A La Courneuve, des riveraines en lutte contre un data center

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Malgré l’annulation par la justice de son autorisation d’exploitation, un data center poursuit son expansion dans un quartier de La Courneuve, provoquant la colère de deux voisines. Avec leurs soutiens, elles décrivent un quotidien bouleversé par l'arrivée à côté de chez elles de produits toxiques.

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Une multinationale s’installe dans votre rue et commence à y construire des data centers, comme si vous n’existiez pas. Et que pouvez-vous y faire ? Pas grand-chose. C’est le constat de découragement que formulent deux habitantes de La Courneuve confrontées au rouleau compresseur du groupe Interxion, spécialisé en hébergement de serveurs internet. Alors qu’elles ont obtenu fin 2015 l’annulation de l’autorisation d’exploitation du site bâti devant leurs fenêtres, elles observent avec tristesse l’élévation d’un deuxième site, juxtaposé au premier.

Grues de plusieurs dizaines de mètres de haut, allées et venues de camions même la nuit, logements qui tremblent sous les coups de masse du chantier d’en face : Matilda Mijajlovic et Khadija Aït Oumasste décrivent un quotidien bouleversé depuis le démarrage des travaux de l’extension du data center PAR 7, rue Rateau à La Courneuve, au printemps dernier. « Tous les objets ont tremblé dans la maison. Des camions jour et nuit. On vit l’enfer. Mon toit s’est affaissé, à cause du sol qui a bougé avec les travaux. » La mère de famille habite une maisonnette avec jardin située juste en face du chantier. Elle ne comprend pas pourquoi les travaux ont démarré avant même la fin de l’enquête publique concernant l’autorisation d’exploiter le site. « On se sent écrasé. C’est une multinationale. Ils sont forts. Si encore ce n’était que le chantier. Mais au final, c’est encore plus de produits dangereux à dix mètres de nos maisons. »

Chantier de l'extension du data center PAR 7 d'Interxion, à La Courneuve, 1er juillet 2016 (JL). Chantier de l'extension du data center PAR 7 d'Interxion, à La Courneuve, 1er juillet 2016 (JL).


Ces substances inquiétantes, ce sont les 568 000 litres de fioul qui seront à terme stockés sur le site du data center afin de faire tourner les groupes électrogènes en cas de panne d’électricité. La présence de ces matières inflammables ne trouble pas que les deux riveraines. Dans un courrier envoyé à la mairie de La Courneuve, le directeur du Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) de la Seine-Saint-Denis, association qui conseille les collectivités locales, explique que « le data center représente un danger pour le quartier, non par son activité propre, mais par la quantité de fioul stockée sur le site et par la présence de batteries de sauvegarde implantées à proximité des habitations ». Selon cet expert en urbanisme, l’activité du data center « n’est pas compatible “par sa nature” avec le caractère résidentiel du quartier et il est de nature à porter atteinte à la sécurité publique ». Il ne se trouve alors que 285 000 litres de fioul sur le site. Mais Interxion a prévu d’en installer deux fois plus car le groupe souhaite doubler sa capacité d’hébergement de serveurs. Son data center est une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE). Mais en saucissonnant la construction du site, il allège les contraintes administratives pesant sur le chantier. Ce qui lui avait permis d’inaugurer son site en grande pompe en novembre 2012, alors que l’enquête publique au titre de l’ICPE était toujours en cours.

Habitante de la même rue, juste en face du chantier elle aussi, Matilda décrit ainsi sa situation : « Il n’y a plus de ciel. Le bruit est infernal. On ne peut pas partir. On est piégés. On ne peut ni revendre, ni rester. Qui voudra habiter ici ? On est dépossédé alors qu’on a travaillé toute notre vie pour acheter nos maisons. » En novembre 2014, les deux femmes ont déposé un recours contre le data center d’Interxion. Le 1er octobre 2015, le tribunal administratif de Montreuil rend son verdict : annulation de l’autorisation d’exploiter l’entrepôt de serveurs internet à cause de « l’absence d’analyse des impacts sonores du projet » alors que « le développement de l’activité » du data center « générera des nuisances sonores supplémentaires » en raison des groupes électrogènes, des systèmes de réfrigération « installés à l’air libre sur les terrasses de l’installation » et d’un trafic quotidien de l’ordre de quinze poids lourds.

Dans un premier temps, l’association Urbaction, fondée par les deux femmes, et leurs soutiens, crient victoire. La multinationale doit déposer une nouvelle demande d’autorisation, que doit précéder une nouvelle enquête publique. Mais Interxion fait appel du jugement. Et surtout obtient de la préfecture une dérogation : le data center peut continuer à fonctionner en attendant le traitement de sa nouvelle demande d’autorisation. Et c’est ainsi que le groupe entame le chantier de son deuxième bâtiment, qui va doubler sa puissance, son activité et ses nuisances sur son environnement direct, sans même attendre que démarre la nouvelle enquête publique nécessaire à la délivrance de sa nouvelle autorisation. « Les travaux en respectent en tous points tant les règles d’urbanisme que la législation relative aux installations classées », explique Interxion à Mediapart. « L’arrêté préfectoral du 29 octobre 2015 autorise expressément la poursuite de l’exploitation de PAR7 pendant le temps nécessaire à la régularisation de la situation administrative du data center au titre de la législation ICPE et ce dans les mêmes conditions que celles prévues par l’arrêté préfectoral initial du 13 décembre 2013. En conséquence, les travaux aujourd’hui en cours sont ceux d’ores et déjà autorisés par le permis de construire et sont totalement conformes à la législation ICPE. »

L’arrêté d’autorisation temporaire accordée par la préfecture à Interxion est tellement large que cela semble lui permettre d’étendre ses activités sans entrer en infraction avec le droit. « Les bulldozers vont plus vite que la justice », constate Florence Denier-Pasquier, juriste à France Nature Environnement. « C’est à dénoncer : nous voyons plein de cas de petites associations qui obtiennent des annulations d’autorisation et ça ne change rien à la situation. » La deuxième enquête publique s’est achevée vendredi 8 juillet. Située en plein été, pendant le mois du ramadan, elle ne pouvait pas tomber à un meilleur moment pour ne susciter l’intérêt de personne. Très peu d’habitants sont venus voir le commissaire enquêteur. Dans son dossier, il a consigné les 1 172 pétitions contre le data center signées pendant la COP21.

Entre les habitantes de La Courneuve et la multinationale, le combat est plus qu’inégal : il est sans pitié. Exaspéré par la pugnacité des deux voisines, le président d’Interxion France, Fabrice Coquio, leur a envoyé une lettre les mettant en garde contre les interviews qu’elles donnent aux médias. Il leur demande explicitement de ne pas diffuser d’« affirmations anxiogènes » qui « portent atteinte à la réputation » de sa société. Plus précisément, il leur écrit que « le fait d’affirmer que notre activité génère des risques pour les alentours, ce qui est faux, nous porte préjudice. Nous vous remercions donc de prendre en compte les informations et précisions qui précèdent si vous deviez à nouveau décider d’intervenir dans les médias ».

Une annulation d’exploitation aussitôt contournée, une enquête publique très discrète, la parole des voisines intimidées : tout est fait pour satisfaire au mieux les intérêts du groupe. Loin de la démocratie environnementale que le gouvernement prétend vouloir renforcer.

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