Choc et désolation dans le campement de Bobigny où Mélissa, 8 ans, a trouvé la mort

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Mélissa n'a pas survécu à l'incendie qui a ravagé une partie du bidonville dans lequel elle vivait avec sa famille à Bobigny. Sous le choc, les habitants ont passé la journée à attendre des nouvelles des autorités publiques, pour savoir ce qu'ils allaient devenir. Eux souhaitent rester, mais espèrent une amélioration de leurs conditions de vie.

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La stupeur et l’effroi se lisent encore sur leur visage. Regard dans le vide, les habitants du campement s’appuient sur les barrières métalliques installées à la va-vite autour du périmètre de cabanons partis en fumée, aux aurores, mercredi 12 février, dans le campement de la rue des Coquetiers à Bobigny en Seine-Saint-Denis. Le corps d’une fillette de huit ans a été retrouvé au milieu des décombres.

Voisins, amis : les vivants bruissent de cette matinée d’épouvante au cours de laquelle un quart des habitations a brûlé. Carcasses de camionnettes, caddies, éviers, poêles, bassines, les débris calcinés s’amoncellent, dans une vision macabre de désolation. Une femme éclate en sanglots, des larmes coulent, des gens se prennent dans les bras, tous parlent, saluent les visiteurs extérieurs, malgré le désastre qui a eu lieu. Environ 200 personnes, des Bulgares turcophones et des Roms roumains principalement, vivent dans ce bidonville, installé sur une enclave entourée de barres d’immeubles entre les archives départementales et un dépôt de la RATP.

Selon les informations recueillies auprès des habitants, le feu se serait déclaré vers 5 heures, dans l’abri où vivait Mélissa, qui a perdu la vie, et sa famille. Une bougie se serait renversée. Fabriquées en planches de contre-plaqué, les maisonnettes sont hautement inflammables. Une enquête est en cours, indique la préfecture. « C’était la panique, j’ai été réveillé par les cris », raconte Corbian, un père de famille. « Ça brûlait, ça fumait, les gens criaient, j’ai pris mes enfants sous le bras et je suis allé me réfugier dans la cabane de ma sœur un peu plus loin. On a essayé d’éteindre le feu, mais c’était impossible, c’était trop tard, les gens avaient peur, ils pleuraient. Les enfants sont choqués, tout le monde est choqué », se désole-t-il. « Que va faire cette famille ? Que va-t-on devenir ? Tout le monde est choqué, tout le monde est triste, tout le monde souffre pour Mélissa », résume-t-il.

Un autre père de famille fait les cent pas. « Ma maison a brûlé », dit-il en montrant du doigt un amas de cendres. « Je dors où ce soir, on fait quoi ? On avait rien, on a tout perdu », ajoute-t-il. Alexandra, 14 ans, a été réveillée par les pompiers. « Je dormais, les pompiers ont débarqué vers 6 heures. Ils ont fait sortir tout le monde dehors, hors du camp. Il y avait des flammes autour de la maison, le reste a brûlé ensuite. Le médecin m’a demandé de dire à la mère de Mélissa que sa fille était décédée », indique-t-elle. À la différence des enfants en bas âge, tous scolarisés à la maternelle et en primaire, Alexandra ne va pas à l’école. Mais, en France depuis sept ans, elle parle parfaitement français. « J’ai appris dans la rue », explique-t-elle. « Je n’ai pas pu dire à la mère, ce n’était pas à moi de le faire », poursuit-elle. En plus, l’une et l’autre ne parlent pas la même langue. Alexandra est Rom de Roumanie, tandis que la famille de Mélissa est Bulgare. « On se comprend difficilement. Les Bulgares parlent quelques mots de gitan, pas plus », indique-t-elle. « En tout cas, le docteur a donné un calmant à la mère, et ils sont tous partis au commissariat, je crois, pour témoigner », dit-elle.

Entourée d’une bande de garçons de son âge, elle passe du drame aux conditions de vie sur le campement. La fatalité n’explique selon elle pas tout. « Il n’y aurait pas d’éclairage à la bougie si nous avions l’électricité. Ici, nous n’avons ni eau, ni électricité. La mairie a installé deux toilettes, c’est bien, mais ce n’est pas assez pour nous tous. Nous ne pouvons pas vivre de cette manière. De l’eau, de l’électricité, des toilettes et des douches, c’est tout ce dont nous avons besoin. Si nous avions ce minimum, vous verriez que nous ne serions pas dans cette boue », lance-t-elle en montrant les flaques et les chaussures sales. « Rue de Paris (où se situe une aire d'accueil – Ndlr), c’est le paradis, ils ont tout ce qu’il faut. Ils ont même une salle des fêtes et une laverie ! » Depuis son arrivée en France, elle a vécu dans « dix ou quinze campements » différents. Il n’y a qu’un mot qui lui résiste. « Ce mot “expulsion”, je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à le prononcer correctement », dit-elle.

Le préfet de Seine-Saint-Denis n’a pas cette difficulté. Philippe Galli a procédé ces derniers mois à un nombre record d’évacuations dans son département. Installé par Manuel Valls en juin 2013, en remplacement de Christian Lambert, il assume sa politique d’expulsions à répétition. Interrogé au téléphone par Mediapart, il estime même que la mairie, en tolérant des habitations illicites, porte une part de responsabilité dans la situation actuelle. Trois propriétaires se partagent le terrain : le conseil général, la RATP et la ville de Bobigny. Les deux premiers ont sollicité les forces de l’ordre, pas le troisième.

À la suite de décisions de justice du 31 mai et du 15 juillet, la préfecture est entrée en action : l’expulsion est intervenue le 27 août 2013, quelques jours avant la rentrée des classes. « Comme la ville s’est montrée accueillante, les personnes se sont réinstallées sur sa parcelle. Les autres ont été rendues inaccessibles. Nous les avons équipées de blocs de béton », indique le préfet, qui confirme l’absence d’autres décès dans l’incendie et le caractère a priori accidentel du drame. « On ne sait pas si la fillette est morte par intoxication ou par le feu. La police judiciaire et l’institut médico-légal sont en train d’établir ce qui s’est passé précisément », assure-t-il.

La mairie, communiste, est dans son collimateur. « Laisser s’installer des campements dans la durée est irresponsable. L’incendie de ce matin montre bien qu’il fallait expulser. Ces braves gens s’étaient branchés sur un transformateur de la RATP et leurs maisons étaient construites sur une tuyauterie de gaz. C’était dangereux ! La mairie les a laissés se réinstaller, voilà le résultat », s’exclame-t-il, sans reconnaître qu’une fois expulsées, les personnes s’installent en général quelques mètres ou kilomètres plus loin. Autrement dit, toujours en Seine-Saint-Denis. « Ces populations sont souples et flexibles, elles trouvent en général un autre point de chute », élude-t-il.

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