Après ses propos sur Pétain, les historiens jugent sévèrement Macron

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Après avoir déclaré que Pétain était un « grand soldat », Emmanuel Macron a balayé les critiques d’un revers de savoir historique. Ce faisant, il a alimenté la confusion, en sombrant dans un mélange des genres qui a consterné plus d’un historien. Tous estiment qu’il s’est trompé de registre. Une erreur qui en dit long sur la façon dont le chef de l’État surinvestit sa fonction, au risque de l’appauvrir.

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Emmanuel Macron n’en démord pas. Il le répète depuis trois jours : en jugeant « légitime » de rendre hommage aux huit maréchaux de la Grande Guerre, parmi lesquels figure le maréchal Pétain, qui fut, selon ses mots, un « grand soldat » en 14-18, avant de « conduire des choix funestes » pendant la Seconde Guerre mondiale, le président de la République n’a fait qu’énoncer « la vérité historique ». Le tollé qui s’est ensuivi n’est rien d’autre, à ses yeux, qu’une énième « fausse polémique » à ranger dans ce qu’il appelle la « boîte à folie » des journalistes.

Par cette rhétorique qui consiste à ne jamais reconnaître ses erreurs, mais à les imputer à l’incompréhension, voire à la mauvaise foi des autres, le chef de l’État a passé les trois derniers jours de son « itinérance mémorielle » à balayer les critiques d’un revers de savoir historique. Ce faisant, il a brouillé considérablement le message du centenaire, en sombrant dans un mélange des genres qui a consterné plus d’un historien. Car si la majorité d’entre eux reconnaissent la « vérité historique » énoncée par Emmanuel Macron, tous s’accordent à dire qu’il s’est trompé de registre.

« On ne demande pas à Emmanuel Macron de faire une leçon d’histoire aux Français, ce n’est pas son rôle », affirme Manon Pignot, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Picardie-Jules Verne et membre du conseil scientifique de la Mission du centenaire. « Il se positionne comme historien pour dire des évidences, complète sa consœur Emmanuelle Cronier. Or la parole publique d’un président de la République est mémorielle. En parlant comme il l’a fait de Pétain, il ne pouvait pas ignorer que l’attention allait se cristalliser là-dessus. »

Emmanuel Macron et le conseil scientifique de la Mission du centenaire, le 9 novembre, à Péronne. © Reuters Emmanuel Macron et le conseil scientifique de la Mission du centenaire, le 9 novembre, à Péronne. © Reuters

De l’avis de tous les chercheurs interrogés par Mediapart (lire notre Boîte noire), le chef de l’État a bien commis une erreur en voulant mettre en avant « la complexité des faits ». « Il ne revient pas aux hommes politiques d’écrire l’histoire ni de la commenter, souligne le président de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Christophe Prochasson. Il leur revient de s’emparer de l’histoire pour construire la mémoire nationale. Emmanuel Macron a raison de dire que c’est compliqué, mais ce n’est pas son boulot. »

Mettre en place un savoir et construire une mémoire relèvent de logiques d’action parfaitement différentes. En s’adossant, comme il l’a fait, à un discours savant pour légitimer le maréchal Pétain dans la mémoire, le président de la République a pris le risque de briser cette mémoire nationale, indique l’historien Emmanuel Saint-Fuscien, car « on ne joue pas impunément avec les usages publics du passé ».

Surtout lorsqu’il s’agit de convoquer la figure d’un homme frappé d’indignité nationale en 1945. « C’est même dangereux, poursuit ce maître de conférences à l’EHESS. L’argument qui consiste à revenir sur le Pétain de 14-18 a longtemps été celui de l’extrême droite. Il a déjà été très compliqué d’arriver à un consensus national et à une mémoire patiemment apaisée. »

L’historien André Loez, autre spécialiste de la Grande Guerre, également membre du conseil scientifique de la Mission du centenaire, voit dans les propos d’Emmanuel Macron une « maladresse » dans laquelle ce dernier s’entête en tentant de légitimer ses dires « par un raisonnement intellectuel qui n’est pas audible », tout simplement parce que, « dans le registre commémoratif, la République ne rend pas hommage à des personnes jugées indignes de la nation, d’aucune façon que ce soit ». Ni individuelle, ni collective. Dans les faits, la cérémonie du 10 novembre ne prévoit aucune référence à Pétain, mais ce qu’a dit le chef de l’État, mercredi matin , continue à « poser problème ».

Au cours des derniers jours, les soutiens du président de la République ont tenté de circonscrire la polémique en rappelant que ses prédécesseurs, du général de Gaulle à Jacques Chirac, avaient tous tenus le même type de propos. Un argument qui n’a pas franchement convaincu les historiens. « Lorsque de Gaulle parle de Pétain en 1966, c’est l’ancien combattant, le chef de la France libre, qui parle. Le livre de Robert Paxton [La France de Vichy, éditions du Seuil, 1973 – ndlr] n’est pas encore sorti. On n’est pas du tout dans le même contexte », explique André Loez.

Quant aux prises de paroles des autres présidents sur le sujet, elles avaient toutes été réalisées dans le cadre de discours réfléchis, pesés, structurés. Pas entre trois caméras et deux séquences mémorielles. Pour Christophe Prochasson, qui fut conseiller de François Hollande à l’Élysée, la sortie d’Emmanuel Macron révèle en filigrane « son insuffisante réflexion sur la façon dont un chef de l’État doit faire avec l’histoire ». « C’est un bon présentiste qui instrumentalise l’histoire en fonction du présent », ajoute-t-il, agacé par cette génération politique « sans repères », pour laquelle tout relève, selon lui, d’un « relativisme mollasson qui rend l’indignation impossible ».

L’historien s’était déjà fait cette réflexion en début d’année, lorsque le nom de l’écrivain antisémite Charles Maurras était apparu dans le Livre des commémorations nationales 2018, sans que personne s’en offusque dans un premier temps – il avait finalement été retiré par la ministre de la culture de l’époque, Françoise Nyssen. « Je pense qu’Emmanuel Macron ne voit même pas le problème, indique encore Christophe Prochasson. Rien n’est grave, tout est joué. C’est du cosmétique et après, on récupère avec de la com’. »

Contrairement à ce que prétend Emmanuel Macron, la polémique qui a entouré ses propos sur le maréchal Pétain n’est pas « inutile ». Elle en dit même long sur la façon dont le chef de l’État entend occuper tous les terrains : celui de l’histoire, celui de la mémoire et celui de la politique. Mais c’est précisément parce qu’il n’y parvient pas, qu’il alimente la confusion. « Obsédé », de son propre aveu, par « la réconciliation des histoires », mais aussi par celle des mémoires, le président de la République en vient à tout mélanger. En jouant tous les rôles et en surinvestissant sa fonction, il finit par appauvrir cette dernière.

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Nous avons contacté, pour les besoins de cet article, une dizaine d’historiens, dont plusieurs membres du conseil scientifique de la Mission du centenaire. Certains d’entre eux n’ont pas souhaité s’exprimer, clairement agacés par la polémique et se gardant de l’alimenter d’une façon ou d’une autre. Ceux qui ont accepté de nous parler l’ont fait en leur nom et non en celui de la Mission.