La planète du discrédit

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L’écrivain Jorge Luis Borges nous donne les clés de lecture du champ de ruines politique actuel. La multiplication des candidats, comme autant d’agents Smith du film Matrix, est un autre symptôme. Dans une démocratie minée par le néolibéralisme, où les algorithmes organisent les consultations des citoyens, la délibération commune est ruinée. Le discrédit a atteint le cœur même du système.

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Jorge Luis Borges évoque, dans un de ses textes les plus fameux et les plus drôles, une certaine encyclopédie chinoise selon laquelle les animaux se divisent en : a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches…

J’ai repensé à ce texte de Borges en observant la multiplication des candidats aux primaires. Comment ne pas reconnaître parmi eux ceux « qui s’agitent comme des fous » (Nicolas Sarkozy) ou « qui viennent de casser la cruche » (Jean-François Copé) ? Il ne manque pas non plus de candidats « apprivoisés » (Hervé Mariton, François de Rugy) ou « cochons de lait » (Geoffroy Didier), ni même de « chiens en liberté » (Frédéric Lefebvre, Gérard Filoche).

Nulle difficulté non plus pour identifier certains candidats « dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau » (François Fillon, Bruno Le Maire, Benoît Hamon). Nathalie Kosciusko-Morizet se glisse sans effort dans la catégorie des « sirènes ». Par contre, il n’est pas facile de trouver un candidat « qui appartienne à l’Empereur » (quoique Jean-Luc Bennahmias, s’il confirmait sa candidature, pourrait faire l’affaire). Quant à ceux « qui de loin semblent des mouches », on a l’embarras du choix (Nadine Morano, Jacques Myard).

Enfin, il serait irrespectueux et prématuré de classer Alain Juppé ou François Hollande parmi les animaux « embaumés » mais il est difficile de ne pas y penser…

Voilà notre liste à peu près complète. Mais où classer ceux qui refusent de participer aux primaires ? Sont-ils « hors catégorie » ? Rassurons-nous, la créativité des médias est sans limite, et parfois rivalise même avec le génie de Borges. Ainsi, de nouvelles catégories désignent les candidats qui ont entamé leur mue et « qui se détachent de leur identité visuelle » (Le Pen), ceux qui « mangent du quinoa pour atteindre leur poids de forme » (Mélenchon), ou encore ceux qui « prennent la mer, avec un cap et une volonté » (Macron).

L’atomisation de la scène politique

Le texte de Borges a le don de déclencher le rire mais il éclaire cruellement notre scène politique. Voici la liste de candidats aux primaires de la droite, établie par le Scan du Figaro : « le revenant qui veut prendre sa revanche » (Sarkozy), « l'identité heureuse » qui fait la course en tête (Juppé), la carte du « sang neuf » (Le Maire), « le jeune loup » (Geoffroy), la « tueuse » en liberté (Kosciusko-Morizet), le promoteur d'une « France décomplexée» » (Copé), celle qui s’est installée « sur les terres du Front national » (Morano).

Quant aux prétendants de gauche, Le Figaro les présente dans une distribution digne d’un générique de série TV : Marie-Noëlle Lienemann « aguerrie et frondeuse » ; Benoît Hamon « qui veut voler de ses propres ailes », Gérard Filoche « l’homme “en colère” », François de Rugy « l'ambitieux ». Chez les Verts d’Europe écologie, « qui organisent la primaire dont ils ne veulent pas », la métaphore animale vire au pronostic hippique et oppose la favorite (Duflot), le challenger (Jadot), l’outsider (Delli) et la rescapée (Rivasi).

L'usage de la métaphore dans le discours politique se renforce lorsque les enjeux politiques ou idéologiques s’estompent. Les métaphores empruntent aux univers et aux rites du combat ou de l’épreuve : de la course d’obstacles (cycliste ou hippique) à la compétition sportive, au conflit d’archétypes (la force d’Achille, la ruse d’Ulysse), au spectacle ou à la série TV (House of Cards, Games of Thrones), ou encore au chronotope de la marche avec ses figures associées (la traversée du désert, l’ascension des sommets, l’enlisement, l’errance, la chute).

Lorsque plus rien ne différencie les candidats sur le plan idéologique ou politique, il faut trouver d’autres manières de les distinguer, hors du champ de la rationalité politique, dans d’autres univers narratifs et registres de langage que la syntaxe politique.

Face au moutonnement des candidatures, ce qui fait la différence, c’est l’éclat du signe, le scintillement d’un tweet, d’une petite phrase, voire d’un simple accessoire. La panoplie des petites différences (et le narcissisme qui va avec) se substitue aux clivages politiques et aux batailles idéologiques. Matteo Renzi et Manuel Valls ont su jouer de cette miniaturisation des grands enjeux politiques (le taureau marqué au fer rouge pour l’un, le smartphone et la gamme de produits Apple pour l’autre, clin d’œil à la série House of Cards, le coup de menton et la chemise blanche…)

Cette miniaturisation agit à la manière d’un transistor. Elle permet de condenser un message, d’interrompre les flux d’information et de moduler ou d’amplifier un signal dans la médiasphère. Le miroitement de l’hétéroclite prend ainsi la place du dissensus démocratique. Prix de cette opération, la personnalisation du combat politique qui aggrave inexorablement la dépolitisation des personnes.

L’effet Smith des primaires

La chronique du hollandisme se donne à lire comme une suite de contre-performances, une succession de couacs, de décisions sans lendemain, de tête-à-queue idéologiques : de Florange à la déchéance de nationalité, du Bourget à Gattaz, d’Aquilino Morelle à Emmanuel Macron… Mediapart en a rendu compte. Pour m’y être moi-même essayé, j’ai pu éprouver les limites de l’exercice. C’est en effet une particularité d’un pouvoir sans perspective que d’imposer une lecture au jour le jour. Une affaire efface l’autre. Un scandale à droite en fait oublier un autre à gauche. Le feuilleton agite les médias et assoupit les consciences sur le fond d’un discrédit qui empoisonne l’esprit public.

Le retour des affaires Cahuzac et Sarkozy en fin de quinquennat est le signe de cette impasse narrative. En cette rentrée, la dernière du quinquennat, les livres s’accumulent qui chacun à leur manière font la chronique des coulisses du pouvoir avec la complicité du chef de l’État qui, ne pouvant plus rien changer à son quinquennat, cherche sans doute à en contrôler le récit.

Ce qui restera de ce quinquennat sans horizon, c’est le discrédit sans précédent de la fonction présidentielle, lisible dans le dérèglement des rituels, l’obsolescence des images du pouvoir, bref la crise de représentation que traversent les institutions de la Ve République.

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