de commun dans les conceptions de Marine Le Pen et de Manuel Valls en pointant une forme de laïcité « revancharde », celle qui, par exemple, souhaite interdire le voile à l’université – ce qui n’a objectivement pas de rapport avec la loi de 1905 : il s’agit d’une sécularisation autoritaire de la société. La formule est fertile pour comprendre cette volonté que la notion de laïcité soit dorénavant utilisée pour justifier une mise aux normes de la société. En effet, le traumatisme de la défaite de 1870, on l’a vu, a engendré ce qui a été surnommé le « nationalisme de la revanche ». Ce dernier s’est électoralement incarné dans le national-populisme, mais, même quand celui-ci fut défait à la fin des années 1880, il continua à façonner culturellement le pays jusqu’à 1914.

Risquons une hypothèse : la « laïcité de la revanche » est un effet du traumatisme des attentats islamistes.

La dynamique entamée en 2001 a connu un bond considérable depuis 2015. Certes, l’usage polémique de la laïcité est particulièrement notable dans la façon dont le FN a muté après le 11-Septembre 2001 pour faire évoluer son vieux logiciel national-populiste. Ou dans la façon dont l’équipe de Riposte laïque a évolué de la gauche républicaine à l’extrême droite altérophobe. Mais en France, c’est à partir des attentats de 2015 que s’opère une rupture intellectuelle, de celles qui transforment des sociaux-démocrates en laudateurs d’un unitarisme autoritaire, de celles qui font confondre les combats culturels et politiques.

Cette nouvelle ampleur est peut-être due à la concomitance avec la vague des réfugiés, qui a avivé les critiques contre la société multi-culturelle. En 2017, la laïcité est dite menacée par trois quarts des sondés français, mais en fait, le pays est menacé par des terroristes islamistes, et non par le risque de l’instauration d’une République islamique. La société française demeure profondément attachée à la République comme à la laïcité, et ne fournit absolument pas les relais suffisants aux djihadistes pour pouvoir déstabiliser structurellement l’État. Ceux qui font le parallèle avec les réseaux en métropole du Front de libération nationale se leurrent : ce dernier bénéficiait de 150 000 cotisants en 1961, un chiffrage inenvisageable pour les soutiens du djihadisme.

Alors que le combat contre le djihadisme est une cause commune, l’entretien permanent de polémiques sur le respect de la laïcité vise à faire croire que seuls les tenants de la revanche seraient garants de l’ordre, quant ils se contentent d’en semer la demande. En somme, la laïcité de la revanche, comme le nationalisme du même nom jadis, vient miner la confiance du contrat social en lui-même.

C’est pourquoi les incarnations électorales de cette laïcité de la revanche peuvent être temporairement défaites, tel le boulangisme jadis, mais que ses effets anxiogènes peuvent continuer longtemps à stimuler un climat de pseudo-guerre civile, peut-être comme jadis jusqu’à ce qu’une vraie tragédie advienne et balaye les simulacres. Si l’on devait continuer à filer l’analogie, pas plus que les nationalistes ne furent les sauveurs de la nation, les laïcistes ne seront ceux de la laïcité. Car ce qui leur sied, c’est l’antagonisme dans le présent, et son absence dans le futur par imposition d’un ordre normé selon leurs valeurs.

Autrement dit, en tant que contrat social d’émancipation individuelle et collective, la République ne peut abandonner la laïcité ni à ses ennemis, ni à ses zélotes.

Nicolas Lebourg


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