Un adolescent placé en garde à vue après avoir été électrocuté

Par

Une plainte pour violences aggravées et non-assistance à personne en danger a été déposée contre des policiers parisiens, après une course-poursuite dans le métro qui a failli coûter la vie à un lycéen de 16 ans.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Ali soulève son T-shirt, et fait courir son index le long de la trace brune qui descend sur le côté gauche de sa poitrine, près du cœur. « C’est là que le courant est passé, ils me l’ont dit à l’hôpital. » Élève en classe de seconde à Paris, Ali a bien failli mourir électrocuté, peu de temps après avoir fêté son seizième anniversaire. Il commence seulement à réaliser.

Le 20 avril dans la soirée, il est sur le siège passager, avec un « grand » qui fait le malin au volant d’une vieille Smart pas même assurée. Vers Faidherbe-Chaligny, dans le XIe arrondissement, des policiers voient la petite voiture brûler un feu « orange foncé » selon Ali. Les jeunes prennent la fuite à pied, et abandonnent la Smart sur place.

« J’ai déjà fait cinq gardes à vue pour rien, et je connais la police, alors j’ai couru », raconte l’adolescent, qui paraît plus jeune que son âge. « Ils ne m’ont pas retrouvé tout de suite, une patrouille m’a repéré à Nation. Là j’ai foncé dans le métro, mais ils m’ont poursuivi sur le quai de la ligne qui va vers Montreuil, la 9. »

Ali continue. « J’ai descendu un petit escalier qui va sur la voie, et je me suis caché. Ils m’ont tout de suite vu, et il y en a un qui m’a braqué avec son pistolet en me criant : jette ton arme ! Je n’avais pas d’arme, mais je n’ai pas réfléchi, je suis parti en courant dans le tunnel. »

La suite du récit est un peu plus confuse. « J’ai couru le long de la voie, mais il y avait des trous, alors je suis revenu vers le milieu. J’avais du mal à respirer, mes jambes ne me portaient plus. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. J’ai perdu l’équilibre, je suis tombé, et c’est là que j’ai senti une décharge dans le corps. » Une électrocution, ou plutôt une électrisation à 750 volts. Un accident rare, mais qui a déjà provoqué plusieurs décès dans le métro parisien (notamment en janvier 2016 à La Motte-Picquet-Grenelle, en septembre 2011 à Crimée et en décembre 2010 à Gare-d'Austerlitz).

Ali en est certain, l'un des policiers l’a vu s’électriser. Après quelques secondes, l'adolescent parvient à se dégager du rail électrifié. « Les autres ne m’ont pas cru. J’avais des brûlures, j’avais du mal à marcher, mais ils m’ont traîné dans le tunnel. J’ai pris des claques et des coups de pied. Ils m'ont tiré les cheveux aussi. Ils n’arrêtaient pas de me poser des questions, mais je ne comprenais rien, j’étais dans le cirage et j’avais du mal à marcher. Un des policiers croyait que je faisais semblant. Il m’a dit : si tu boîtes encore, on te fait une balayette [une sorte de croc-en-jambe assez violent – ndlr]. Comme je boitais encore, il m’a fait une balayette dans les escaliers, et je suis tombé sur plusieurs marches. Ils m’avaient déjà menotté je crois. Ils me disaient : tu vas voir, à la fouille. »

Ali assure avoir encore reçu des claques dans le véhicule de police qui l’a emmené au commissariat du XIe arrondissement. « Là, ça s’est calmé, il y avait le chef de poste, et puis il y avait du monde », explique-t-il. On lui notifie sa garde à vue, mais il est somnolent, et on prévient tout de même les pompiers, qui arrivent dix à quinze minutes plus tard. « Les pompiers me prenaient le pouls, ils ont vu mes brûlures, et ils m’ont fait faire des tests pendant vingt minutes. Les policiers étaient sûrs que je faisais du cinéma pour éviter la garde à vue, mais les pompiers ont vu que ça n'allait pas. »

Pour finir, l’adolescent est conduit aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine (XIIe arrondissement), avec les policiers qui suivent.

L'hôpital Saint-Antoine, à Paris. © DR L'hôpital Saint-Antoine, à Paris. © DR

« J’ai passé la nuit sur un brancard dans un couloir, avec un appareil qui sonnait de plus en plus vite dès que mon rythme cardiaque s’emballait, à peu près toutes les cinq minutes. Les policiers étaient à côté, sur une chaise », raconte encore Ali. « Une infirmière m’a dit que j’avais failli faire une crise cardiaque. Les policiers du lendemain étaient sympas. Ils m’ont dit : avec la chance que tu as, tu devrais jouer au Loto. »

Au petit matin, Ali est transféré en soins intensifs. Sa garde à vue finit par être levée par le parquet. Il quitte l’hôpital le 23 avril, avec pour instructions du médecin qui l’ausculte de faire effectuer un suivi cardiologique et psychologique. Dans son dossier, le service de cardiologie de l’hôpital note « une électrisation sur rails du métro de cinq secondes », qui a été « compliquée sur le plan cardiologique d’un trouble du rythme supra ventriculaire ayant nécessité une hospitalisation de 48 heures en unité de soins intensifs de cardiologie ».

C'est peut-être bien la première fois qu'il a aussi peur. Lui, l'ado turbulent, s'est vu mourir. Alors, s'il passe tout de même en classe de première, Ali le miraculé a encore du mal à se projeter au-delà des vacances. « Plus tard ? Je ne sais pas. Je ferais bien kiné, ou médecin militaire… », lance-t-il sans trop y croire.

 

Une entrée de métro place de la Nation © DR Une entrée de métro place de la Nation © DR

Lundi 6 juin, Ali a saisi le parquet de Paris d’une plainte contre X pour des faits pouvant être qualifiés de “violences volontaires aggravées”, “non-assistance à personne en danger” et “discrimination”, rédigée par les avocats Slim Ben Achour et Félix de Belloy. 

Dans ce document, les avocats rappellent qu’Ali avait déjà été l’objet de contrôles de police abusifs, de violences aggravées et d’agressions sexuelles aggravées, et qu’il a déjà déposé plainte, comme 17 autres jeunes (majeurs et mineurs), en décembre 2015 pour des faits très graves attribués à un groupe de policiers du XIIe arrondissement de Paris, les “tigres” (lire nos enquêtes ici et). De quoi expliquer sa peur instinctive à la vue d’un uniforme, selon ses avocats.

Dans leur plainte, les avocats soutiennent que la garde à vue du mineur n’était pas justifiée, puisqu’il ne conduisait pas le véhicule, et qu’il ne détenait aucune arme (en revanche, une arme factice a été retrouvée dans la Smart). Ils insistent sur les violences subies par l'adolescent de la part de policiers, alors même qu’il venait de recevoir un choc électrique.

Pour finir, ils estiment que ces policiers ne pouvaient ignorer la gravité de son état de santé, et auraient dû lui porter secours en le transportant directement à l’hôpital. Quant à la discrimination alléguée, elle tient au fait que, comme la vingtaine d’adolescents qui ont porté plainte en décembre dernier, Ali est issu de la diversité et continuellement contrôlé.

Dans cette première affaire, qui fait l'objet d'une enquête préliminaire depuis le 18 décembre, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) procède actuellement à des confrontations entre les “tigres” du commissariat du XIIe arrondissement de Paris (assistés par leurs syndicats) et les adolescents qui ont porté plainte (soutenus par plusieurs associations dont Open Society et par le Syndicat des avocats de France).

Sollicité par Mediapart sur cette nouvelle plainte sensible déposée le 6 juin, le parquet de Paris indique qu’elle est actuellement « à l’étude ». Quant à la préfecture de police de Paris, également sollicitée par Mediapart, elle indique ne pas pouvoir « faire de commentaires sur une affaire en cours », et se refuse pour cette raison à donner la version des policiers du XIe arrondissement.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

J'ai changé le prénom de la victime mineure de cette affaire, et ai fait le choix de ne divulguer aucune information permettant de l'identifier, comme pour les policiers visés par sa plainte.

Par ailleurs, la voiture n'était pas volée.

Quant au terme "électrocution", il n'entraîne pas forcément le décès, selon plusieurs dictionnaires et encyclopédies.