Etudiants: les raisons d'une mobilisation

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Les étudiants se mobilisent contre la loi sur le travail, inquiets des mesures qui devraient contribuer à les fragiliser un peu plus. À Lille, ils font part de leur inquiétude face à un avenir déjà incertain. «On se bat surtout contre la précarité», disent-ils. 

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Lille, de notre envoyée spéciale.-  Parler d’avenir à des étudiants, c’est se voir répondre par un bel oxymore : « On a des rêves bien sûr, mais des rêves réalistes. » Loin des clichés d’une jeunesse insouciante, coupée des réalités et individualiste. Au contraire, ils sont perclus de doutes, dans leurs têtes le futur se dessine à traits sombres. Ils ont intégré l’incertitude comme l’une des données de l’équation. Plus tard, ils s’imaginent devenir peut-être prof, sans vibrer plus que ça à cette idée.

Depuis que le pré-projet de loi sur le travail a fuité, la colère émerge dans une cinquantaine d’universités françaises. La révolte se cristallise sur cette réforme, perçue comme un outil contribuant un peu plus à précariser les étudiants, futurs travailleurs, en facilitant les licenciements économiques. Ils se voient déjà comme les plus fragiles, de telles mesures entérineraient un peu plus cet état de vulnérabilité dans un monde du travail en crise. L'augmentation du temps de travail pour les salariés et les apprentis mineurs, la baisse du nombre de jours de congés en cas d'événements familiaux ou le plafonnement des indemnités prud'homales sont autant de motifs sur lesquels s'agrippe leur angoisse. 

À les entendre, ils se sont déjà préparés à enchaîner les difficultés, pendant leur cursus universitaire puis une fois leurs études achevées, pour décrocher le Graal, le CDI. Un contrat stable et pérenne pour les autoriser à respirer et se construire une vie sans trop s'inquiéter des lendemains. 

C’est pour porter ces revendications et réclamer le retrait du projet de loi que les représentants syndicaux étudiants et leurs homologues lycéens ont été reçus, vendredi 11 mars, à Matignon par le premier ministre Manuel Valls, la ministre du travail Myriam El Khomri et le ministre de l’économie Emmanuel Macron. Une rencontre décevante selon William Martinet, président de l'Unef, organisation proche du Parti socialiste. « Le désaccord de fond reste entierCe gouvernement reste sur la même logique et nous explique qu’il faudrait précariser le marché du travail pour que les jeunes puissent accéder à l’emploi », a-t-il expliqué. 

Des étudiants défilent contre la loi sur le travail à Lille, le 9 mars © Julien Pitinome - Collectif Oeil Des étudiants défilent contre la loi sur le travail à Lille, le 9 mars © Julien Pitinome - Collectif Oeil

Matérialisée d’abord sur Internet, via la pétition en ligne au succès galopant, lancée par Caroline De Haas, la réprobation contre un texte perçu comme attentatoire aux acquis sociaux s’est ensuite déployée dans la rue. Le 9 mars, la première journée d’action a été un succès pour les syndicats et organisations à l’initiative de la mobilisation – un succès embarrassant pour l’exécutif. D’après les organisateurs, 500 000 personnes ont défilé dans les rues de France dont 100 000 à Paris. Le ministère de l’intérieur a annoncé de son côté 224 000 manifestants et un peu moins de 30 000 personnes à Paris.

Des assemblées générales et autres comités de mobilisation essaiment peu à peu dans les facs. À Rennes, Paris, Tours, Grenoble ou Lille, les étudiants appellent à la grève et réfléchissent aux moyens d’exprimer leur peur de la précarité, spectre incarné par ce texte de loi. Une mobilisation est d’ores et déjà annoncée pour le 17 mars. 

À l’université de Lille-3, des étudiants, affilié au syndicat Solidaires étudiante-e-s, en pointe dans la contestation, essaient de convaincre sans relâche leurs camarades de les rejoindre dans la rue à la veille de l’action du 9 mars. Attablés à la cafétéria de la fac, sur fond de musique pop diffusée à la radio, Héloïse, Mischa, Léna et Victor, entre 18 et 21 ans, livrent quelques clés de compréhension sur leur engagement dans la lutte contre le projet de loi, et plus largement sur leur vision de la société. Pour la bande d’amis, il est clair que ce projet sonne comme une attaque en règle pour détricoter un symbole censé protéger les salariés. 

Il y a bien longtemps que ce groupe d’étudiants a perdu ses illusions sur le gouvernement au pouvoir depuis 2012. Ils citent spontanément leur opposition à la loi Macron, « un prélude à la loi El Khomri », explique Héloïse, 19 ans, étudiante en industries culturelles, art et société. Les autres égrènent les motifs de mécontentement : l’état d’urgence, le sort des réfugiés de Calais, les affolants chiffres du chômage (d'après l'Insee, en 2014, le taux de chômage des 15-24 ans s'établit à 23,4 % tandis que celui des personnes de 25-49 ans atteint 9,3 %), la montée de l’islamophobie et de l’extrême droite. D’ailleurs, ils craignent que le milieu identitaire, fortement ancré en terres nordistes, ne noyaute les manifestations pour les faire dégénérer. Au quotidien, le flot d’informations dont ils sont abreuvés les rappelle sans cesse à la réalité sociale et rend difficile toute projection dans le futur.

Dans le groupe, ils se définissent comme appartenant à la « basse classe moyenne ». Ils arrivent à s’en sortir c’est-à-dire « manger tous les jours », même si de l’aveu d’Héloïse, « il y a certains mois où on stresse pas mal ». Trois d’entre eux perçoivent une bourse. La quatrième, Léna, 21 ans, étudiante en troisième année d’allemand à l’université de Lille-3 n’y est pas éligible car les revenus de ses parents, chez qui elle vit, sont légèrement supérieurs aux seuils requis.

De fait, elle a déjà une idée concrète du monde du travail. Comme 46 % des étudiants, selon l’Observatoire de la vie étudiante, elle occupe un emploi durant l’année universitaire.

Elle est caissière dans une grande surface, en parallèle de ses études et pendant les vacances scolaires. Parfois, elle est bibliothécaire à la fac pour des petits contrats ponctuels. À chaque fois, elle gagne le Smic. Ce petit pécule lui sert à s’assumer totalement, sans coup de pouce parental : « Je paie ma nourriture, mes livres, mes fringues, toutes mes dépenses. Mine de rien, ça coûte cher la fac », explique-t-elle.  

Au début de la conversation, la jeune femme avait un petit creux. Des brownies sont désormais proposés à la vente ici. La perspective est réjouissante, seulement le prix élevé, 2 euros – « en plus ils sont tout petits » –, la dissuade de succomber à la tentation. Ils s’en tiendront à l’incontournable mauvais café, à la bière peu alcoolisée ou au chocolat viennois surmonté d’une touche de chantilly industrielle.

Léna ne se plaint pas et pour tenir, malgré la fatigue et la pression, elle se cramponne à l’idée que sa vie est ailleurs : « Contrairement à mes collègues, j’ai une porte de sortie, quand je les vois galérer, je me dis que j’ai quand même la chance d’être étudiante. Parce qu’au quotidien, c’est pesant même si l’ambiance est cool. On est mis en concurrence, les résultats de chacun sont affichés tous les mois, celui qui va le plus vite, qui est toujours à l’heure et fait le moins d’erreurs de caisse remporte la compétition. Bref, c’est de l’ouvriérisme pur et dur. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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La rencontre avec ces étudiants a eu lieu à Lille le 7 mars. Le prénom de Nicolas a été modifié, à sa demande, car il craint que son patron ne le reconnaisse.