La campagne en train express et avec des écrivains

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Comment couvrir le dernier scrutin du quinquennat de François Hollande, qui risque d'être marqué par l'abstention et un basculement à droite et à l'extrême droite ? En train régional et avec l'aide d'écrivains qui veulent combattre « certaines soûleries réactionnaires ».

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Historique et déprimant. La France s’apprête peut-être à vivre un de ces moments politiques troubles dont elle a le secret. Dans un mois, le dimanche 13 décembre, trois des treize nouvelles régions créées par la réforme territoriale voulue par François Hollande, le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, la Provence-Alpes-Côte d’Azur et l'Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, pourraient être gouvernées par l’extrême droite. Longtemps, cette hypothèse a paru hors de propos, incroyable, folle. Elle l’est désormais beaucoup moins, dans une sorte d’apathie générale.

À un an et et demi d’une présidentielle à multiples inconnues, une victoire de Marine Le Pen au nord, dans la troisième région la plus peuplée de France (6 millions d’habitants, 10 % de la population française, 150 milliards de PIB), ferait l’effet d’un séisme politique. Elle constituerait pour la présidente du Front national une formidable rampe de lancement pour le scrutin de 2017.

La scène de la présidente du Front national entrant triomphalement à l’hôtel régional de Lille sera commentée dans le monde entier. Elle pourrait venir conforter à l’étranger l’image qui est de plus en plus la nôtre, celle d’un pays malade et inquiet, xénophobe et nostalgique de sa prétendue grandeur révolue. Les victoires de la députée Marion Maréchal-Le Pen en Paca (5 millions d’habitants), voire celle du n°2 du FN, Florian Philippot, dans la nouvelle région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, constitueraient autant de secousses.

Tant que les urnes n’ont pas parlé, rien n’est joué évidemment. Il faut se garder des prophéties autoréalisatrices, des sondages qui se trompent toujours dès qu’il s’agit de prévoir les scores du FN, de cette formidable caisse de résonance médiatique qui place les moindres faits et gestes du FN au centre du jeu – du « discours de vérité » de Maïtena Biraben à la pantalonnade de l'émission  « Des paroles et des actes ».

Mais à quatre semaines du scrutin – organisé en décembre, une première depuis 1965 –, certains éléments du paysage de ces régionales semblent d’ores et déjà posés. Une abstention massive: en 2010, lors des dernières régionales, un électeur sur deux ne s’était déjà pas déplacé. La déroute prévue du PS – qui serait la quatrième depuis 2012 après des scrutins municipaux, européens et départementaux catastrophiques pour le parti au pouvoir, sans oublier la perte du Sénat – qui n'a plus comme alliés que les radicaux du PRG et quelques écologistes de gouvernement et de centre-droit. Une “autre gauche” à la peine, qui n'est pas parvenue à s'unir, ou alors dans de rares régions (notamment en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées et en Paca - un point complet ici). Et la probable victoire de l’opposition, unie dans la quasi-totalité des régions.

 © Ministère de l'intérieur © Ministère de l'intérieur

Autre rebondissement prévisible du tremblement qui s’annonce : le casse-tête posé au PS et à l’ensemble de la gauche, le 6 décembre, au soir du premier tour. Quelle attitude face au risque de victoire du FN ? Se retirer et appeler à voter pour un candidat de droite pour empêcher le FN de gagner, et donc disparaître de l’hémicycle régional pendant six ans ? Tenter de fusionner avec Les Républicains (ex-UMP), au risque d'alimenter un “effet de système” dont se régalerait Marine Le Pen ? Ou se maintenir et permettre au FN de remporter une ou plusieurs régions ?

Pour l'instant, les déclarations contradictoires se succèdent sur le sujet: Manuel Valls ou Anne Hidalgo annoncent d'ores et déjà le retrait de listes PS arrivées en troisième position, tandis que Jean-Christophe Cambadélis ne l'évoque que si le “total gauche” ne laisse aucune chance de gagner. Les têtes de liste veulent surtout attendre la vérité sortie des isoloirs pour décider.

À Mediapart, nous nous sommes demandé comment couvrir ces régionales, dernier scrutin avant la présidentielle de 2017. Fallait-il parler des politiques régionales, ces institutions méconnues ? Attribuer les bons et les mauvais points aux présidents sortants ? Faire le portrait des prétendants ? Tenir la chronique politicienne d’une campagne qui ne galvanise pas les foules, comme elle a du mal à nous tenir nous-mêmes en haleine ?

Nous avons décidé de faire tout autre chose. De ne pas toujours donner la parole aux mêmes, d’éviter précisément cet écueil-là. D’aller voir. De sonder (mais sans sondages) ce qui travaille ce pays et le rend si triste, si crispé. De raconter la France d’avant le vote, qui, loin de s’être soudain convertie au « zemmourisme » dominant, ressent surtout les affres du déclassement, prend la crise sociale en pleine face, rejette des partis de « gouvernement » qui semblent d’abord préoccupés par la perpétuation de leur propre existence, et dont les recettes idéologiques apparaissent surtout de plus en plus semblables.

La rédaction a donc décidé de parcourir la France en TER. Pourquoi le TER ? Parce que les transports régionaux sont, avec les lycées, la compétence la plus visible des régions. Le train, celui qu’on prend pour aller au travail, au lycée, à l’université, c’est un véhicule et un bureau, un canapé provisoire et un lieu de rencontres. Un objet du quotidien, un lien, un melting-pot social, et un paysage qui se déroule derrière les grandes vitres.

Le TER nous conduira, de Marmande à Toulon, en passant par Amiens, Rennes ou Narbonne, ou dans l'Est de la France avec notre partenaire Les pieds sur terre (France Culture), sur les rails d'une France qui vote, ou pas. Dans les gares, les marchés, les porte-à-porte, les réunions publiques ou les fêtes foraines, là où tractent et parlent des militants et des élus d'une classe politique qui doute, ou pas.

Nous avons été rejoints dans cette modeste ambition par sept écrivains: Arno Bertina, Frédérique Clémençon, Marie Cosnay, Valérie Gérard, Mathieu Larnaudie, Vincent Message, Patrick Varetz. Ces auteurs sont désireux de prendre la plume pour comprendre les plaies et les fractures du pays. Abasourdis par l'état actuel du débat intellectuel, ils partagent avec nous leur souhait de raconter autre chose qu'une chronique électorale guère emballante, mais décisive à un an et demi de la prochaine élection présidentielle. Voici leur “texte d'intention” :

« Auteurs de fictions ou bien d’essais, nous habitons Lille, Paris ou sa banlieue, Poitiers et Bayonne… Notre carte éditoriale est aussi large et voyageuse : les éditions de L’Ogre, POL, Verticales, Le Bec en l’air, Le Seuil, Actes Sud, les éditions Quidam, Les PUF, L’Olivier et Flammarion… Nous sommes amis ou nous échangeons depuis très peu de temps. Si nous avons dit à la rédaction de Mediapart notre intérêt pour l’enquête qu’elle était en train de mettre en place, c’est avant tout par passion de la description.

«Notre sensibilité politique ou nos choix littéraires nous ont conduits à vouloir participer à cette description de l’humeur du pays, à la veille d’élections régionales qui pourraient marquer un tournant dans la vie du pays. L’enquête de terrain, les paroles rapportées, la description des choses vues – nous en sommes persuadés – sont les seuls remèdes à certaines soûleries réactionnaires où les mots “déclin de la France”, “antiracisme” et “invasion” tiennent lieu d’alcool. À l’inverse de certains élus du Front national brûlant des voitures pour convaincre les électeurs que l’insécurité est bien réelle, nous désirons – avec les journalistes de Mediapart – approcher la réalité du pays par plusieurs versants, en rendant compte de toutes les initiatives qui, sur le terrain, abordent les événements (crise sociale & économique, désaffection politique, arrivée des réfugiés syriens) avec inventivité et générosité.

«La gauche n’est pas à réinventer car elle ne s’est peut-être pas perdue partout. »

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