Walter Robinson («Spotlight»): «L'Eglise catholique doit enfin rendre des comptes»

Par Daphné Gastaldi

Walter Robinson est ce journaliste du Boston Globe qui a dévoilé l'énorme affaire de pédophilie dans l’Église américaine, en 2002. Incarné par Michael Keaton dans le film Spotlight, il suit le scandale qui frappe l'Église en France et explique comment, dans tous les pays, la stratégie est la même : « exfiltrer » discrètement les prêtres mis en cause et étouffer les affaires. Mediapart l'a rencontré.

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Boston, de notre envoyée spéciale.– Walter Robinson est l’un des journalistes historiques du quotidien américain Boston Globe. Ancien responsable de la cellule d’investigation « Spotlight », incarné par Michael Keaton dans le film éponyme (bande-annonce ci-dessous), il a mis au jour le plus gros scandale de pédophilie dans l’Église américaine. En 2003, il gagne le prix Pulitzer pour cette enquête. Pour Mediapart, il décrypte les mécanismes d’exfiltration discrète des religieux mis en cause, mécanisme à l’œuvre aux États-Unis comme en France.

© Les cinémas Gaumont Pathé

Depuis Boston, comment analysez-vous les scandales qui frappent l’Église catholique française ?

Walter Robinson : J’ai lu certains articles, mais de toute évidence, et à des degrés variables, l'Église catholique doit enfin rendre des comptes dans de nombreux pays. Cela fait déjà quelques années, mais il y a aussi un regain d’intérêt maintenant, en partie à cause du film Spotlight, et nous pensons que dans la plupart des pays, l’Église a effectivement très peu communiqué sur l’étendue de ces abus.

En France, le cardinal Barbarin fait face à des accusations de dissimulation d’actes pédophiles et est poussé à la démission. Il vient d'être entendu longuement par la police dans le cadre d'une enquête judiciaire. Après vos révélations en 2002, à quel moment le cardinal Law, archevêque de Boston, a-t-il décidé de démissionner ? Quel en a été le facteur clé ?

À Boston, tous les documents, tous les dossiers personnels de chaque prêtre accusé ont été rendus accessibles aux médias. Cela a commencé en janvier 2002. Le cardinal Law a démissionné en décembre, soit onze mois plus tard. Les révélations ont continué d’arriver et, dans les documents, il y avait des preuves indéniables que le cardinal et ses subordonnés savaient ce qui se passait et néanmoins déplaçaient ces prêtres d’une paroisse à une autre. C’étaient des documents extrêmement compromettants.

Je me souviens d’un de ceux-ci, au sujet du père Geoghan qui a probablement fait 500 victimes. Quand il a finalement été forcé de quitter la prêtrise, le cardinal Law lui a écrit une lettre disant : « Cher Jack, nous sommes tous si reconnaissants pour ces formidables décennies que tu as consacrées au service du Seigneur. » Comment peut-on dire ça à quelqu’un qui a gâché la vie de 500 enfants ? Au bout du compte, tous les catholiques influents avaient appelé le cardinal à démissionner. Dans le mois précédant cette démission, beaucoup de ses propres prêtres ont aussi appelé à son départ. Et il y a eu une lettre, signé de 55 prêtres, ce qui était une chose très courageuse, disant que le cardinal avait fait tant de mal à la réputation de l’archidiocèse qu’il devait partir. Le cardinal a finalement démissionné quelques semaines plus tard.

Walter Robinson a dirigé plusieurs années la cellule d'enquête du journal «Boston Globe». Walter Robinson a dirigé plusieurs années la cellule d'enquête du journal «Boston Globe».

Dans l’archidiocèse de Boston, cela arrivait-il fréquemment d’envoyer un prêtre pédophile dans un autre diocèse, sans rien dire de son passé ?

La plupart du temps, quand des prêtres étaient déplacés, les évêques qui les accueillaient étaient au courant, mais les curés des églises où ces prêtres arrivaient ne savaient pas. Je dois avouer cependant que si j’avais été curé dans le New Jersey et que tout à coup débarquait dans ma paroisse un prêtre du Massachusetts, je me serais sans doute douté de quelque chose. J’ai du mal à croire que les curés ne se doutaient pas de ce qui se passait.

Dans le film Spotlight, on constate que vous avez trouvé différentes catégorisations utilisées par l’archidiocèse de Boston pour tenir à l’écart les prêtres accusés d’agressions sexuelles : congé maladie, non assigné, leasing, etc. Comment avez-vous découvert cela ?

Premièrement, tous les membres de notre cellule d’investigation avaient été élevés dans la foi catholique, nous en connaissions donc un rayon sur le fonctionnement de l’Église. Quand nous avons commencé à enquêter, nous avions connaissance de douze à treize prêtres. Pour ceux-ci, nous avons regardé dans les registres de l’Église, parce que nous savions que ces prêtres étaient déplacés très souvent.

En moyenne, un prêtre passait sept à huit ans dans une paroisse avant d’être envoyé ailleurs. Mais ces prêtres-là étaient envoyés dans une nouvelle paroisse tous les deux ou trois ans. Ce qui était suspect, étant donné que nous savions que l’Église souffrait d’un manque chronique de prêtres. Ce que nous avons également découvert, sur ces douze ou treize prêtres, c’est qu’ils étaient fréquemment mis au placard. Au lieu d’être remis au travail, ils étaient inscrits comme étant en congé maladie – parfois pour un ou deux ans – ou « en attente d’affectation », ou encore « assignés à l’administration du clergé ». Nous avons décidé d’utiliser ces registres pour trouver combien de prêtres entraient dans ces catégories. Nous avons ainsi construit une base de données de 87 prêtres. Quand l’enquête a été publiée, en 2002, nous avons commencé à recevoir des appels de centaines de victimes.

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