#MeToo: les médias mis en cause

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Alors que la France a longtemps fait figure de retardataire, les violences sexistes et sexuelles font de nouveau la une de l’actualité avec, au cœur des dernières révélations, la situation dans plusieurs médias. La presse avait jusque-là peiné à mener sa propre introspection.

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Comme un frémissement. Une nouvelle chance. Depuis un an et demi que #MeToo a ébranlé le monde, la France a parfois résisté à la dénonciation mondiale des violences sexuelles et sexistes, semblant en retard par rapport à certains de ses voisins. Mais depuis une semaine, plusieurs affaires font la une de la presse et déclenchent de nouveaux témoignages.

Ce fut d’abord le cas de l’affaire Baupin, dévoilée en mai 2016 par Mediapart et France Inter, et relancée du 4 au 8 février par le procès en diffamation intenté par Denis Baupin contre les deux médias à l’origine de la révélation de quatorze témoignages de femmes se disant victimes de harcèlement ou d’agression sexuels.

Dans la salle d’audience du tribunal correctionnel de Paris, le procès a semblé se retourner contre celui qui l’avait initié. Plusieurs témoignages ont eu un important retentissement, notamment celui de l’ancienne ministre Cécile Duflot qui a raconté une agression sexuelle. Cible d’une campagne de cyberharcèlement contre laquelle elle a déposé plainte, elle a aussi reçu des milliers de messages de soutien.

Elen Debost, Isabelle Attard, son avocate Claire Moléon et Lénaïg Bredoux, journaliste à Mediapart, au tribunal de Paris, le 4 février 2019. © Marc Chaumeil Elen Debost, Isabelle Attard, son avocate Claire Moléon et Lénaïg Bredoux, journaliste à Mediapart, au tribunal de Paris, le 4 février 2019. © Marc Chaumeil

L’ex-secrétaire nationale d’Europe Écologie-Les Verts a aussi longuement expliqué pourquoi elle n’avait rien dit à l’époque. D’autres cadres du parti écologiste – notamment des hommes – ont expliqué comment ils avaient parfois minoré, relativisé ce que les femmes leur disaient. Pourquoi ils n’avaient pas réagi comme ils se disent aujourd’hui qu’ils auraient dû le faire.

En conclusion des débats, plusieurs des avocats des prévenu.e.s ont appelé le tribunal, qui rendra son jugement le 19 avril prochain, à une décision « historique », l’une d’elles, Claire Moléon, évoquant le procès de Bobigny sur l’avortement de 1972. Quelques heures plus tôt, la procureure de la République Florence Gilbert avait conclu ses réquisitions de relaxe par ces mots : « La seule qualité de ce procès aura été de mettre en exergue une impérieuse lutte contre le silence. »

En face, la partie civile représentée par l’avocat Emmanuel Pierrat – Denis Baupin a refusé de se présenter lors des audiences – a tenté une défense extrêmement classique : il ne s’agit aucunement de violences sexuelles mais de « libertinage », et donc de liberté individuelle. Le conseil s’en est ainsi pris à l’une des auteures de ces lignes, parlant de « mormone en cheffe » pour rejouer le clivage libertins/puritains.

Plusieurs responsables écologistes, notamment l’ancienne ministre Dominique Voynet, ont joué la même partition. Comme en écho à la tribune qui avait fait grand bruit il y a plus d’un an, signée notamment par l’actrice Catherine Deneuve, défendant la « liberté d’importuner » face au #MeToo et à #BalanceTonPorc, lancés sur les réseaux sociaux dans la foulée de l’affaire Weinstein aux États-Unis.

Mais cette fois la rhétorique, pourtant abondamment relayée ces dernières années avec la prétendue « séduction à la française », a semblé moins porteuse. Comme balayée par la force, la dignité et le nombre des femmes qui ont témoigné devant la 17e chambre du tribunal correctionnel.

Surtout, le retentissement important du procès Baupin, permis entre autres par le live tweet (la couverture en direct sur Twitter) de la journaliste de L’Humanité Marie Barbier, a été suivi par d’autres prises de parole publiques.

C’est notamment le cas de l’affaire de la Ligue du Lol, rapportée par CheckNews dans Libération, et qui a aussitôt provoqué un très grand nombre de témoignages. Ils ont très rapidement été suivis d’excuses, plus ou moins sincères ou détaillées, des personnes accusées d’avoir harcelé sur les réseaux sociaux plusieurs personnes, notamment des femmes. Leurs employeurs ont également tenu à réagir vite, avec le lancement de plusieurs procédures disciplinaires et des mises à pied à titre conservatoire (lire notre article).

Au-delà de ce groupe Facebook comptant (globalement) des trentenaires parisiens, journalistes, communicants ou publicitaires, plusieurs articles ont été publiés sur des boucles de messagerie internes animées par des journalistes hommes, et truffées de remarques sexistes, racistes et homophobes : c’est le cas de Vice ou du Huffington Post (lire notre enquête).

Ces différentes affaires mettent en avant les mécanismes de domination et de pouvoir. Les cibles sont des femmes, des homosexuels, des personnes racisées, des personnes précaires ou avec un lien de subordination.

Plusieurs journalistes ont dénoncé le sexisme de leur profession. Plusieurs écoles de journalisme ont été interpellées. Jamais la profession n’a été autant mise en cause – même si, ces dernières années, les initiatives s’étaient multipliées pour dénoncer à la fois le traitement sexiste de l’information et le traitement sexiste des femmes dans les rédactions.

C’est notamment le travail mené par l’association de femmes journalistes Prenons la une, ou par la dénonciation du cyberharcèlement, comme celui qui avait visé notre consœur Nadia Daam.

Mais jusqu’à présent, le monde des médias avait peiné à faire lui-même son introspection. Alors qu’aux États-Unis, une série de journalistes vedettes ont dû démissionner (à CBS, NBC, Fox News notamment), en France, les deux journalistes mis en cause à haut niveau (Frédéric Haziza et Éric Monier) n’ont pas été inquiétés.

Le premier, s’il n’a pas été reconduit à la chaîne LCP, continue d’animer son émission à Radio J : il a écopé d’un rappel à la loi après une enquête pour agression sexuelle classée sans suite. Le second a été promu à la direction de la rédaction de TF1 malgré treize témoignages relatant ses dérives dans la presse, et une plainte pour « harcèlement sexuel et moral » (classée sans suite à cause de la prescription des faits).

Il y a un an et demi, la journaliste Sandra Muller, à l’origine du mot-dièse #BalanceTonPorc après l’affaire Weinstein, avait publié sur Twitter les propos que l’ancien patron de la chaîne Equidia, Éric Brion, lui aurait tenus lors d’un cocktail professionnel, en 2012 : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit. » Aux États-Unis, Sandra Muller figurera parmi les « silence breakers » (« briseuses de silence ») adoubées « personnalité de l’année 2017 » par le magazine américain Time.

En France, elle sera attaquée en diffamation par Éric Brion qui, un an plus tard, fera la tournée des médias en se plaignant d’avoir été « littéralement broyé ». Interviewé par « Quotidien », il dément tout « harcèlement sexuel », minimise les faits (« drague lourde »), dit s’être excusé, estime que « #BalanceTonPorc, c’est de la délation » et renvoie la responsabilité sur Sandra Muller : « J’espère que tu peux te regarder dans la glace quand tu repenses à ce que tu as fait », l’interpelle-t-il, face caméra.

Les médias sont pourtant, sans surprise, à l’image de la société : les violences sexistes et sexuelles sont structurelles, et touchent tous les milieux et tous les domaines de la société. Le milieu journalistique est par ailleurs considéré comme « à risque » : c’est un métier qui a longtemps été largement dominé par les hommes, nourri par les mythes très masculins, voire totalement virilistes, du grand reporter ou de l’enquêteur, et dont les rapports, parfois violents, sont jugés propices aux violences.

« Le niveau de violence est très impressionnant dans les médias », explique ainsi Caroline De Haas, qui intervient régulièrement avec sa société de conseil Egae dans plusieurs groupes de médias pour des formations sur les violences sexuelles et sexistes (dont Mediapart – voir notre Boîte noire). Ce type de formation s’est d’ailleurs multiplié ces dernières années, y compris dans de très grandes entreprises comme France Télévisions ou le groupe Le Monde.

La formation au cœur des débats

Derrière les journaux et leur fonctionnement managérial, se pose aussi la question de la formation dans les écoles de journalisme. Mardi, les étudiants de l’École de journalisme de Lille (ESJ) ont mis eux-mêmes sur la table les événements de la semaine touchant des médias – la Ligue du Lol, le Huffington Post, Vice. Au point que l’école a transformé le cours d’actualité en réunion « pour ouvrir la parole, expliquer la nécessité de la lutte contre le harcèlement et les discriminations et répondre aux questions des étudiants », explique Pierre Savary, le directeur de l’ESJ.

Les questions des futurs journalistes ont porté sur la Ligue du Lol (dont certains des membres sont issus de l'ESJ), mais aussi sur le témoignage de l’ancienne directrice du Bondy Blog, Nassira El Moaddem. La journaliste accuse sur Twitter trois anciens de sa promotion de l’ESJ, dont deux journalistes médiatiques, Hugo Clément (Konbini) et Martin Weill (TMC), de s’être fait passer pour un recruteur de Radio France au téléphone, à la fin de leurs études, en 2012.

Contactée par Mediapart, Nassira El Moaddem parle de « harcèlement », voit une « intention de nuire » derrière ces deux coups de fil, et évoque aussi « des rumeurs propagées contre elle » à l'époque. Elle pointe du doigt « un petit club de garçons branchés, bien vus de la direction, qui se croyaient un peu au-dessus de tout, et se permettaient un certain nombre de comportements. Il y a aussi une question de milieu social : les personnes ciblées n’appartiennent pas à leur milieu ». Lorsqu’elle avait témoigné publiquement, en 2017, une camarade de promo avait réagi sur Twitter.

S'ils ne démentent pas ces coups de fil, les journalistes mis en cause réfutent tout « harcèlement ». « Je n’ai jamais harcelé qui que ce soit, explique Martin Weill, qui travaille notamment pour l'émission « Quotidien ». Utiliser cette histoire pour prétendre le contraire, c’est me faire passer pour ce que je ne suis pas. » Joint par Mediapart, Hugo Clément estime qu’il « n’y a rien de nouveau, ni de caché », CheckNews ayant déjà relayé le tweet de Nassira El Moaddem au moment du lancement de Konbini, en décembre 2017.

Il affirme n’avoir « jamais harcelé personne, ni en 2012 lors de nos études à l’ESJ de Lille, ni depuis ». « Bonne ou mauvaise, une blague potache, non répétée, ne tombe pas sous le coup de la loi », poursuit le journaliste, qui se plaint de recevoir ces derniers jours des « messages injurieux, menaces de mort et d’attaques en meute sur les réseaux sociaux ».

Sept ans après les faits, et à la lumière des événements de la semaine, l’épisode suscite en tout cas aujourd’hui une introspection générale, chez les anciens étudiants comme les directeurs de l’école. Plusieurs anciennes camarades de promo contactées par Mediapart reconnaissent ne pas avoir « pris la mesure de la gravité » de cet épisode à l’époque, n’avoir « pas cautionné » ces coups de fil, mais sans non plus les « condamner ». Elles y ont alors vu « une blague douteuse », mais pas de « harcèlement ». « Aujourd’hui, en ayant mûri et avec ce qu’on apprend cette semaine, je relis les choses avec une autre grille de lecture. Il y avait sans doute une forme de domination, de volonté d’asseoir son pouvoir. Et peut-être aurait-il fallu tout mettre à plat avec tous les étudiants et discuter, c’est souvent comme cela qu’on en sort par le haut », confie l’une d’elles.

« Avec le recul de quelques années », Pierre Savary évoque un « coup de téléphone malveillant » visant une « étudiante non dénuée de caractère », de la part « d’un trio d’étudiants à forte personnalité, sur fond de “masculinité dominante” et de “grande inimitié entre eux” ». Dans un billet de blog, ce mardi, l’ancien directeur général de l’école, Marc Capelle, concède qu’il aurait dû employer le terme de « harcèlement », mais estime que la direction n’a en aucun cas ignoré « cette affaire », convoquant les étudiants, et leur demandant de s’excuser.

Depuis cette période, l’école a mis en place un certain nombre de dispositifs. Un séminaire de formation de deux jours chaque année sur les stéréotypes de genre, « pour réfléchir aux comportements intra-rédac, mais aussi à la manière dont on interroge les gens », souligne Pierre Savary. Une mission « égalité, diversité et prévention des discriminations » pour former les intervenants, en coordination avec les quatorze écoles de journalismes reconnues par la profession. Mais aussi l’organisation de conférences sur le traitement des affaires de violences sexuelles, la couverture des sujets LGBT, avec l’AJL (l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bi-e-s et trans).

Difficile de dire quels seront les effets concrets et durables de cette onde de choc suscitée cette semaine dans les médias, sur le moyen et long terme. Assiste-t-on à une prise de conscience réelle ou à une médiatisation éclair dont les effets disparaîtront aussi vite qu’ils sont arrivés ?

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Nassira El Moaddem a dirigé le Bondy Blog qui a un partenariat éditorial avec Mediapart.

Marine Turchi, coauteure de l'article, a donné des cours à l'École de journalisme de Lille de 2008 à 2015.

En 2016, à la suite de l’affaire Baupin, Mediapart a engagé une formation destinée à l’ensemble des salarié.e.s sur la prévention des violences sexistes et sexuelles. Elle a été depuis renouvelée, et est assurée par le cabinet Egae. Une formation sur la communication non violente a aussi été proposée à l’ensemble des salariés. Les salarié.e.s ont également organisé plusieurs réunions consacrées aux questions d’égalité.

À l’occasion du procès en diffamation intenté par Denis Baupin, Edwy Plenel a indiqué à la barre du tribunal que cette prise de conscience avait conduit la direction de Mediapart à prendre plusieurs mesures, visant à s’assurer que notre fonctionnement interne reflète les valeurs défendues par notre journal.