Sur la ZAD: «On ne peut pas vendre notre âme pour faire plaisir au gouvernement»

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À quelques jours d’un comité de pilotage décisif pour l’avenir de la ZAD, ses habitant·e·s vivent un impitoyable dilemme : accepter de composer avec les règles de l’État ou se confronter à la puissance publique. Reportage.

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De notre envoyée spéciale sur la ZAD.-  C’est l’histoire d’une métaphore balancée par un habitant de la ZAD. Elle part d’une parabole universelle : le mythe d’Œdipe. Tu fais tout pour t’éloigner de la réalisation de l’atroce oracle qui te prédit que tu tueras ton père et coucheras avec ta mère. Mais le destin est le plus fort, et l’horreur se produit.

Quel rapport avec Notre-Dame-des-Landes ? Tu es anarchiste, tu choisis la liberté et l’autogestion, et tu te retrouves dans le cauchemar de la bureaucratie : la parcelle BZ47, tu la déclares en UTH ou en UTA ? Avec ou sans DJA ? Les superficies, on les déclare en hectare ou au mètre carré ? Tu deviens fou.

« Unités de temps humain », « unité de travail annuel », « dotation jeune agriculteur » : une danse martiale d’acronymes froids occupe les esprits de dizaines de zadistes depuis l’ouverture du processus de régularisation par l’État. Lundi 14 mai, le comité de pilotage réunissant préfecture, chambre d’agriculture, syndicats agricoles, élus et associations, en présence du ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, pourrait annoncer la signature prochaine des premières conventions d’occupation précaire avec des zadistes. Mais dès le lendemain, des expulsions et destructions de cabanes pourraient reprendre. C’est ce qu’a annoncé le chef du gouvernement, Édouard Philippe, fin avril : « Ceux qui ont choisi de ne pas s’y insérer [dans le processus de régularisation – ndlr] devront avoir quitté les lieux. »

Sur la ZAD, en partie détruite par l’opération militaire lancée le 9 avril, où les blessés par les gendarmes se comptent par centaines, cette échéance effraie et intrigue. Que va-t-il se passer dans les semaines et mois à venir ? L’État va-t-il laisser les habitant·e·s poursuivre leur vie hors normes ou va-t-il les faire ployer sous la pression des gendarmes et des contraintes administratives ? Face à ces incertitudes, les zadistes sont divisé·e·s par des sentiments, analyses, désirs et stratégies divergentes. Chacun·e se demande comment poursuivre l’histoire commune dans le bocage : par l’acceptation formelle de règles à subvertir ou par la confrontation directe avec la puissance publique.

Une barricade mobile de lettres sur la ZAD (JJ). Une barricade mobile de lettres sur la ZAD (JJ).

Dans la nuit du mardi 1er mai, jour de la fête de Beltane (Beltan en breton), quelques personnes célèbrent l’arrivée du printemps autour d’un mât de la fertilité surmonté d’une couronne d’aubépine. On jette des pelletées de braises dans un rituel improvisé de l’optimisme. Les vœux restent secrets. Des pommes de terre enrobées de papier aluminium attendent d’être braisées.

Parmi les participant·e·s, presque tou·te·s ont déposé un projet en préfecture, agricole ou artisanal. Tou·te·s veulent rester sur la zone. Remplir les fiches de la préfecture les a obligés à se projeter sur plusieurs années d’activité, une question que certain·e·s ne s’étaient jamais posée. D’où la part de jeu, de prédictions fictives dans certaines déclarations. Une manière de préserver une part de liberté tout en donnant le change à l’État, alors que le rapport de force est si déséquilibré.

Un peu plus tôt dans la journée, le soleil tombait dru sur la route D81, partiellement barrée par une barricade et une équipe de veilleurs, jumelles autour du cou. Au beau milieu du bitume, un homme prenait son bain. Une scène hilarante et inquiétante. Plus les zadistes occuperont les routes de la ZAD, plus les gendarmes reviendront. Depuis la trêve des expulsions, le 13 avril, les militaires n’ont jamais quitté la zone. Ils contrôlent les identités, arrêtent celles et ceux qui refusent de s’identifier, s’approchent de lieux de vie et menacent d’expulsion certain·e·s habitant·e·s.

« À la base, l’idée de remplir les fiches de la préfecture, c’était pour créer des barricades de papier, explique une personne du groupe en charge des précieux documents. Et puis tout le monde s’est pris au jeu : la DDTM (direction départementale des territoires et de la mer) qui nous reçoit et nous donne des conseils, et les habitant·e·s ici qui se sont mis à croire à leurs projets. » Du côté de la ZAD, aucun effort n’est négligé pour recréer du collectif dans le cadre individuel imposé par l’État : rendre les dossiers en tirage papier, sans numérotation, agrafés ensemble ; se rendre aux convocations en préfecture par groupes correspondant à des « îlots » géographiques et thématiques – à l’extérieur des camarades les attendent, sous des t-shirts « ZAD, on la joue collectif ». Nommer des parrains agricoles. S’engager à ne signer aucune convention d'occupation précaire (COP) individuelle sans les autres. Décrire des projets structurellement interdépendants.

Ainsi Lucas, le brasseur, a besoin du forgeron pour réparer ses cuves, qui lui-même a besoin des artisans regroupés au sein de « l’association partisane » pour partager des outils. Mais aussi du sérigraphiste pour fabriquer ses étiquettes. D’éleveurs pour réutiliser ses déchets de brasserie. Et du groupe de gestion forestière pour entretenir les haies de ses parcelles. « Eux, ils veulent des parcelles et des noms, explique le membre du groupe fiches. Nous, on leur répond que les parcelles sont partagées et qu’on veut un fonctionnement en commun des terres agricoles. On ne peut pas vendre notre âme juste pour faire plaisir au gouvernement. »

L’argumentaire a si bien fonctionné que lors d’une récente réunion, un fonctionnaire du ministère a lâché que le plus simple serait de leur signer une convention collective, selon un participant. Soit exactement ce que les zadistes réclament et que le gouvernement leur refuse. En quinze jours, 39 fiches couvrant quasiment tous les lieux de vie ont été déposées. « L’État va hyper vite, et veut des projets hyper sérieux, en plus il faut qu’on y croie alors qu’on n’a aucune garantie en retour », résume-t-il. Élevage de vaches, de moutons, d’escargots, fabrication de galettes, culture de céréales, boulangerie, bibliothèque, partage de semences : au moins 18 projets pourraient faire l’objet d’une convention d’occupation précaire, à signer pour un an. Un contrat éphémère qui laisse ouverte la question du devenir de la zone et de ses occupant·e·s.

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J’ai ôté (jeudi soir 10 mai vers 20 h) l’adjectif « honni » du chapeau, au sujet de l’État, car à la relecture, la formulation m’a paru excessive.

J’ai fait ce reportage sur la ZAD du 1er au 4 mai dernier. Certains prénoms ont été modifiés.