Les armes de Coulibaly: une enquête au point mort, par crainte des révélations

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Alors que les juges antiterroristes ont mis 11 mois avant de faire interroger l’indicateur qui avait fourni des armes au réseau terroriste des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, ils n’ont toujours pas entendu les policiers et les gendarmes qui surveillaient le trafic.

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C’est un dossier que la justice refuse obstinément d’ouvrir. Et l’on devine assez bien pourquoi. Il pose la question de la défaillance et de la responsabilité de l’État dans la surveillance des réseaux ayant fourni les armes aux terroristes des 7, 8 et 9 janvier 2015.

Les faits sont accablants : un indicateur de la gendarmerie a acheté les armes qui se sont retrouvées entre les mains d’Amedy Coulibaly. L’homme, qui jure avoir agi dans le cadre d’une « infiltration » en informant les gendarmes, a été surveillé par la police judiciaire de Lille pendant huit mois. Et ce, sous le contrôle du parquet de Lille. Le trafic a été signalé par la Direction zonale du renseignement intérieur et, comme Mediapart le révèle aujourd’hui, par un haut responsable policier de la région, Philippe Patisson, actuellement coordinateur français du Centre de coordination policière et douanière (CCPD). Les douanes étaient, elles aussi, dans la boucle.

Au total, cinq ou six services de l’État au moins ont donc dysfonctionné, en laissant filer des armes en direction des terroristes, sans le savoir, jurent-ils en chœur. Depuis deux ans et deux mois, la justice avait de quoi faire toute la lumière sur ces implications. Au lieu de quoi, elle a ignoré les informations, préférant orienter l’enquête dans d’autres directions.

Impacts de balles sur la vitrine de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes © Reuters Impacts de balles sur la vitrine de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes © Reuters

  • L’oubli

Cette enquête a commencé par un oubli. C’est la pièce D00001 du dossier judiciaire. Dans leur rapport au parquet de Paris du 20 janvier sur les attentats qui viennent de se produire, les responsables de la Brigade criminelle et de la Sous-direction antiterroriste omettent tout simplement de faire figurer leurs informations sur l’achat par une petite société lilloise d’un fusil-mitrailleur et de cinq pistolets provenant de Slovaquie, retrouvés sur les lieux des crimes et dans l’appartement d’Amedy Coulibaly à Gentilly.

Or, comme Mediapart l’a révélé, dès le 14 janvier, les enquêteurs disposent, par le truchement d’Interpol, de l’identification des armes et de leur acheteur. La société s’appelle Seth-Outdoor. Elle a commandé par Internet des armes démilitarisées à la société AFG, avant d’essaimer. Mais curieusement, le 20 janvier, le rapport des policiers ne signale que deux « pistes » : celle d’un collectionneur belge, acheteur initial d’un fusil-mitrailleur slovaque retrouvé porte de Vincennes, et celle d’un commerçant kurde basé à Charleroi, qui a été mêlé quelques mois plus tôt à l’achat d’une Mini Cooper à Coulibaly. Le rapport passe sous silence le « traçage » positif des armes achetées à Lille.

  • Le silence des policiers

Dès le 20 janvier 2015, Claude Hermant, l’acheteur des armes slovaques, une figure de l’extrême droite identitaire lilloise, est interpellé, ainsi que sa compagne, par la PJ lilloise. Sans jamais être questionné sur les attentats, il explique avoir « pris conscience » que « les armes citées » après les attentats de Paris pouvaient être des armes qu’il avait « été amené à fournir » à un voyou, un certain Samir, « à l’occasion d’opérations d’infiltrations pour le compte de la gendarmerie ». L’indicateur se rend alors compte que la « cible » qui a été la sienne, Samir Ladjali, a été identifiée par la PJ dès le mois de juin précédent, dans le cadre de cette enquête pour trafic d’armes ouverte en décembre 2013, après la découverte de l’ADN d’Hermant sur une arme.

  • Pas d’enquête de flagrance

Les juges de Lille maintiennent une étanchéité parfaite avec le dossier des attentats, en feignant d’ignorer jusqu’en juin 2015 le destin criminel des armes dont il est question. En effet, pas une question n’est posée aux mis en cause sur les attentats. Pire, le suspect, Samir Ladjali, intermédiaire vraisemblable entre l’indicateur et le réseau Coulibaly, n’est interrogé puis mis en examen que quatre mois après l’incarcération d’Hermant. De la mémoire du téléphone portable d’un de ses proches, les enquêteurs ont finalement extrait plusieurs photos d’armes vendues par Hermant.

  • Une demande tardive de Paris

La juge antiterroriste Nathalie Poux attend le 22 juin 2015 pour informer officiellement les juges lillois qu’elle dispose de l’identification des armes transmise par Interpol cinq mois plus tôt. « Quatre pistolets semi-automatiques Tokarev en possession d’Amedy Coulibaly sont identifiés formellement comme ayant été vendus à Seth-Outdoor, tandis qu’un autre pistolet semi-automatique Tokarev et un fusil d’assaut CZ sont susceptibles de provenir de Seth-Outdoor », écrit la magistrate, alors qu’il n’y a déjà aucun doute. Elle demande la transmission des interrogatoires réalisés à Lille, et les éléments sur « les relations de Claude Hermant et des autres mis en examen avec les personnes susceptibles d’avoir fourni des armes à Amedy Coulibaly ».

  • L’interception fortuite

Stanislas Sandraps, le juge de Lille chargé du dossier Hermant, effectue cet envoi le 12 août 2015. Dans son « soit transmis », le magistrat développe la fiction d’une interpellation fortuite d’Hermant et de sa femme le 20 janvier. Il explique que dans le cadre de l’enquête ouverte fin 2013, « les écoutes et les surveillances menées » n’ont apporté « que peu d’éléments ». « C’est finalement le service des douanes qui recueillera un renseignement selon lequel la société Seth-Outdoor de la compagne de Claude Hermant recevait des armes non ou partiellement démilitarisées en provenance de Slovaquie », écrit le juge.

Ce « renseignement » permet aux douanes d’intercepter une livraison, le 20 janvier, et de procéder, heureux hasard, à l’interpellation d’Hermant et de sa compagne. Dès le 24 janvier, la véritable raison se lit pourtant dans La Voix du Nord, qui titre : « Trafic d’armes : la police judiciaire va-t-elle remonter de l’ultradroite jusqu’à Coulibaly ? ». « La garde à vue de Claude Hermant, figure de l’ultradroite régionale, s’est poursuivie ce jeudi. Selon différentes sources, les enquêteurs s’intéressent à un éventuel lien entre le trafic d’armes présumé et les attentats commis en région parisienne. Pour le moment, rien n’est confirmé officiellement. »

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